Béziers, son centre-ville, son ghetto d'exclu(e)s, son lot de sans papiers, d'immigré(e)s, de réfugié(e)s. Béziers et sa politique municipale d'exclusion et de stigmatisation. Dans ce quartier du Capnau, l'école publique reste le seul espoir d'une population qui se raccroche au service public comme planche de salut pour l'avenir.
Par Robert Martin,

Ill19photoAValérie Tourade est professeur des écoles dans ce quartier : rencontre. Entretien pour « Envie à Béziers » et Radio Pays d'Hérault.

Robert Martin : Valérie Tourade, Bonjour, vous êtes professeur des Ecoles à Béziers, racontez-nous ...


Valérie Tourade : Je suis arrivée à Béziers récemment, voilà 5 ans. Je préfère dire institutrice que prof. Après un passage en région parisienne, 20 ans dans les Yvelines, j'ai obtenu ma mutation dans l'Hérault, à Montpellier puis à Béziers. A Montpellier, mes collègues me disaient "horreur", vous quittez Montpellier pour aller à Béziers ! Pour eux Béziers, c'était vraiment une ville pauvre, où il n'y avait rien du tout, pas de culture, plus de cinémas alors qu'eux galéraient pour avoir un poste à Montpellier. J'étais à contre courant. J'ai résisté à tout ça et comme je suis curieuse, je me suis dit on va bien voir ce qu'il s'y passe.


RM : Dans quelle école enseignez-vous ?


VT : Après une année à l'école maternelle Carnot, dans le quartier St Jacques, j'ai eu un poste dans le quartier du Capnau, derrière l'église de la Madeleine, en plein centre ville, un quartier extrêmement pauvre, très très pauvre.


RM : Quand vous arrivez dans cette école, quelle est votre première réaction ?


VT : J'avais déjà travaillé dans des quartiers défavorisés, donc je n'ai pas été particulièrement surprise. Pour moi ce qui est difficile, c'est déjà l'école en elle-même, l'espace de l'école, pas du tout aménagé et très ancien. Par exemple cela fait deux ans et demi qu'on se bat pour avoir une issue de secours ! Pas d'espace, pas de dortoir, pas de salle de motricité, les toilettes au fond de la cour, un peu délabrées... c'est hyper compliqué ! Je me suis dit qu'il ne devait pas y avoir de volonté municipale pour mettre ces écoles en état, même si ça bougeait un peu ! C'est très vétuste. Mon école dépend de l'école Michelet située dans de nouveaux bâtiments en ville. On est un peu laissé à l'abandon ! J'ai deux jeunes collègues avec moi, nous sommes assez complémentaires, deux super instits mais assez désabusées par le public de l'école.

Pas de mixité sociale !

RM : Parlez-moi un peu de ce public.


VT : C'est le public de l'école publique de Béziers et peut-être d'ailleurs. Dans l'école où je suis, on trouve 80% d'élèves issus de l'immigration et le reste ce sont des gitans. En gros c'est ça l'école ! Pas de mixité sociale ! Le matin quand je vais à l'école, à vélo, je passe devant l'école privée du Pic, là je rencontre tous les 4X4 en double file, les moteurs qui tournent et les enfants qui vont avec, c'est caricatural et dès que je rentre dans le Capnau, hop c'est Nuit et Brouillard, j'ai l'impression que je suis ailleurs, vraiment un écart violent.


RM : École publique, école des pauvres, école privée école des riches ?


VT : je crois que oui ! Ici à Béziers, en centre ville, les gens ne mettent pas leurs enfants à l'école publique. Dès qu'ils ont 3 francs 6 sous, ils les inscrivent à l'école privée. Les enfants dès la maternelle vont à l'école privée et l'école publique, c'est pour les pauvres. Et moi ça me désole beaucoup. Je me dis que s'il y avait un peu de mixité, ça serait intéressant. On se bat pour ça ! Du coup, les problèmes qu'il peut y avoir dans mon école se focalisent comme quand on est dans un petit ghetto ou dans une cité, tout est multiplié par dix et c'est compliqué. On a des enfants qui ne parlent pas le français, qui viennent des CADA (Centre d'Accueil des Demandeurs d'asile) ou vivent à la Cimade. J'ai des Tchétchènes par exemple, des Roumains, des enfants qui viennent des pays de l'Est et ensuite toute la population du Maghreb dont beaucoup ont d'abord séjourné en Espagne puis enfin les gitans. C'est de la folie de laisser perdurer ces situations et ça me choque !


RM : Quelles chances ont ces enfants ? Que signifie l'égalité des chances dans ces conditions ?


