L’écologie, le nucléaire, la laïcité, l’universalisme : aucun de ces thèmes n’est abordé, en tant que tel et de manière profonde, dans le Grand Débat National dont la 1ère phase s’est terminée le 15 mars. Pourtant, tous ces sujets préoccupent un grand nombre de citoyens, en France et en Europe ; tous tracent des lignes de clivage et d’oppositions qu’il faudra surmonter, faute de les voir se muer en guerres civiles et en guerres entre états.

Par Sunzi.

L’écologie : de belles paroles, là où il faudrait des actes

Le conflit récent entre le gouvernement et les gilets jaunes, suite au projet d’augmentation de la taxe sur les carburants, au fallacieux prétexte de transition écologique, a mis en lumière les multiples mensonges de l’exécutif actuel et les énormes insuffisances des gouvernants des 50 dernières années, qui n’ont pas su ni voulu combattre les hommes et les appareils de la domination capitaliste, qui n’ont pas su ni voulu combattre les idéologies consuméristes, prédatrices et destructrices, ni mobiliser les masses pour les déprendre de ces idéologies et les aider à modifier leurs conduites. Fin du monde et fin du mois, un article en parle dans le n° 27 de notre journal. 

Pourtant, tout était déjà connu, pour qui s’en tenait à la science plutôt qu’à l’idéologie, et plus connu encore depuis la candidature de René Dumont à la présidentielle de 1974 et ses résultats, la fondation du Mouvement Écologiste puis du parti Les Verts. On connaît la suite : double abdication des gauches, qui commencèrent à défendre les diverses minorités au détriment des ouvriers, et qui menèrent, jusqu’à la catastrophe actuelle, une politique économique favorable aux multinationales extractives : celles du pétrole (les 7 sœurs), de l’uranium, de l’or, des métaux rares, et celles, les non moins nocives « gafa », qui aspirent les données personnelles. Sans tirer aucune leçon de la guerre mondiale, ni de la Shoah, ni de la destruction d’Hiroshima et de Nagasaki, ni des famines gigantesques provoquées par Staline et Mao dans leur propre pays, les Européens s’étaient lancés dans une « Communauté du Charbon et de l’Acier », appellation tristement ironique, puisqu’elle masquait l’arrimage de l’Europe à la politique des Etats-Unis, ces Etats-Unis d’Amérique qui, pour cet « american way of life » , pour la voiture, l’avion, et surtout les armes – le « complexe militaro-industriel » - transformèrent la modeste Arabie Saoudite en une redoutable puissance militaire qui, depuis 60 ans, diffuse partout son idéologie politique islamiste, en y consacrant des dizaines de milliards de dollars. Cette propagande infernale, outil d’une politique guerrière, comme au Yémen, s’étend partout et risque de vaincre l’islam, de l’Indonésie à la France ; elle nous empêche de voir cette autre malédiction induite par les pétro-dollars : ce pays, et les autres états du Golfe persique, ont exalté le culte du luxe, du gaspillage, du mépris pour l’environnement, comme le montre l’extraordinaire documentaire de Yuri Ancarani, « Al-Tahhadi – Le Défi » (« The Challenge »), de 2016, qu’arte a eu la bonne idée de rediffuser en janvier dernier. La tradition de la chasse au faucon sert ici de prétexte à une débauche de courses de 4x4 et de motos dans le désert, et à d’autres extravagances dont je vous laisse la surprise (je n’ai jamais spoilé pendant Twin Peaks, ni pendant Breaking Bad, je ne le ferai pas pour Al-Tahhadi).

