Après avoir abordé des inconnus dans la rue, nous avons eu envie ce mois-ci, de nous arrêter un peu plus longuement sur une ou deux personnes, et de tenter de faire des portraits un peu plus denses et approfondis. Voici donc les portraits croisés de deux bénévoles aux Restos du cœur.

Ce soir, vendredi 13 février, nous interviewons Noémy. C'est la fin de la semaine et nous sommes un peu fatiguées. Mais nous sommes enthousiastes car cette femme nous inspire quelque chose de doux et sympathique.

Nous sommes accueillies dans un bel appartement spacieux, avec vue sur la cathédrale. Le salon est chaleureux, avec ses plantes et son grand canapé. Les enfants sont beaux, souriants, discrets, au regard tendre et vif. Ils s'installent autour de nous, à table ou sur l'ordinateur. Le mari est assis un peu en retrait et regarde distraitement la télé. Tout le monde est là, dans la pièce, et soutient Noémy avec une énergie bienveillante pour son interview.

noemy

Nous sommes toutes les trois novices et ne savons pas trop par où commencer. Je demande à Noémy « Qui es tu ? ». On éclate de rire, pas facile comme question ! Mais elle tente quand même de répondre et de se définir.
« Je suis une mère. Je suis une femme (elle rit un peu gênée). Je suis fière de mes enfants, fière de ma famille. J'ai deux garçons et une fille, ils ont 13, 12 et 8 ans. » Le plus grand fait du théâtre et ça lui fait beaucoup de bien, m'expliquent ses parents. Maintenant, il parle et il est même drôlement bavard alors que plus petit, il était plutôt inhibé. Le cadet fait du judo, c'est un champion. Il nous montre toutes ses médailles, il en a au moins 15 ou 20 ! Nous sommes impressionnées. Il nous explique qu'il aime se battre et qu'il aime gagner. Sa mère en revanche, même si elle est très fière de lui, n'aime pas trop assister aux combats ; ça lui fait peur. La petite dernière fait du piano, et ça a l'air de bien lui plaire aussi. Elle fait ses exercices de solfège sur la table du salon pendant l'interview. « Je suis une personne très attachée au respect, au respect des personnes âgées et de tout le monde quelles que soient les origines. »

Depuis combien de temps es-tu à Béziers?
Les enfants lui soufflent la réponse, qu'elle connaît pourtant très bien : ça fait 5 ans et demi, bientôt six ans, qu'ils vivent à Béziers. Et avant ils étaient à Montpellier. Ils sont arrivés en France en 2009.

Tu viens d'où?
« Je suis de Russie, mais de nationalité arménienne. Je suis née en Arménie, à Erevan, la capitale. J'ai grandi entre Erevan et un petit village à 30 km de là où je suis allée à l'école. » Nous lui demandons où a-t-elle rencontré son mari. Elle rit. « Mon mari, je ne l'ai pas rencontré, il était lui aussi au village. Je le connais depuis que je suis née. Quand j'étais petite, il m'a gardée. »
« On a eu des problèmes alors on est partis en Russie. Les enfants sont nés là-bas. Mais comme ils n'avaient pas la nationalité, ils ne pouvaient pas aller à l'école, c'est comme ça que ça se passe là-bas ». Puis ils sont venus en France. Aujourd'hui les parents de Noémy sont à Béziers. Ses trois frères aussi avec leurs femmes et enfants, et même son grand-père.

Il y a apparemment une importante communauté arménienne à Béziers, composée à la fois d'Arméniens chrétiens et de yézidis. Elle nous explique qu'elle et sa famille sont yézidis. Les enfants aident leur mère à répondre à nos questions sur ce sujet, s'aidant eux même de recherches sur Wikipédia pendant qu'on discute.

 

Dans leur calendrier, les Yézidis sont en 6765, c'est donc la plus vieille religion monothéiste

 

Les Yézidis sont monothéistes, ils croient et remercient le soleil. Leur symbole est le paon (comme le coq pour les français m'explique un des enfants). Dans leur calendrier ils sont en 6765, c'est donc la plus vieille religion monothéiste ! Ils ont deux livres : le livre noir et un deuxième livre, mais personne à la maison ne se souvient comment il s'appelle. Le livre est unique, il est dans le musée de Londres et ne peut être reproduit.

