Coluche avait lancé le fameux : «  Pasqua ? un tiers Fernandel, deux tiers Le Pen. », pour caractériser politiquement l’homme à tout faire du gaullisme. Pour caractériser politiquement la dérive de Robert Ménard, ce serait plutôt du moitié / moitié entre l’errance d’un Jacques Doriot et l’opportunisme d’un Pierre Poujade. Il résulte de ce positionnement la tentative de séduction des commerçants biterrois et le recyclage d’ancrages liés à la gauche.

Par Didier

Ménard l’avatar de Pierre Poujade                                                                                          

Le refus de l’installation d’Orchestra à Béziers avait interloqué les Biterrois : Comment un maire classé à l’extrême droite, fervent adepte du capitalisme, peut refuser l’implantation d’un géant de la distribution qui promet 800 emplois dans une ville sinistrée par le chômage ?

À l’époque Ménard lui-même avait justifié ce choix par la défense des petits commerces du centre-ville. D’un point de vue économique capitaliste, ce positionnement était une ineptie. Comment une enseigne de vêtements spécialisés pour enfants peut-elle tuer le petit commerce en général dans le centre-ville de Béziers ? La droite classique biterroise et la droite de l’agglomération ne s’y sont pas trompés, c’est le début de la rupture économique avec le ménardisme.

Bien entendu, dans cette déclaration de guerre à un grand groupe commercial, Ménard visait une cible. Cette cible n’était pas les grands capitalistes, c’était les petits commerçants. Dans sa stratégie de conquête municipale, Ménard vise, comme dit Marine Le Pen, « La France du milieu », cette France blanche, issue des couches moyennes de la société, qui a peur d’être déclassée et de rejoindre la cohorte des pauvres. Autrement dit, à Béziers, 33 % de la population.

Les petits commerçants et artisans dans leur ensemble et à fortiori dans une ville au taux de pauvreté hallucinant comme Béziers sont, en tant que classe sociale, un pilier central de cette France du milieu chère à l’extrême droite. Ménard n’ignorait pas que cette classe sociale avait largement contribué à faire tomber le maire précédent, Raymond Couderc. Elle lui reprochait principalement l’implantation de la grande surface dite du Polygone et plus largement de n’avoir rien fait pour les commerces du centre-ville.

La réponse de Ménard à cette jacquerie électorale fut le projet de gentrification du centre-ville. En clair, virer les pauvres qui y résident pour implanter des riches qui vont consommer . . . dans les boutiques. Ce projet s’est traduit par les appels réitérés aux parisiens, aux agents et groupes immobiliers pour qu’ils investissent dans "sa" ville.

Ce projet, c’est la rénovation urbaine, c’est tout pour l’hyper centre. Ce projet, c’est redonner de la richesse à une classe sociale perçue comme électoralement centrale.

Bien entendu, dans tout projet politique il y a des effets d’annonce et le ménardisme en est truffé, ce qui, au demeurant, peut le rendre indigeste aux principaux concernés. Car le ménardisme, c’est l’auto congratulation (je suis le meilleur) doublée de l’auto satisfaction (les résultats sont excellents).

La classe sociale visée (les petits commerçants et artisans, plus largement les professions libérales) a un rapport très réel aux avancées économiques. C’est le chiffre d’affaires qui fait foi. Ce qui explique les tentatives quasi obsessionnelles du maire de Béziers de séduire cette classe sociale et l’espèce de pas de deux qui se joue sur le mode de  « je t’aime, moi non plus », entre commerçants / artisans et maire de Béziers.

Ce pas de deux exclusif entraîne inévitablement une surenchère, les commerçants toussent sur le stationnement, le maire propose de revoir le forfait et promet un parking aérien place de Gaulle. Ce pas de deux empêche une vision plus large pour la ville et pour toutes ses composantes sociales. Ce pas de deux est une négation des réalités économiques en général et des réalités économiques biterroises en particulier. Ce pas de deux, c’est les limites du ménardisme, comme c’était les limites du poujadisme. C’est la centration, la focalisation, sur une question au détriment de toutes les autres.

Ménard, l’avatar de Jacques Doriot

La récente mobilisation des gilets jaunes a suscité une tentative de récupération éhontée du maire de Béziers. Cette mobilisation par voie d’affiches, de tweets, de déclarations a largement mobilisé les services municipaux et pose la question de la nécessaire indépendance de la fonction publique. Pour mémoire, une affiche est placardée dans toute la ville sur les panneaux municipaux, elle dit ni plus ni moins : »Macron m’a tuer ». Suit une vidéo du maire qui appelle à la mobilisation, d’autres affiches qui disent : "contre Macron, soutenez la France des tranchées", "Macron, ton diesel ne passera pas", "Mobilisation, la France des poilus contre la France des banquiers". Des tweets qui disent entre autres : "les gilets jaunes chantent la Marseillaise à plein poumon, c’est le peuple qui aime Giroud pas celui qui encense Benzema". Un appel à manifester sur les Allées avec des véhicules municipaux.