La relative faiblesse des partis écologiques en Europe, au regard des mesures qu’il faudrait prendre de toute urgence pour ralentir le dérèglement climatique, pour freiner la baisse de la bio-diversité et la disparition de nombreuses espèces animales, végétales et marines, pour arrêter les souffrances de milliards d’individus – et principalement les femmes - victimes de la pollution, de la faim, des industries chimique et pharmaceutique, cette faiblesse des écologistes n’est pas due uniquement à leurs conflits internes, elle est due aussi à la lutte impitoyable menée contre eux par tous les autres partis politiques. Une lutte qui, dans nos démocraties (le sont-elles encore, et si oui, pour combien de temps ?), se déroule sur les terrains idéologique, politique, et économique, mais qui, partout ailleurs, se double de luttes armées, par des assassinats de militants écologistes, comme au Brésil, en Russie, en Inde, en Chine : des meurtres qui, à force de se répéter, finissent par rendre acceptables, par une large majorité de Français, d’autres meurtres, commis par des forces de l’ordre obéissant aux divers ministres de l’Intérieur. Ces meurtres, comme celui de Rémy Fraisse, n’ont certes pas le caractère mafieux et planifié de ceux qui sont perpétrés au Brésil ou ailleurs ; ils témoignent néanmoins de l’immense panique qui s’empare de nos dirigeants, quand ils se rendent compte qu’ils sont incapables de faire accepter par les citoyens les profondes modifications de comportement qui seraient nécessaires, qu’ils sont incapables d’imposer aux multinationales de nouvelles normes fiscales et environnementales indispensables, qu’ils sont incapables – ou pas désireux du tout - de trouver des alliés parmi d’autres états, quand il s’agit de mettre en place quelques modestes règles nouvelles, à l’exemple de cette taxe, voulue par la France, sur le chiffre d’affaire des entreprises du numérique, taxe refusée par l’Allemagne, à cause de la collecte des données fournies par les voitures et par l’industrie automobile.

Le nucléaire

Comme l’explique Jean-Pierre Dupuy dans son dernier livre, la simple détention, par un Etat, de l’arme atomique, devrait être considérée comme un crime contre l’humanité, au sens défini par l’accord de Londres du 8 mai 1945, accord qui servit de cadre au tribunal de Nüremberg (du 20 novembre 1945 au 1er octobre 1946) ; J-P Dupuy rappelle que cette définition du crime contre l’humanité, promulguée le 8 mai 1945, l’a été précisément 2 jours après le lancement, sur ordre d’Harry Truman, de la bombe atomique sur Hiroshima, et la veille de la bombe sur Nagasaki.

Les énormes dangers du nucléaire civil commencent à être mieux connus, surtout depuis Fukushima et depuis les interrogations et les absences de perspectives pour le traitement des déchets de l’industrie nucléaire ; quant au nucléaire militaire, « tout le monde s’en fout », comme lui ont dit ses amis, quand J-P Dupuy leur a annoncé son intention d’écrire un livre sur ce sujet.

 Heureusement, nous sommes de plus en plus nombreux à soutenir des associations comme « Sortir du Nucléaire », ou la CRIIRAD - Commission de Recherche et d’Information Indépendantes sur la RADioactivité ; heureusement, certaines émissions nous rappellent comment des industriels ont menti pour maintenir leurs profits au détriment de la santé et de la vie de leurs ouvrières, comme ces « Radium Girls » qui peignaient les aiguilles et les chiffres des cadrans de montres, avec de fins pinceaux qu’elles humectaient avec leurs lèvres après les avoir chargés de poussière phosphorescente radioactive, et qui moururent de cancers 1

Universalisme et laïcité.

Des textes incontournables ont été écrits, sur ces questions intimement liées, dans les 4 derniers numéros de Charlie Hebdo (n° 1386 à 1389), et particulièrement dans le n° 1388 du 27 février 2019, qui reproduit intégralement le débat, titré « Obsessions identitaires, la gauche déboussolée », débat qui a eu lieu à la Cartoucherie de Vincennes, quand l’équipe du journal, pour une conférence de rédaction exceptionnelle, y a été accueillie par Ariane Mnouchkine, la troupe du Théâtre du Soleil, et quelques invités choisis pour l’occasion. Signalons, entr’autres articles remarquables, celui de Laure Daussy : « Racisme intra-communautaire, comment être un « bon Arabe» , et celui de Philippe Lançon, « L’identité difficile », sur Hannah Arendt.