Les racines du peuple sont en Iran. Les Yézidis ont un temple sacré en Irak au Kurdistan. Noémy aimerait bien y aller un jour, avec sa famille, s'il n'y pas la guerre. Il n'existe que trois temples yézidis dans le monde. Les deux autres sont en Arménie et en Géorgie. Pour avoir un temple yézidi, il faut de la terre d'Irak.

C'est une culture et une religion qui se transmettent par la famille. On naît yézidi, on ne peut pas se convertir, ni se marier avec quelqu'un qui ne serait pas yézidi. Pour Noémy, c'est important que cette tradition continue d'exister. Mais « on ne sait pas ce que l'avenir nous réserve ». En tous cas les enfants ont bien intégré qu'ils n'ont pas le droit de tomber amoureux d'un non-Yézidi.
Nous essayons de comprendre un peu plus quelle est cette culture. « C'est une culture qui respecte les autres cultures aussi. On aime la paix. »

Noémy nous explique les fêtes traditionnelles. Il y a une fête au mois de décembre qui dure une semaine. C'est un peu « comme le Ramadan » : le lundi on égorge le mouton, le mercredi on se retrouve au cimetière yézidi, et le vendredi c'est l'Aïd, on fait la fête. Et puis il y a l'équivalent de la Saint-Valentin. L'histoire éveille tout le monde.

 

Pendant la nuit, on voit en rêve son futur époux

 

La tradition est la suivante : une jeune fille pure prépare une galette très salée pour la ou les personnes en quête de leur futur amoureux ou époux. On mange la galette, et on ne boit pas. Ensuite on va se coucher. Pendant la nuit, on voit en rêve son futur époux. Et ce qui est incroyable c'est que ça marche à tous les coups ! Même si tu ne veux pas y croire. En tous cas, ça a fonctionné pour ses frères, pour elle, et même pour sa grand-mère, qui a rêvé du futur grand-père lui offrant une bouteille de vin (grand-père qui se révéla être un alcoolique... !)

Bon, revenons à nos moutons et notre sujet d'interview : les Restos du cœur !

Comment es-tu devenue bénévole aux Restos du cœur ?
Noémy veut travailler. Elle fait les vendanges ou d'autres petits boulots irréguliers. Mais elle ne trouve pas vraiment de travail. «  Je préfère être bénévole plutôt que rien faire. »
Depuis un an, chaque mercredi soir, avec une association, qui s'appelle Source de Fraternité, Noémy distribue des repas à des SDF. Un chef prépare le repas, dans les cuisines d'un restaurant qu'on leur prête. Parfois elle aide pour cuisiner. « Entrées, soupes, plats, desserts, il y a plein de choses. J'aime donner aux gens, donner des choses à manger, ça me plaît. »


Noémy est également bénévole à la Cimade. Elle fait parfois la traductrice, nous dit-elle. Elle participe à des ateliers danse et cuisine, où elle échange et rigole bien, avec d'autres femmes du monde entier. Elle a aussi participé à l'organisation du Festival des Peuples l'année dernière. Elle en est très contente et en garde un souvenir réjouissant. Les enfants nous montrent une vidéo du Festival, on y retrouve Noémy quasiment sur toutes les activités (cuisine, décoration, photos, déambulations...). C'est chouette. Elle aime organiser des fêtes, l'année prochaine elle veut organiser une fête à la Cimade pour la Saint-Valentin !