Ménard est coutumier de la récupération dans sa ville de problématiques nationales. C’est presque une marque de fabrique du ménardisme.

La différence, car il y en a une, ce sont les centaines de personnes agglutinées sur le parvis de la mairie pour la manifestation d’hommage aux victimes de l’attentat de Charlie Hebdo et la quarantaine de personnes rassemblées sur les allées à l’initiative du seul maire pour soutenir les gilets jaunes.

Entre ces deux évènements, le cordon sanitaire contre l’extrême droite a fonctionné.

De la tribune très consensuelle du parvis de la mairie contre l’attentat de Charlie Hebdo où figuraient la plupart des acteurs politiques locaux, à la manif qui fait flop de récupération institutionnelle des gilets jaunes. De l’eau a coulé sous les ponts de l’Orb à Béziers, et c’est tant mieux ! Si Ménard continue à faire le buzz au niveau national, si Ménard continue à remplir le palais des congrès quand il invite son copain Zemmour, il peine à rassembler largement autour de sa seule personne d’autres forces politiques, d’autres courants réellement implantés dans le biterrois.

Cette difficulté, ce sont les limites de Ménard, c’étaient les limites de Doriot.

Forces et faiblesses du Poujadisme

Pierre Poujade est le fils d’un sympathisant maurassien ; adolescent, il adhère au parti fasciste de Jacques Doriot, le Parti Populaire Français, le P.P.F. De 1940 à 1942, c’est un fervent soutien du maréchal Pétain. Après l’invasion de la zone libre par les armées hitlériennes, il rejoint les forces gaullistes en Algérie. En juillet 1953, à la tête d’une vingtaine de commerçants de St-Céré dans le Lot, il s’oppose à un contrôle fiscal en empêchant les agents d’intervenir chez l’un des commerçants regroupés. En novembre 1953, ce mouvement s’organise nationalement en Union de Défense des Commerçants et Artisans, l’U.D.C.A. L’U.D.C.A prétend rendre leur dignité aux petits commerçants et à tous les parias, oubliés, déclassés, sacrifiés, laissés pour compte d’un capitalisme ravageur. En mai 1957, comme Ménard à Béziers, le conseil municipal Poujadiste de Gap dans les Alpes de Haute Provence s’oppose à l’implantation d’un Prisunic dans la ville. Dans sa déclaration il indique : »une telle implantation irait à l’encontre des intérêts de la collectivité et des commerçants de la ville de Gap ». Entre 1953 et 1958, à l’apogée de sa gloire, l’U.D.C.A se prévaut d’avoir 400.000 adhérents, recueille 2.500.000 voix, fait 12 % des suffrages aux élections législatives de 1956, et obtient 52 députés, dont le jeune Jean-Marie Le Pen. De nature antisémite et antiparlementariste, l’U.D.C.A est infiltrée par l’extrême droite de Tixier-Vignacourt et Jean-Marie Le Pen, ce qui lui donne en plus une tonalité nationaliste et xénophobe affirmée dans les meetings et déclarations écrites. En pleine guerre d’Algérie, en 1958, l’U.D.C.A explose, tiraillée  entre la confiance au coup d’état institutionnel du général De Gaulle et l’appel à un coup d’état de l’extrême droite. Sans relais parlementaire, ce mouvement antiparlementaire survit encore quelques années sur un mode confidentiel. Le terme poujadiste est utilisé pour qualifier négativement un discours politique et social démagogique, une corporation conservatrice, diverses formes d’antiparlementarisme, un populisme réactionnaire, plus largement l’anti-intellectualisme et humanisme.

Il colle en cela au millimètre près au ménardisme municipal.

Forces et faiblesses de Jacques Doriot

Jacques Doriot est un cas à part dans la politique française, il sera passé d’une guerre mondiale à l’autre, d’un uniforme à l’autre, d’un extrême à l’autre. Ouvrier métallurgiste à St-Denis dans la banlieue parisienne, Jacques Doriot adhère au P.C.F, le  Parti Communiste Français, en 1918, au retour du front, où il a combattu. Jacques Doriot est un activiste forcené, antimilitariste acharné, qui passe plusieurs années de sa vie en prison à cause de son engagement. Cet engagement fascine ses contemporains, il explique en grande partie une ascension fulgurante dans le PCF, ascension qui l’amène aux portes du pouvoir suprême : le poste de secrétaire général qu’il dispute à Thorez et à Duclos. Doriot, c’est l’action pour l’action, doublée d’une éthique et d’une morale à géométrie variable. Dans les débats de l’Internationale Communiste, marqués par la prise de pouvoir du Stalinisme, il se singularise par une capacité exponentielle à renier ce à quoi il croyait. Dans la tourmente des années 1930, Doriot, qui est foncièrement arriviste et assoiffé de pouvoir, quitte le PCF pour créer un parti fasciste, le Parti Populaire Français, le P.P.F. Dans la galaxie d’extrême droite, le PPF se singularise par une attention quasi obsessionnelle à mettre en avant des revendications unifiantes et transversales dans le but de dépasser les intérêts de classe. Doriot tente en quelque sorte de mettre la lutte des classes au service d’intérêts totalement corporatistes et nationalistes. À ses débuts, le PPF occupe une place à part qui le rapproche des chemises noires de Mussolini en Italie. L’arrivée au pouvoir du maréchal Pétain et sa nouvelle éviction alors qu’il brigue le poste de chef de gouvernement à Vichy, l’entraîne vers une dérive droitière qui le fait coller au régime hitlérien, en créant la Légion des Volontaires Français, la L.V.F. Cette  L.V.F qui comptera 6.000 combattants intégrés dans la Wehrmacht. En 1944, Jacques Doriot meurt, mitraillé par un avion allié, dans sa voiture.