Laure Daussy cite Naëm Bestandji qui, sur son blog, évoque les insultes venues de l’extrême gauche et des identitaires musulmans : Jamel Debbouze traité de « collabeur » ou de « bougnoule de service », insultes également envers Camelia Jordana et Malik Benthala ; Samia Maktouf, avocate, qualifiée d’« Arabe de service » pour avoir pris la défense de victimes de l’attentat du Bataclan. Nassim Seddiki, traité de « collabeur » sur Twitter après avoir dénoncé des tags antisémites, estime que  « la plupart des insultes racistes qu’il reçoit sont issues de la mouvance indigéniste ».  « Les mots employés sont les mêmes que ceux de l’extrême droite traditionnelle » (Naëm Bestandji). « Négresse de maison », « Noir de service », pour Lunise Marquis, maire adjointe du 12ème arrondissement de Paris, pour s’être opposée, sur Twitter, à Rokhaya Diallo ou à des groupes organisant des « camps décoloniaux » ou des réunions « non mixtes racisées ». « C’est tout le paradoxe de ces groupes, qui prétendent lutter contre le racisme en réassignant chacun à sa couleur de peau » (Laure Daussy).

Sans lien direct avec la laïcité – quoique - le récent livre de Jean-François Braunstein, professeur de philosophie, qui enseigne l’histoire des sciences et la philosophie de la médecine à Paris 1, « La philosophie devenue folle. Le genre, l’animal, la mort » 2, nous donne de nouveaux éclaircissements sur l’universalisme et les identités, dans sa première partie, « Le genre et la négation du corps ». Dans ce chapitre, il retrace l’histoire des mensonges et des théories fumeuses qui ont tenté de justifier jusqu’à l’absurde la multiplication des identités sexuelles, depuis John Money, Joan et John Hampson, Anne Fausto-Sterling, Monique Wittig, Eric Fassin, jusqu’à Judith Butler, Zizek, Arthur Kroker, et les thèses délirantes de Donna Haraway.

J-F Braunstein décrit ainsi comment le sigle LGBT s’est prolongé en LGBTQI, puis en BGLTIQPA ; Yann Diener, dans son article « L’essentialisme médical » (Charlie-Hebdo n° 1388), nous décrit cette « réduction d’un être à l’un de ses traits…, cette course pour autocatégoriser sa sexualité…, à l’opposé de l’expression des désirs polymorphes de la contre-culture seventies ». On en arrive au LGBTTIQQ2SAAP, le 2ème Q, après le 1er, pour « Queer », signifiant « questioning », c-à-d « hésitant » : « même le « je ne sais pas trop » est devenu une catégorie ». Une « dictature des identités » (Laurent Dubreuil) s’est installée sur les campus américains, une « prolifération de la taxinomie identitaire » (L.D.) : « la politique d’identité démultiplie les catégories, les typologies, et prône leur séparation en liquidant l’intérêt général » (Y.D.)

Au lieu de m’énerver contre Macron et les lacunes de son Grand Débat National – auquel j’ai participé, sans trop d’illusion sur les leçons qu’il tirera de l’analyse des centaines de milliers de réponses et contributions, y participer est une évidence, c’est comme voter, aucune raison de s’en priver – au lieu, donc, de fustiger ces silences et ces manques, de trimer sur mon clavier, au lieu de ferrailler contre les identitaires, les bigots et les ennemis de l’écologie, j’aurais pu, tout simplement, citer Hubert Reeves : « Nous naviguons en eaux troubles » ; j’aurais du, tout simplement, m’en tenir, comme à mon habitude, aux prés fleuris et aux chants d’oiseaux de la littérature et de la psychanalyse, à l’humour de Philippe Sollers, de Casanova, de Philip Roth et de James Joyce, aux musiques célestes des mots d’Aharon Appelfeld, d’Hubert Reeves, de Julia Kristeva et de Colette.

Peace, comme dirait Mathieu Madenian.

1) https://www.franceculture.fr/emissions/une-histoire-particuliere-un-recit-documentaire-en-deux-parties/radium-girls-12-des-femmes-lumineuses

2) Éditions Grasset, septembre 2018.

 

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