Interview de Jean-Philippe Turpin à la CADA de la Cimade du centre-ville de Béziers.

par Khan Did,

EVAB : Bonjour, Jean-Philippe. Quand as-tu pris la direction du CADA ?

JPT : Je suis arrivé au CADA le 15 novembre 2001 et en ai pris la responsabilité (partagée avec les collègues) en 2003. A cette période, il n'y avait qu'un seul CADA dans l'Hérault et il se trouvait à Béziers. Il était géré par l'association para-municipale Emile Claparède. La municipalité de l'époque a donc accueilli le projet de création d'un deuxième CADA par la Cimade avec une grande hostilité et a tout fait pour empêcher cette ouverture. Les relations ont ainsi été difficiles dès le début avec la Municipalité Couderc, ce qui ne s'est pas arrangé avec celle d'aujourd'hui.

EVAB : Les deux établissements connaissent des problèmes liés en grande partie à la municipalité. Peux-tu nous les détailler ?

JPT : De fait, en tant que maire de Béziers, Robert Ménard est président de l'association Emile Claparède et se trouve donc à la tête d'un Foyer de jeunes travailleurs et d'un centre qui accueille des demandeurs d'asile ainsi que des mineurs étrangers non accompagnés.

Paradoxalement et malgré tout ce qu'il peut dire sur l'invasion des étrangers, le maire n'empêche pas le CADA de fonctionner. Par contre, il est parfaitement au courant de ce qui s'y passe et peut l'utiliser dans sa politique de communication. C'est ainsi par exemple que le rapport d'activité du CADA est largement utilisé par la Mairie pour diffuser dans le Journal de Béziers des statistiques souvent faussées sur les migrants de Béziers. C'est sans doute la raison pour laquelle l'association était en recherche active de nouveaux locaux à l'extérieur de Béziers afin que la municipalité puisse communiquer sur le fait qu'elle a débarrassé la ville d'un CADA.

Ce projet a cependant rencontré une résistance en la personne du Sous-Préfet, qui en tant que représentant de l'Etat financeur, s'oppose à la délocalisation du CADA. Aujourd'hui, il semble que l'association souhaite quitter ses locaux actuels, construits spécialement par l'OPHLM, car elle les trouve trop luxueux !!! et trop chers, ce qui m'apparaît faux au regard des chiffres annoncés par Midi Libre. Beaucoup d'ambiguïté et de perniciosité dans ce mode de fonctionnement !

EVAB : Et quid de tes problèmes pour le CADA de la Cimade ?

JPT : En 2016, l'État a accordé pour notre établissement qui était trop petit pour être viable une extension de 40 places. Nous étions donc en recherche de nouveaux bâtiments pour accueillir ces nouvelles personnes. Il se trouve que le diocèse de Montpellier a mis en vente depuis plusieurs années, sans succès, le FJT (Foyer des Jeunes Travailleurs) vide de l'Etoile près de la poste (2 rue Estienne d'Orves).

Nous avons donc proposé à l'évêché de louer ce bâtiment qui nous aurait permis d'emménager sans frais de transformation. Dans un premier temps, le diocèse nous a proposé un prix de location au m² compatible avec les prix de Béziers mais cher, (plus de 8 euros) auquel nous avons fait une proposition de prix un peu inférieure (7,60 €). Or, brusquement, l'Eglise a exigé le doublement du prix que nous proposions, soit plus de 15 euros le m2, ce qui est incompréhensible en dehors de pressions extérieures dont on peut facilement deviner l'origine...

C'était quelques jours après la campagne d'affichage anti-migrants de la mairie. C'est notamment pour cette raison que le 19 février dernier, nous sommes allés diffuser une lettre ouverte à l'Eglise de l'Hérault, à l'entrée de la messe présidée par l'Archevêque de Montpellier, à l'occasion de la journée diocésaine des migrants et à laquelle assistait bien sûr le couple municipal.

Nous avons donc dû trouver une autre solution moins économe en loyer et explicitant surtout cette alliance pernicieuse contre un projet réaliste et respectueux de l'humain.

EVAB : Et pourtant, tu trouves du plaisir à administrer ton CADA dans cette ambiance hostile..

JPT : Énormément, parce qu'il me permet d'être dans la réalité et de voir comment se mettent en œuvre (ou pas) concrètement les valeurs que l'on professe partout : il faut poser les vraies questions de la défense des Droits de l'Homme (un sans-papier n'a pas droit au logement d'urgence, et l'État laisse non-régularisés des gens qui sont une proie facile pour les patrons sans scrupule et les marchands de sommeil). Dans les faits, nos pensionnaires arrivent quasiment tous à s'intégrer plus ou moins vite.

Cette position donne une vision lucide et incarnée du problème des réfugiés et migrants, un vrai poste d'observation protégeant de toute tentation manichéenne. Je suis comme un funambule, dans un équilibre difficile, mais stimulant.

EVAB : Merci beaucoup, Jean-Philippe, de nous avoir communiqué une partie de ton enthousiasme.