Poujade vu par Roland Barthes

Dans son livre "Mythologies" en 1957, Roland Barthes revient sur le poujadisme et sur Pierre Poujade et écrit : "Monsieur Poujade verse au néant toutes les techniques de l’intelligence, il s’oppose à la ‘’raison’’ petite bourgeoise, aux rêves des universitaires et des intellectuels…" Le rôle de Pierre Poujade est de poser des égalités simples entre ce qui se voit et ce qui est, d’assurer un monde sans relais, sans transition et sans progression.  Le bon sens est comme le chien de garde des équations petites bourgeoises : il bouche toutes les issues dialectiques, définit un monde homogène, où l’on vit chez soi, à l’abri des troubles.

Doriot vu par Joseph Beauregard

Dans un documentaire diffusé sur France 3 le 13 septembre 2018, intitulé  "Jacques Doriot, le petit führer français",  Joseph Beauregard nous parle de l’itinéraire d’un salaud. Un salaud qui a trahi son pays, ses amis, ses convictions et qui avait un appétit d’ogre pour le pouvoir. Un ogre qui ambitionnait de dévorer la société française dans l’idée qu’il la dominait, la contrôlait et la dirigeait puisqu’il la digérait. Cette faim insatiable du pouvoir existait au mépris de toute conséquence et de toute éthique. Pour Joseph Beauregard, Doriot regardait les militants politiques et leur demandait s’ils seraient aussi traîtres que lui, dans une problématique quasi shakespearienne d’outre-tombe.

Ménard, Poujade et Doriot

Roland Barthes et Joseph Beauregard nous le disent à leur manière : il y a quelque chose de Poujade et Doriot chez Ménard :

-          Cette volonté propre à l’extrême droite d’incarner physiquement, personnellement, une colère,

-          Récupérer cette colère à son avantage,

-          Annuler tout ce qui fait tiers, des corps constitués à une pensée différente, pour établir une relation directe,

-          Faire vibrer le pire de l’être humain,

-          Un appétit d’ogre pour le pouvoir,

-          Le mépris de toute conséquence et de toute éthique au profit d’une ambition démesurée,

C’est en cela que le ménardisme est un avatar de Poujade et Doriot.                                           

Il y a la même errance, la même fascination pour une relation directe au peuple, au nom du peuple. Des raccourcis permanents qui empêchent de penser la complexité. Une propension à l’invective et à l’insulte pour tous ceux qui pensent différemment. Une impossibilité à nouer des alliances durables incarnées dans des perspectives. Une impossibilité à se situer dans une pensée collective engageante et limitante. Un égo démesuré qui, au fond, commande tout. Une impossibilité à se situer autrement que comme un petit chef, un petit führer comme dirait Joseph Beauregard.

Ménardisme et classes moyennes biterroises

Les classes moyennes blanches biterroises courtisées par le ménardisme gagneraient à revisiter l’intérêt qu’elles ont à long terme à suivre le ménardisme dans ses errances et ses excès. Le problème de Béziers, c’est la paupérisation de ses habitants. Tant que Béziers sera la ville la plus pauvre de France, ses commerçants, artisans et professions libérales auront des difficultés à vendre leurs produits, productions et services. Réinsérer Béziers dans une économie prospère demande au maximum des choix de société, au minimum des choix de perspectives et de synergie.

Robert Ménard est incapable de cela, il passe son temps à invectiver le gouvernement, la région, le département, l’agglomération, l’opposition municipale, le patron d’Orchestra, la patronne des nouvelles galeries, le patron d’EDF-Energies Nouvelles, le sous-préfet . . .

Pour l’avenir de Béziers, nous ne pouvons souhaiter qu’une chose. Qu’il ne soit que la courte fulgurance de ses mentors, Pierre Poujade et Jacques Doriot. Et qu’il reparte dans les poubelles de l’histoire.

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