La très capitaliste revue Challenges consacre un de ses derniers dossiers aux commerces des centres-villes en France. Dans ce dossier, Challenges décrit une mutation structurelle du capitalisme commercial. Face à cette mutation, une question se pose : le taux de vacance des commerces dans les centres-villes (24,4 % à Béziers en 2015, record national, contre 2 % à Biarritz) est-il un problème global ou un problème local ?

Par Didier

Présenter le problème des commerces dans les centres-villes comme un problème principalement biterrois est une ineptie ou un argument électoral. Si cet argument électoral a pu servir l’actuel maire de Béziers Robert Ménard pour contribuer à destituer l’équipe de son prédécesseur, Raymond Couderc, en 2014, il n’est pas impossible qu’il se retourne contre lui en 2020 !

Une enquête accablante pour les tenants de l’économie libre et non faussée : Les données chiffrées extraites du dossier de Challenges ne plaident pas pour la thèse d’une auto-régulation naturelle et harmonieuse du marché. La mutation qui est en cours est générale au continent européen. Le paysage commercial en sortira transformé ; il y aura des laissés pour compte, beaucoup de laissés pour compte !

Des surfaces de vente trop importantes, une précarité salariale accrue :

En 2017, les centres commerciaux en France ont augmenté leur surface de vente de 326.000 mètres carrés supplémentaires. C’est 3 fois plus qu’en Angleterre, alors qu’en Allemagne une nouvelle législation freine considérablement leur développement. La conséquence de cette augmentation des surfaces de vente dans un contexte de précarité salariale et de concurrence accrue est cruelle : Annonce de fermetures de magasins comme Brice, Pimkie, Chaussexpo, New Look, Mim, Toys R us, Scottage, annonce de fermeture des 243 magasins DIA.

Partout dans le monde, le capitalisme commercial se transforme mais la France est un pays particulièrement exposé. Elle compte en effet 34,9 millions de mètres carrés de surfaces commerciales, contre 31 millions il y a dix ans. En clair, les surfaces commerciales augmentent alors que les salaires stagnent et le chômage et la précarité augmentent. Pire, avec 276 mètres carrés pour 100 habitants contre une moyenne de 234 mètres carrés dans le reste de l’Union Européenne, la France offre plus de produits que ce que ses habitants peuvent acheter.Une des conséquences les plus visibles de cet état de fait porte sur la valeur locative des commerces. En 10 ans la valeur locative d’artères haut de gamme comme les Champs Elysées à doublé pour atteindre 19.000 euros le mètre carré par an. A l’autre bout du Monopoly, côté populaire, le mètre carré locatif à baissé de 25 % dans les galeries commerciales des hypermarchés pour se stabiliser à 750 euros le mètre carré par an.

Pour l’essentiel, cette situation est due à une gestion totalement libérale et à court terme. L’état et les collectivités locales profitent des taxes et impositions, mais génèrent les conditions du chaos : avec 88 impôts et taxes actuellement en place, l’état et les collectivités locales (dont les mairies et les agglomérations) profitent des prélèvements et n’ont aucune raison de les modifier. Le meilleur exemple reste la fameuse taxe sur les surfaces commerciales (TASCOM) en hausse de 60 % sur 7 ans.

Pour profiter de cet effet d’aubaine que l’on pourrait résumer ainsi : « plus de commerces , plus de revenus », élus et promoteurs commerciaux ont favorisé la création de zones commerciales hideuses en périphérie des villes, tuant ainsi irrémédiablement le commerce de proximité. Problème, la fréquentation de ces centres commerciaux de périphérie baisse régulièrement de 3 % par an. Ce qui entraîne une guerre commerciale entre zones commerciales, les unes cherchant à attirer le chaland au détriment des autres. Dans cette guerre géographique, les collectivités locales ont des intérêts contradictoires voire même antagonistes, ce qui ne plaide pas en faveur d’un règlement concerté. Pire il est désormais admis que les zones commerciales ont des durées de vie programmées. Une sorte d’obsolescence programmée comme pour les appareils d’électroménager. Dans cette guerre économique globale, Challenges nous apprend que les rues piétonnes ou les dessertes des centres-villes par moyens de circulation ‘’doux’’ comme le tramway ne sont qu’une des nombreuses propositions qui visent à capter les clients, au détriment d’autres propositions commerciales, bien entendu !

L’arrivée fracassante du e-commerce, ces incidences sur la vente "physique" et sur l’emploi : l’e-commerce grignote inexorablement les parts d’un marché congestionné par la précarité financière des éventuels acheteurs et par la guerre commerciale en cours. En 2019, il est prévu qu'il concentre 20 % des ventes ; il devrait donc y avoir mécaniquement 20 % de ventes physiques en moins. Les commerces les plus affectés sont les boutiques d’habillement qui ont vu leurs ventes baisser de 15 % en 2017.Cette année 2019, le e-commerce devrait franchir la barre des 100 milliards d’euros de chiffre d’affaires en France, dont prés de la moitié d’achats de biens comme l’électroménager et la décoration. Les commerces alimentaires sont, eux aussi, impactés par le phénomène des ‘’drive’’ qui bousculent l’organisation des achats. Pourtant le commerce physique, c’est 3,5 millions d’emplois et 47 milliards de recettes fiscales, et la non-taxation du e-commerce fait la une de l’actualité.

Comment dès lors expliquer cette situation ?

Pour le pas très gauchiste responsable « développement et innovation » de Carrefour : "Les politiques sont dans la fascination de la modernité et du digital, pourtant cette bascule vers le numérique peut s’avérer mortifère, puisque le e-commerce crée 3 fois moins d’emplois que le commerce physique".Tout commercial / tout libéral. Nous sommes dans la logique du " tout libéral " ou le marché est censé se réguler lui-même. Il a ainsi fallu attendre mai 2018 pour que soit lancée l’opération Action Cœur De Ville, dont profite d’ailleurs Béziers (le contrat Ville / Etat vient d’être signé fin octobre 2018). Dans le cadre de cette opération, 5 milliards d’euros vont être attribués nationalement à 222 communes de taille moyenne qui représentent 23 % de la population française. Cette stratégie d’accompagnement ne sera pas une stratégie de maintien de l’existant. Elle vise à accompagner les mutations, voire même à les susciter. L’objectif affiché est d’investir tout à la fois dans la rénovation des logements et le renouvellement des commerces. Parions que cet objectif profitera aux plus opportunistes sans répondre aux besoins multiples de la population des centres-villes. C’est en tout cas le sens de l’invitation faîte par Robert Ménard aux plus riches d’investir à Béziers, en particulier dans l’immobilier.

Dans cette partie Robert Ménard fait du billard à 3 bandes avec : 

Un objectif affiché de sauver les commerces existants,

Un objectif avoué de réhabiliter le bâti ancien,

Un objectif caché de modifier la population du centre-ville,

Face aux mutations commerciales globales évoquées dans cet article de Challenges, il n’est pas sûr que la gentrification locale souhaitée par le maire sauve les commerces actuels du centre-ville. Mais il est sûr que la gentrification souhaitée du centre-ville sera un fantastique moyen d’en faire partir les populations indésirables. Là aussi, Robert Ménard avance masqué avec un projet qui ne peut convaincre ni les commerçants ni les habitants.

Il faudra s’en souvenir lors des prochaines élections municipales !

 

 

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