Je rentre à vélo, la nouvelle place Jean Jaurès1 est plongée dans une lumière bleue inquiétante. Ce matin, alors que j'allais me promener au marché aux fleurs, une voix off sortie de nulle part et partout à la fois m'assaille : "Aujourd'hui il fait beau, le ciel est bleu, on est bien, c'est le grand bazar à Béziers "2. L'angoisse, ma ville et ses rues se seraient-elles transformées en un grand supermarché à ciel ouvert ?

Par Nadja

À la recherche d'un local commercial en ville pour mon activité professionnelle, j'ai eu l'occasion de me frotter de près à la réalité complexe du centre ville biterrois. Pourtant je ne m'attendais pas à ce que ce soit compliqué. La ville est surpeuplée de locaux vides. Leurs devantures sont diverses : panneaux "à vendre" ou "à louer"sous-titrés d'un nom d'agence immobilière, stores baissés ou vitres poussiéreuses qui laissent imaginer un abandon de plusieurs années, photos criardes de jeunes blancs dégustant une saucisse peu appétissante ou prenant joyeusement un selfie. J'ai, pour commencer, contacté les agences immobilières. Étonnamment elles semblaient souvent peu motivées par le projet de location du local qu'elles proposaient pourtant. J'ai ainsi plusieurs fois attendu 15 à 30 minutes avant de visiter un local dans un état d'abandon déconcertant. Souvent les prix proposés me semblaient peu en adéquation avec la réalité : des locaux vides depuis des années pour lesquels des travaux importants s'imposent entre 600 et 1000 euros par mois. Je commençais à perdre espoir. Et je pense avec le recul que les agences immobilières étaient du même avis que moi : sans espoir de louer ces espaces au prix demandé par les propriétaires. En parallèle de cette épopée j'entends une rumeur : Béziers ça repart, les prix de l'immobilier grimpent, je vois le "grand renouveau" dans toutes les bouches. C'était au printemps 2018, la ville venait d'entrer dans le plan “Action cœur de ville” un programme élaboré par le ministère de la Cohésion des territoires et dirigé par son ministre monsieur Mézard (ils s'appellent tous pareils ou quoi ?). 5 milliards d'euros sur cinq ans pour aider 222 villes moyennes à "revitaliser leurs centres-villes "3.

Commerçants et agences à qui j'exprime mon découragement me conseillent d'une même voix : si on cherche un local, il faut contacter la mairie. Avec réticences, je me décide à faire ce pas. Je compose le numéro de la mairie de Béziers. Je suis accueillie par le caricatural répondeur musical "Douce France" et poursuis toutefois mon épopée. La femme que j'ai au téléphone, en charge de la redynamisation du centre ville, est très accueillante et efficace à la fois. C'est en effet de cette manière, la suite de l'histoire me le confirmera, que travaille toute cette équipe. D'une manière remarquablement professionnelle. Une rupture évidente avec les autres interlocuteurs du domaine. Je dois faire un dossier, simple à compléter mais qui demande une réelle envie, un investissement. Je passe enfin le déposer à la mairie de Béziers. Je suis chaleureusement accueillie dans le bureau de Madame Baylet. Son mur est tapissé de découpes du Journal de Béziers, vantant l'ouverture de tous ces nouveaux commerces qui participent au Grand Renouveau Biterrois. Madame Baylet est toutefois si professionnelle, elle a déjà imprimé mon dossier, que je continue d''espérer dans son travail.

Rapidement je rentre finalement en contact avec Monsieur Rauche. C'est le manager du centre ville. Il travaille depuis la Chambre de Commerce sur les allées. Il est très réactif et à la suite à notre conversation téléphonique nous nous rencontrons dès le lendemain. Il me fait visiter deux locaux rue Viennet 4. Ce sont des locaux simples, bien situés, à des prix hyper accessibles (moins de 400 euros) . Aurais je enfin trouvé? Je suis ravie et commence à me projeter dans cette petite rue piétonne du cœur de ville. Et si moi aussi, je m'autorisais à prendre ma place dans cette ville, à y proposer ma vision du monde? Monsieur Rauche et Madame Baro m'ont mise en garde, il faut réagir vite car il y a du monde sur le coup. Je ne les crois pas forcément, mais je me dépêche quand même, ça serait trop bête de voir le local qui me convient enfin me filer sous le nez. Rendez vous est pris avec le propriétaire Monsieur Hettiger. Il vient au rendez vous avec son associé qui est, me dit il, spécialiste en bâtiment dans la rénovation. Pendant que nous visitons le local, c'est un joli numéro : d'un côté, monsieur Hettiger me raconte en soupirant son long procès avec ses anciens locataires, des gens visiblement à qui on ne pouvait pas faire confiance; tandis que son associé dessine sur un ton paternaliste les plans de mon futur local. Madame Géa, la collègue de Monsieur Rauche tient la lumière (pas d'électricité dans ce local fermé depuis plus de 10 ans ), et moi j’acquiesce en souriant cruchement à tout ce beau monde pour ne pas faire de faux pas. Au bout d'un moment Monsieur Rauch stoppe le spectacle et rappelle que c'est "Madame Keller qui décide de ce qu'elle veut faire". Et je crois que oui je suis bien décidée à le prendre ce local.

