Dans les laboratoires de l’extrême droite. Cette rubrique rend compte des attaques menées par l’extrême droite contre les libertés et le vivre ensemble. Pour ce numéro 28 d’EVAB, nous partons au Brésil, pour un état des lieux de la déferlante évangélique qui vient de porter au pouvoir Jair Bolsonaro.

Par Didier

En 2010, 43 millions de Brésiliens se déclaraient évangélistes, soit 22% de la population ; en 1970, ils n’étaient que 6 % à se déclarer de confession évangélique. Comme l’écrit Lamia Oualalou 1, c’est bel et bien une déferlante qui vient de porter au pouvoir un président d’extrême droite. L’essor des églises évangéliques au Brésil date du début des années 1970. Il trouve son origine dans la transformation sociale de ce pays rural qui va devenir radicalement citadin. L’exode massif de paysans, souvent sans terre, vient grossir des villes dépourvues de structures sociales d’accueil. Cet exode est aussi amplifié par la crise économique des années 1970 ; il s’inscrit aussi dans le contexte d’une dictature militaire sanglante : avec les « escadrons de la mort », elle s’imposa de 1964 à 1985, après avoir renversé Joao Goulart, qui avait tenté une réforme agraire et des nationalisations.

Au même moment, l’église catholique, traditionnellement omniprésente au Brésil, se désengage des zones de pauvreté, rurales comme citadines, où elle canalisait un minimum de solidarité. Ce désengagement est une décision politique du pape Jean-Paul II, qui vise à abandonner la « théologie de la libération » selon laquelle l’Eglise doit libérer les pauvres. Jean-Paul II 2 voyait un danger communiste dans cette théologie. 

Si l’église catholique avait une histoire et une tradition, les églises évangéliques, elles, partent quasiment de rien 3. Les temples se montent dans d’anciens bars ou garages ; ces cultes, qui touchent une population essentiellement féminine, constituent très vite un réseau d’entraide qui se substitue à un état totalement défaillant. La particularité des églises évangéliques, c’est l’absence de gratuité. Pour bénéficier du réseau d’entraide, les fidèles doivent verser 10 % de leurs revenus. Les églises évangéliques inventent une théologie de la prospérité qui repose sur l’idée que l’on à droit à une vie morale et matérielle décente sur terre, avant de monter au ciel... Les églises évangéliques se répandent dans les fractures de la société brésilienne auprès de tous les laissés pour compte d’un miracle économique qui profite surtout aux classes moyennes.

Les églises évangéliques assurent leur fond de commerce sur des réseaux d’entraide ; elles vouent une haine tenace au Parti des Travailleurs (PT) qui a géré le pays pendant 3 présidences successives, sur un programme social-démocrate de centre gauche. En 1989 déjà, le très puissant pasteur de l’ « Eglise Universelle du Royaume de Dieu », Edir Macedo, se prononçait contre la candidature de Lula, qui incarnait le diable... Plus récemment, une semaine avant le premier tour des dernières élections présidentielles, il y a eu de grandes manifestations dans la majorité des grandes villes brésiliennes contre Bolsonaro ; c’est le moment où les églises évangéliques mettent leur puissance de feu au service de l’extrême droite. En utilisant massivement whatsapp et les autres réseaux sociaux, les médias évangéliques détournent les images de ces défilés, en montrant des femmes nues, des positions sexualisées, des montages photos qui avilissent les participants à ces manifestations.  

Au Brésil, cette « Eglise Universelle du Royaume de Dieu » d’ Edir Macedo possède la deuxième chaîne télévisée du pays et beaucoup d’autres. Le site R7 est le premier portail sur internet ; les églises possèdent une infinité de radios. Ainsi, la force médiatique de pénétration des évangéliques est redoutable.

Parallèlement, dans les lieux de cultes où les pasteurs flirtent avec les gourous, les évangéliques votent en fonction des recommandations qui leur sont données. La force des évangéliques c’est une main mise quasi-totale sur des populations qui vont plusieurs fois par semaine au culte et pour qui ces cultes sont les seuls lieux de socialisation. La force des évangéliques c’est aussi le fait que la majorité des Brésiliens sont terrorisés au quotidien par une violence endémique et que le pays est en récession économique depuis 4 ans. L’extrême droite et les évangélistes ont attribué cette récession et cette violence au Parti des Travailleurs. Au Brésil, caricaturalement, Bolsonaro représente l’ordre et le PT le diable. Un ordre nouveau, puisque évangélistes et extrême droite se retrouvent contre l’avortement, contre le mariage des personnes homosexuelles, sur la possibilité du port d’arme, sur le refus d’un impôt qui serve à résoudre les questions sociales, sur un libéralisme économique débridé.

Le Brésil peut-il devenir un état évangélique ? Ça reste une question mais déjà, tous les mercredis, des députés se réunissent et chantent des cantiques. . .

 

 

1) Lamia Oualalou, journaliste qui vient d’écrire : « Jésus t’aime ! la déferlante évangélique », éditions du Cerf, 286 pages.

2) ex-archevêque de Cracovie, 1er pape non italien depuis le 16ème siècle, Jean-Paul II contribua à l’effondrement des régimes dits « communistes » d’Europe de l’Est ; il fut aussi le promoteur de la « doctrine sociale de l’Eglise ».

3) On classe parfois les églises évangéliques dans le grand ensemble des églises protestantes ; elles sont pourtant très différentes des calvinistes, des luthériens, ou des protestants cévennols.

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