En mai 2018 le maire de Béziers faisait voter par le Conseil municipal la cession à un particulier d'un terrain communal sis dans le quartier dit de Rebaut le bas « pour éviter les préjudices liés la cabanisation » (1).

Par M.R.V.,

En octobre 2018 le maire de Béziers mettait en scène dans une vidéo postée sur le site Facebook de la ville et dans le JDB n°83 la destruction de 2 maisons construites illégalement dans la même zone. Il signait dans le même temps avec 5 autres maires du biterrois en présence du sous-préfet une charte de lutte contre la cabanisation. Que révèle cette offensive ?

Robert Ménard selon les circonstances oscille entre deux attitudes. Soit il se positionne en frondeur qui défie les lois et les pouvoirs publics, soit en shérif qui fait respecter la loi là où les pouvoirs publics auraient d'après lui failli. Ainsi à Rebaut le bas, il arguait du fait que les maisons concernées faisaient l'objet d'une procédure juridique depuis 2006.

le discours officiel marqué par une tolérance zéro est contredit par un certain « laxisme »

Philippe Nucho, secrétaire adjoint de la préfecture de l'Hérault, interrogé par le Midi Libre le 2 octobre, prenait ses distances par rapport à la médiatisation opérée par le maire de Béziers et parlait d'aveu d'échec, puisque selon lui dans 70% des saisines de la justice les propriétaires remettraient en état d'eux-mêmes les terrains concernés. Selon « l'Hérault juridique et économique » du 24 octobre 2017, seules 15 exécutions forcées auraient été menées entre 2012 et 2017.

luttecontrecabanisation 

 


L'attitude du maire de Béziers est en fait assez symptomatique de l'attitude générale des pouvoirs publics à l'égard de la cabanisation, comme le révèle la signature de la Charte. En rejoignant comme 15 autres communes la Charte départementale de lutte contre la cabanisation signée en 2008 par 24 communes héraultaises, la ville de Béziers s'inscrit en réalité dans une nouvelle offensive générale des pouvoirs publics contre les constructions illégales, la charte ayant été réactualisée en 2015, face notamment à un développement de la cabanisation à l'intérieur des terres alors qu'elle se rencontrait davantage jusque-là sur le littoral.

Le numéro 120 du journal la Pieuvre rappelle que la procédure juridique contre les maisons de Rebaut le bas avait été lancée par la précédente municipalité et que le maire actuel ne faisait que s'inscrire en bout de cette démarche.


Dans un travail de recherche (2) effectué par Dominique Crozat en 2009 et réactualisé en 2015, l'universitaire biterrois montre que le discours officiel marqué par une tolérance zéro est contredit par un certain « laxisme » à l'égard de la cabanisation, ponctué par des opérations de démolition. Mais il révèle que ce laxisme ne s'applique pas de la même manière selon les populations concernées.

Et on met en scène son pouvoir de destruction

Trois types de cabanisation selon le chercheur existent : un habitat de loisir, parfois traditionnel, transformé en habitat principal sur le littoral, un habitat précaire à l'intérieur des terres (gitans, travailleurs précaires, sdf) et un habitat en mobil-home (retraités peu fortunés, travailleurs pauvres, étudiants). Si on fait partie de la population locale doté d'un certain « capital culturel » (3) et au fait des procédures, on peut espérer passer à travers les mailles du filet ou même voir son habitation légalisée. Plusieurs associations de défense des cabaniers ou d'un mode de vie éphémère ou mobile (4), parfois défendus par les collectivités territoriales comme à Frontignan, ont vu ainsi le jour.

Si on a acquis son bien en ayant été berné ou qu'on est peu à même de négocier par défaut de capital culturel, on sera plus facilement l'objet de répression. Car la lutte contre la cabanisation s'inscrit dans un espace légal sans cesse rediscuté (parfois passant par la corruption) au gré de l'intérêt des pouvoirs publics. L'exemple le plus parlant est celui des cabanes de Gruissan, comme nous le rappelle Dominique Crozat. Menacées de destruction sous prétexte de risques environnementaux, conformément à l'argument souvent avancé (5), elles devinrent après la sortie du film « 37,2 le Matin » des enjeux touristiques et furent préservées. A contrario l'opération immobilière du littoral sétois avait été précédée du démantèlement des paillotes.


Ce pseudo laxisme s'explique aussi par les manquements des pouvoirs publics à l'égard des logements sociaux et de la précarisation de la société en général auxquels la cabanisation supplée. Le Conseil constitutionnel avait retoqué l'article 90 de la loi Loppsi2 qui autorisait les préfets à procéder à l'évacuation forcée de terrains occupés illégalement sans considération de la situation personnelle et familiale des personnes concernées. Le Conseil avait estimé que ce texte favorisait le maintien de l'ordre public au détriment des autres libertés fondamentales dont le droit au logement...

Mais Dominique Crozat pousse son analyse encore plus loin et met en avant la fonction de repoussoir que peuvent faire jouer les institutions à ces espaces suburbains précarisés. Ce ne sont pas tant des « espaces abandonnés du pouvoir » qu'une manifestation du pouvoir lui-même qui peut intervenir de manière arbitraire sur la vie de populations déclassées et/ou qui apparaissent comme hors normes, voire subversives, défendant une certaine idée de la liberté, un mode de vie alternatif, voire défendant des zones agricoles et naturelles comme la zad de Notre Dame des Landes.


Robert Ménard est tout à fait inscrit dans cette logique à proprement parler policière. On exclut les pauvres de la ville, comme toute la politique de gentrification menée par le maire s'y consacre. Et on les repousse plus loin encore des zones périphériques s'il le faut pour servir des projets d'urbanisation. La route de Maraussan attenante à Rebaut le bas fait partie des zones à urbaniser qui font l'objet de la redéfinition menée actuellement par la municipalité du PLU (6). Et on met en scène son pouvoir de destruction, comme nous y a habitué Robert Ménard : détruire un parc de jeux dans un quartier populaire sous prétexte d'incivilités répétées, agresser des migrants sous la caméra, détruire des cabanes à coup de pelleteuses et de renforts de la police municipale relèvent de la même violence autoritaire à l'encontre des populations les plus précarisées.


Quand Robert Ménard sur la vidéo oppose celui qui a économisé toute sa vie pour construire sa maison et les cabaniers dont il détruit les maisons, il tente de creuser un clivage essentialiste entre populations pauvres et populations moyennes précarisées ou pouvant craindre de l'être un jour. C'est bien là le jeu de l'extrême droite.

1. Registre simple du Conseil municipal du 22 mai 2018
2. « Lire l'habitat illégal pour comprendre le processus de normalisation spatiale de la périphérie : la cabanisation dans l'Hérault », Dominique Crozat, Hal.
3. Pour reprendre la terminologie de Pierre Bourdieu qui englobe l'habitus culturel, les biens culturels et les titres scolaires.
4. Voir l'association Halem ou des associations locales comme les Cabaniers de Pérols, des Aresquiers ou de Vias.
5. « Connaissance et Identification de la cabanisation sur le littoral du Languedoc-Roussillon », rapport principal, mai 2004.
6. Plan local d'urbanisme, voir sur le site de la mairie les dispositions applicables à la zone 0AU.

 

 

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