 



On se quitte donc en se donnant rendez-vous à la semaine prochaine, pour signer le bail. Mon futur propriétaire m'explique que son autre associé Maître Melmoux est avocat et que c'est donc lui qui gracieusement va nous le préparer. Devant la porte Monsieur Rauch et Monsieur Hettiger discutent des leurs connaissances communes, comme Monsieur Angelotti, et se réjouissent d'avance de se retrouver à l'inauguration de ma pâtisserie. Je continue de les écouter éberluée, c'est vrai que je n'avais pas imaginé inviter ce genre de messieurs.

La veille de notre rendez-vous je reçois enfin la proposition de bail. La liste des "obligations à charge du preneur", c'est à dire moi, me parait immense. Plus d'une page A4 où j'ai l'impression que Monsieur Hettiger liste tous les amis qu'il a l'intention de faire travailler sur mon dos ("frais d'audit des performances environnementales, renouvellement de la décoration végétale, frais engagés pour mettre l’immeuble en conformité avec les exigences issues de la réglementation thermique , honoraires de courtage pour les assurances" ...). D'autres détails que je vous épargne me font également tiquer. J'essaie d'en discuter avec lui par téléphone puis mail, il est très évasif. Je le sens plus trop. Je me renseigne auprès d'amis juristes, regarde sur internet. Savez vous que ce bon monsieur Hettiger, selon le site dirigeant.societe.com5 , dirige 4 entreprises et exerce son mandat principal au sein de l'entreprise le Constructeur Français qui a un Chiffre d'Affaires de 2 577 000 €.

Je contacte Monsieur Rauche pour en discuter avec lui : "Faut pas vous laisser faire Madame Keller, soyez ferme, et si vous ne le sentez pas, des locaux j'en ai encore des tas à vous proposer! " Et voilà qu'il me cite tous les locaux vides de Béziers qui pourrait correspondre à mes recherches. Il m'explique qu'ils ont contacté tous les propriétaires des locaux vides à Béziers et qu'ils leur proposent de recruter pour eux de futurs locataires sérieux. Ils discutent les prix en amont avec ces propriétaires afin que leur travail aboutisse. Une sorte d'agence "bénévole" m'explique-t-il, et de corriger quand je lui jette un regard sceptique "par la grâce de monsieur le Maire". Car évidemment, "monsieur le Maire" c'est lui qui va sauver le centre ville et ça tous les agents de la mairie que j'ai rencontré dans ma quête y croient.

En tous cas, c'en est fini pour moi du "cœur de ville". Après quelques visites de locaux désastreux à côté de la mairie (plafond effondré d'un côté, 10 cm d'eau dans la cave de l'autre), je laisse tomber le rêve d'y trouver ma place.

Un propriétaire que j'avais contacté un mois plus tôt, de retour de vacances, me recontacte. Son local est propre, c'est une ancienne boucherie. Lui a l'air plutôt honnête. La seule bizarrerie du bail ce sont les activités autorisées : "préparation et vente de pâtisserie de tradition française, traiteur sur place ou à emporter de plats cuisinés de tradition française. Sont exclues toutes autres activités culinaires, notamment de bar à soupes, fast-food, doner-kebab, cuisine asiatique... ". Que voulez vous, on est à Béziers. Je négocie de modifier la tradition "française" par une tradition "artisanale" et clôture enfin cette aventure.

Ainsi je me suis frottée de près à cette réalité d'un centre ville "dévitalisé". C'est vrai que les locaux commerciaux vides y sont nombreux, mais de là à dire que la ville est déserte et sans vie, c'est faux. Elle est juste pleine de « doner-kebab » !

 

 1) Avez vous entendu parler de l'Assemblée de la plaine à Marseille? https://www.facebook.com/pg/assembleedelaplaine/about/?ref=page_internal Un collectif qui se bat contre le projet de requalification imposée par la mairie dans un quartier populaire de la ville. La future place imaginée c'est une autre place Jean Jaurès, elle aussi, et qui resssemble étrangement à la notre https://madeinmarseille.net/20786-projet-place-plaine-jaures/

2) le Grand Bazar c'est la fête du "coeur de ville " . Sur un weekend les commerçants et associations partenaires proposent avec la mairie des "jeux dans les rues commerçantes", "brocantes" et autres "animations de rue".

3) http://www.cohesion-territoires.gouv.fr/programme-action-coeur-de-ville-la-grande-transformation-pour-les-centres-villes-demarre

4 ) La rue Viennet est une rue piétonne qui va de la place de la mairie à la cathédrale.

5) https://dirigeant.societe.com/dirigeant/Gerard.HETTIGER.65828222.html

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