Et depuis un mois, elle est également bénévole aux Restos du cœur.
« J'y suis tous les matins de 7h45 jusqu'à 11h30 - midi. On arrive, on range les choses, on partage et prépare les rations de chacun. Ensuite les gens arrivent et on les sert. On a des légumes, des fruits, des conserves, de la viande, des œufs... qui sont amenés par camion. Ce sont des produits qui viennent des supermarchés, je crois. Les gens viennent deux fois par semaine. Ils ont des cartes et des tickets avec des points indiquant ce à quoi ils ont droit. Leurs droits aux Restos du cœur sont définis en fonction de leurs ressources. » « Les Restos du cœur, ça veut dire tu donnes avec ton cœur. » Et elle nous raconte comment parfois elle donne un peu plus, ou du poisson à la place de la viande, discrètement, si on lui demande... Parce que « il faut donner avec du cœur, gentiment, avec plaisir. C'est bien quand on parle avec les gens aussi. Il y a des personnes qui sont seules, le seul moment où ils vont parler à quelqu'un c'est quand ils viennent aux Restos du cœur. Parfois je leur donne des recettes, on bavarde. Moi j'aime bien, je ne sais pas pourquoi, j'aime bien quand je donne aux gens. Ça me fait du bien. Au début je ne connaissais pas trop les gens. Et puis maintenant il y a une ambiance familiale ; il y a beaucoup de personnes qui me connaissent et me saluent même dehors, » raconte-t-elle avec enthousiasme.

 

Noémy aimerait être vendeuse, avoir un commerce. Et en effet, elle ferait une super commerçante : elle nous raconte comment, depuis qu'elle est à Béziers, elle va tous les samedis chez le même vendeur au marché. Et que tous les samedis elle marchande ses fruits et légumes, et qu'elle gagne à tous les coups. Elle adore. « Au début quand je suis arrivée à Béziers, ça ne m'a pas trop plu, mais maintenant je ne peux plus partir. J'ai mes habitudes maintenant ici, je connais les gens de mon quartier. Un jour je suis allée à Chambéry, en Savoie. Et je me suis dit, si je reste vivre ici je vais mourir, je ne peux pas. Je ne peux pas vivre ailleurs qu'à Béziers. Sinon peut-être Montpellier, mais pas hors du Languedoc- Roussillon. Je ne sais pas expliquer pourquoi. Je suis bien ici, j'aime tout, je me sens chez moi. Ici le temps, les fruits, c'est comme chez nous en Arménie, peut être que c'est ça qui fait que je me sens bien, un peu comme là-bas, dans mon pays natal. »

L'interview se finit en douceur autour d'une soupe « ras » (yaourt, menthe, coriandre, blé) partagée tous ensemble. Il y aussi du jus, des biscuits et des fruits coupés et épluchés par la petite. Nous avons passé un riche et beau moment et sommes impressionnées par cette femme pleine d'énergie et de surprise.

Après avoir rencontré Noémie, c'est Gabriel, retraité de la SNCF, 60 ans, qui nous confie ses valeurs ainsi que les raisons qui l'ont amené à devenir bénévole aux Restos du cœur.

Voici les questions que nous lui avons posées :
- Depuis combien de temps êtes-vous bénévole aux Restos du cœur ?
- Pourquoi les Restos du cœur et non pas une autre association caritative ?
- Quelle est l'éthique qui sous-tend le fonctionnement des Restos du cœur ?
- Existe-t-il une charte commune à tous les bénévoles. Si oui quels en sont les grands principes ?
- Les bénévoles sont amenés à rencontrer des personnes en grande difficulté sociale et donc parfois en souffrance qui ont au-delà du besoin primaire de se nourrir et nourrir leur famille, celui d'être écoutées, accompagnées... et donc pour faire face à ces difficultés proposez-vous une formation aux bénévoles ?
- Si oui qui la dispense ?
- Qui peut être bénévole aux Restos du cœur, existe-t-il des critères particuliers ?
- Qu'est-ce que ça veut dire être bénévole aux Restos du cœur, cela consiste en quoi concrètement ?
- Pourriez-vous dire combien de personnes sont bénévoles aux Restos du cœur à Béziers ?
- Et combien de bénéficiaires ?
-Y a-t-il comme sur le plan national une augmentation notoire du nombre de bénéficiaires et le nombre de bénévoles est-il suffisant ?

Pour conclure nous allons terminer cet entretien par un petit clin d'œil au journal EN VIE A BEZIERS et plus particulièrement à la rubrique dans laquelle figurera cette interview, si je vous dis « J'ai envie de Béziers » qu'est-ce que cela vous évoque ?....

Mais écoutez plutôt les réponses de Gabriel :