La colonie espagnole de Béziers commémore les 80 ans de la Rétirada. L’émission d’En Vie à Béziers du 24 février 2019 y a consacré une émission spéciale que l'on peut écouter sur le site de Radio Pays d'Hérault

Propos recueillis par Robert Martin, et Didier Ribo, retranscris par Emma. Invités : David Garcia et Antonio Fulleda


Robert Martin (RM) : David Garcia, bonjour, nous vous avons invité en tant que fils et petit fils de réfugiés espagnols, par ailleurs, vous avez travaillé sur ce sujet depuis longtemps et donné plusieurs conférences. 
La Rétirada, c’est l’histoire d’un exode, d’un combat, l’histoire d’une intégration. Nous avons entendu le chant « No passaran », nous sommes dans les années 30 et il se passe des choses ?

David Garcia (DG) : Cette chanson est devenue l’hymne de la 2nde république espagnole, les paroles sont tellement vraies par rapport à la Rétirada. La Rétirada, ce ne sont pas tant les Franquistes qui l’ont décidé, ce sont les Républicains. Ce qu’il ne faut pas oublier, c’est que Madrid est tombée parce les Républicains l’ont livrée en bon ordre. la Rétirada, c’est une retraite en bon ordre. Il faut se souvenir que un tiers du territoire national espagnol était encore occupé par les Républicains qui maintenaient deux gouvernements légaux, un gouvernement républicain et un gouvernement catalan et qu’il y avait encore 500 000 hommes en armes prêts à défendre ce territoire. Donc, c’est la retraite en bon ordre d’une armée et à sa suite d’un certain nombre de personnes qui ont évacué la Catalogne vers les Pyrénées et la France.

Robert Martin (RM) : Cette guerre civile, mot atroce parce que ce sont des compatriotes qui s’entre-tuent, se situe lors de la montée du fascisme en Allemagne et en Italie, le front populaire espagnol vient de gagner les élections, nous sommes en février 1936 et c’est insupportable pour un tas de gens en Espagne ?

DG : C’est insupportable pour la moitié de l’Espagne. Si l’on regarde bien, l’Espagne est, alors, réellement coupée en deux. Quand on regarde de près le résultat des élections de février 36, la victoire du Front Populaire ne tient qu’aux voix des Basques et des Catalans. Cela devrait faire écho à la situation actuelle en Espagne. Et donc, lorsqu’on parle d’une guerre civile, c’est cela : Une Espagne coupée en 2, d’un coté une Espagne traditionnelle attachée à l’église, à l’armée, à l’ordre

RM : Et au roi ?

DG : Au roi, pas tant que cela, les Bourbons en Espagne ont cette particularité qu’ils s’en vont et qu’ils reviennent, et d’ailleurs, ils s’en vont sans dire au revoir, le roi Alphonse 13 qui est parti le 13/04/1931 n’a jamais abdiqué. Ce qui a créé un précédent et des situations difficiles par la suite et qui peuvent expliquer la situation actuelle en Espagne.

RM : En tous cas, c’est l’armée, comme à son habitude  qui décide de renverser la situation politique ?

DG : 70 coups d’État au 19ème siècle en Espagne. En général, c’est le fait de l’armée. C’est en quelque sorte un sport national, le dernier date de 1981. C’est un peuple libre les Espagnols. La Castille, c’est peuplée d’hommes libres qui n’avaient pas ces liens de vassalité comme en France ou en Angleterre. C’est pourquoi, ce sont des conquistadors. Pissaro et Cortez se taillent des empires en Amérique parce que ce sont des hommes libres.

RM : Les hommes libres, ils sont vaincus et l’armée nationaliste finit par avoir raison ?

DG : Est-ce seulement l’armée nationaliste ? On peut penser à l’offensive de Malaga qui fut une épreuve terrible. Ce n’est pas seulement l’armée nationaliste stricto sensu, c’est une armée composée de légions venues d’Allemagne- la légion condor par ex- qui a bombardé Guernica, des troupes d’Italie envoyées par Mussolini, qui, d’ailleurs n’ont pas brillé sur le plan militaire, qui ont fourni des sous-marins, des véhicules motorisés en grand nombre, des tanks et une aviation et c’est grâce à cela que sur le champ de bataille, les Franquistes ont pu l’emporter. L’armée républicaine, elle a été réorganisée 3 fois pendant la guerre et de ce fait était très bien organisée. Mais, elle a manqué de soutien international et c’est la où le bat blesse. La république espagnole a été lâchée par tout le monde alors qu’il existait la société des nations créée après la première guerre mondiale.

Didier : Ce qui veut dire qu’il n’y a pas eu de soutien du coté des démocrates face à l’interventionnisme des Allemands et des Italiens. ?

DG : Clairement. La position défendue par Léon Blum et Chamberlain fut la non-intervention, c’est ce qui va plomber la république et qui contraint Manuel Azana, en 1939 à se résoudre à rendre les armes parce qu’il sent que la situation est inextricable. Militairement, l’armée républicaine n’a pas été vaincue, et je le maintiens, l’armée se retire. En outre, la situation dégénère en 1939 et l’on se dirige vers la seconde guerre mondiale. Hitler a fait l’anschluss et va envahir la Pologne. Le conflit s’internationalise. Juan Negrin, premier ministre de l’époque, misait sur ce fait là et pensait que l’on pourrait tenir le temps que le conflit s’internationalise. L’histoire ne dit pas s’il avait raison mais cela reste un sujet de réflexion.

Antonio Fulleda (AF) 1 : Je m’interroge sur les accords secrets entre Pétain, les ambassadeurs et Franco, lorsque l’on a interné des hommes dans les camps alors que Madrid n’était pas tombée ; Une deuxième interrogation mais je ne suis pas spécialiste : la guerre c’est Hitler et Mussoloni qui aident Franco et bombardent les civils dans les villes (Guernica…) ?

DG : Guernica n’est qu’un exemple parce qu’il y a eu aussi la terrible bataille de Terruel, d’Albacete, le bombardement de Madrid et de Barcelone. Le conflit s’internationalise du coté fasciste.

RM : Du coté républicains, à part les brigades internationales qui sont une réponse à la non intervention des états, c’est une réponse des républicains du monde entier.

DG : Oui, c’est une réponse de solidarité envers un peuple qui est agressé, il ne faut jamais oublier que la république est le gouvernement légal, et malgré tous les défauts que l’on peut trouver à une démocratie représentative de type libéral, c’est le seul gouvernement progressiste en Espagne qui a réellement essayé d’améliorer la condition des ouvriers et des paysans. Même si la réforme agraire est inaboutie, on essaye le partage des richesses, un partage de la terre, question encore cruciale en Espagne. Encore, aujourd’hui, les grands d’Espagne possèdent 50 % du territoire national. Cette question, la république s’en était emparée, a voulu partager les richesses et cela a braqué toute la grande bourgeoisie et les tenants du pouvoir. Cela a braqué aussi l’église parce que la république, comme en France, a confisqué les biens de l’église pour les distribuer aux pauvres. En outre, il y avait la question catalane qui a exacerbé les passions et qui a fait que la guerre s’est déclenchée, question qui reste d’actualité aujourd’hui.

RM : Tarragone tombe, Barcelone tombe, cette armée républicaine tombe et les populations fuient vers le nord ?

DG : Pour répondre à Antonio, ces accords n’étaient pas si secrets. D’abord la frontière est fermée, on maintient la population de l’autre coté de la frontière. La France a fermé sa frontière, elle ne l’ouvre que partiellement en janvier et puis elle finit par l’ouvrir, quelques jours, pour laisser passer 500 000 personnes. Ces accords (Bérard/ Jordanin) qui faisaient allusion à cette situation ont été conclus par un sénateur centriste, radical socialiste (pas d’extrême droite) avec le ministre de l’intérieur espagnol en février 39, accords qui vont sceller des dispositions entre les 2 pays jusqu’en 1977. Ils stipulent un secours et une aide mutuels, un respect mutuel et le retour des Espagnols sur le territoire national. Et c’est ce qui se fera. On parle beaucoup de la Rétirada mais on parle très peu des retours forcés, ceci avec l’approbation de Pétain qui rencontre Franco à Montpellier en février 1941.

RM : La frontière est fermée, puis ouverte, toutes ces populations civiles, ces Républicains arriveront en deux vagues et c’est la catastrophe parce qu’on ne les attendait pas, deuxièmement ils n’étaient pas désirés et en trois trop nombreux, que fait-on de ces gens ?

DG : On les interne, la référence littéraire à laquelle je pense est le livre écrit par Germaine Dreyfus-Armand «  les camps du mépris ».On a d’abord interné tout à coté de la frontière, sur les plages à même le sable, sans couverture, sans protection contre le froid. Or l’hiver 1939 est particulièrement rude, il neige. Il y a là des enfants, des vieillards, des femmes. Savez-vous que 100 % des enfants nés dans les camps sont morts. Ceux qui ont vécu, c’est grâce à une infirmière suisse qui venait chercher les femmes enceintes et les faisait accoucher dans la maternité d’Elne. Effectivement, on les interne parce que la France n’était pas préparée, on ne les désire pas parce qu’ils représentent la menace rouge. Lorsque l’on travaille sur les archives départementales, quel que soit le lieu en France, on trouve des consignes que donnaient les préfectures aux villes. « rouge, aryens, espagnols » c’est ainsi que l’on nommait les réfugiés. On prend soin de les contrôler et de les ficher. Aujourd’hui, quand j’entends le projet de loi dite anti-casseur en France, en tant que descendant de réfugié espagnol, j’ai l’estomac qui se noue parce que les fichages qui ont été faits à cette époque, ont servi à la milice française et à la gestapo. C’est à cause de cela que des responsables républicains ont été livrés à Franco.

RM : Les conditions sont difficiles, petit à petit, certains Espagnols retournent en Espagne, forcés ou pas, d’autres restent surtout dans le sud de la France, ils sont intégrés ?

DG : D’abord, on vide les camps qui sont près de la frontière. On crée des camps de travailleurs étrangers. On va faire travailler les Espagnols sur tout le territoire. Certains vont réussir à en sortir quelquefois pour rejoindre la légion étrangère, d’autres vont rejoindre le général Leclerc. D’ailleurs, on oublie que ce sont eux qui sont rentrés dans Paris les premiers le 22 août 44 et certains serviront même de gardes du corps au général de Gaulle lors du défilé du 25 août. Et aujourd’hui, Paris, tous les ans, fait cet honneur aux Républicains de les inviter avec le drapeau de la république espagnole et une place a été inaugurée par Anne Hidalgo.

RM : Ils ont continué leurs luttes contre le fascisme lors de la deuxième guerre mondiale ?

DG : Certains ont pris le maquis, Montpellier, Nîmes, même Limoges ont été délivrées en grande partie par des républicains espagnols qui ont rejoint les FFI. Ils seront oubliés après la guerre. Certains vont disparaître du paysages, oubliés par les institutions, d’autres seront traqués ou envoyés en Corse en vacances forcées parce qu’ils dérangeaient le pouvoir en place. C’est grâce aux associations mémorielles et de réfugiés espagnols comme la colonie à Béziers que cette histoire a survécu pour faire vivre ce combat antifasciste. Ils voulaient le poursuivre. En 1944, il y a eu une opération, qui a échoué, pour essayer de soulever le peuple espagnol contre Franco. Même Camus, dans un éditorial intitulé « A nos frères espagnols » appelait les puissances étrangères débarquées en France, à entrer en Espagne et à chasser Franco, il n’a pas été entendu.

AF : Franco meurt en 1975. Jusqu’à cette date, l’Espagne a eu un régime fasciste, ce qui a fait que l’on n’en a pas parlé. Et, aujourd’hui, je ne sais pas si les Espagnols sont prêt à affronter ce passé. Nous fils d’espagnols vivant en France, on s’aperçoit que ce passé n’est pas encore digéré.(le mausolée de Franco, les fosses communes…) Les Espagnols partis pensaient pouvoir revenir au pays. Malgré le régime nazi vaincu, ils se sont rendu compte que les gouvernements reconnaissaient les deux dictatures de Franco et de Salazar. Et ce fait a été terrible pour les réfugiés, de ne pouvoir revenir dans leur pays qu’en 1975.

DG :L’UNESCO reconnaît l’Espagne dès 1955 et l’Espagne franquiste a eu un siège à l’ONU dans les années 1950. Pourquoi ? Parce qu’il fallait endiguer le péril rouge. Eisenhower fait un voyage officiel et rencontre Franco, Charles de Gaulle, en 1970, le rencontre également, lors d’un voyage non officiel.C’est dire l’ambiguïté, il s’est joué des évènements dès 1966 vis-à-vis de la guerre d’Espagne, qui aujourd’hui, encore, constituent des interrogations et des errements de la part de notre continent, de notre vieille Europe…Et ces questions, aujourd’hui restent prégnantes en Espagne, la résurgence d’une extrême droite avec le parti Vox. On a l’impression que se rejoue ce qui s’est passé en 1936 parce que l’on n’a pas vraiment clôturé le chapitre. Franco est mort dans son lit, il a désigné comme successeur un Bourbon, mais un Bourbon qui, lui-même succédait à un dictateur qui lui même avait pris le pouvoir d’une manière illégale suite au départ d’un roi ! Cela crée une situation particulière à laquelle se rajoute les nationalismes périphériques.

RM : On dit en France que l’immigration est une richesse, qu’ont donc apporté ces républicains espagnols, leurs enfants et leurs petits-enfants à ce pays de la liberté, d’égalité et de fraternité ?

DG : En exil sont partis une grande majorité d’intellectuels, d’écrivains et l’élite ouvrière. Ils sont essentiellement partis en France et au Mexique. A Porto Rico se sont installés Pablo Casals, le grand violoniste du 20ème siècle, Juan Ramon Jimenez, le grand poète, prix Nobel de littérature en 1956 pour ne citer qu’eux. En France, le cimetière du Père Lachaise, à Paris, peut témoigner, de grands dirigeants de la république espagnole y sont enterrés tel que Juan Negrin.

 AF : Et Antonio Machado, le poète mort à Collioure en 1939. L’Espagne a beaucoup perdu de tous ces auteurs là. Il est évident que l’immigration est une richesse même si des idées nauséabondes veulent nous faire croire le contraire. On a pu le constater avec les réfugiés espagnols qui ont connu la Rétirada, qui se sont intégrés à la société française, certains en ont même demandé la nationalité. Et les exodes d’aujourd’hui, à travers le monde, font penser malheureusement à la Rétirada.

 

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