VT : Pour moi c'est difficile mais pour ma collègue du Cours Préparatoire, c'est une catastrophe. Beaucoup d'enfants, car l'école est sortie de la ZEP (Zone d'Éducation Prioritaire) avec pour conséquences des moyens en moins et des enfants en plus dans les classes... Vous imaginez un CP avec des élèves qui sont tous en grosse difficulté ? Quand ils rentrent chez eux, personne ne regarde ce qu'ils ont à faire, personne pour savoir où ils en sont. Ils sont nombreux dans leurs lieux de vie, la télé est allumée constamment, il n'y a pas de stimulation culturelle. C'est le désert ! Beaucoup d'enfants arrivent à la fin du CP sans savoir lire ! Ma collègue fait ce qu'elle peut mais il n'y a plus de RASED (Réseau d'Aide Spécialisé de l'Éducation Nationale). Je n'ai jamais vu en 4 ans de psychologue scolaire et ce sont les parents qui doivent le contacter en cas de besoin !


RM : Ce n'est plus l'école de la réussite mais la chronique d'un échec annoncé !


VT : C'est clair ! Bon, je ne suis quand même pas complètement pessimiste autrement je n'irais plus travailler, ça serait le désespoir tous les matins. J'ai toujours en moi l'envie de transmettre des choses aux enfants, d'expérimenter en pédagogie et de les stimuler aussi. J'essaie au maximum de rétablir la confiance. J'ouvre ma classe, c'est à dire qu'en début d'année, j'essaie de mettre les parents en confiance; ce sont des gens qui sont méfiants par rapport à l'école car symboliquement, on représente quand même l'institution. Ils ont donc peur qu'on appelle les services sociaux, peur qu'on signale un enfant parce qu'il est sale, peur tout simplement ! J'essaie de ne pas être dans le jugement, j'essaie d'accueillir les gens, je leur dis de rester jouer avec leur enfant. La porte est ouverte, ils partent quand ils ont envie de partir, je les laisse s'asseoir, dessiner avec lui, je les laisse entrer dans l'école, je discute avec eux, j'organise des petits cafés où on apprend un peu les uns des autres, c'est informel, j'essaie de faire des choses comme ça.

Ma priorité, c'est donner envie de venir à l'école


RM : C'est entre l'école publique et le Secours Populaire !


VT : C'est un peu ça ! Je remplis les feuilles d'impôts, les imprimés de l'aide sociale, de la CMU, je file des coups de main. Mes collègues me disent "Arrête, ne fais pas ça." Je ne peux pas m'en empêcher parce que pour moi c'est vraiment la façon de mettre en confiance les parents et c'est plus facile ensuite pour les enfants. Ma priorité c'est de donner envie de venir à l'école. Et puis, je lance des petits trucs, je donne des petits conseils comment les coucher plus tôt par exemple. Parfois les parents viennent me demander des conseils sur l'éducation, je les renvoie sur la maison de la parentalité, parfois je me dis que je ne suis plus instit ! Je suis éducatrice, assistante sociale, oui, secours populaire.


RM : Il n'y a pas si longtemps, les familles étrangères avaient une grande confiance dans l'école et dans l'école publique en particulier comme une école de la réussite pour leurs enfants et comme ascenseur social. C'est toujours vrai ?


VT : Un peu ! Surtout chez les gitans qui mettent leurs enfants à l'école pour qu'ils sachent lire, écrire, compter ! Même si on essaie de leur enseigner autre chose. La plupart de ces enfants n'iront pas au lycée et seront déscolarisés à 16 ans. Ils comptent sur nous même s'ils ne le disent pas. Ils constatent les progrès, ils ont envie que leurs enfants s'intègrent, qu'ils soient gentils avec leurs camarades, qu'ils respectent les règles même si chez eux ils ne les respectent pas. Quelquefois j'ai presque un rôle de maman. On est là plus que pour les socialiser.


RM : Le mot intégration a-t-il un sens pour ces familles ?


VT : Oui, bien sûr ! Surtout pour les enfants qui viennent de l'est, sans papiers ou en demande d'asile. Eux, ils veulent vraiment s'intégrer, trouver un travail. Les gitans c'est différent, ils ont leurs réseaux, leur "communauté".....

 

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RM : Le métier de prof d'école a changé en quelques dizaines d'années ?


VT : Oui, le métier a changé, c'est devenu compliqué. Le problème de la non mixité sociale génère de la rancœur. Les gens sont pauvres, très pauvres. Dans ce quartier, les gens n'ont même pas accès aux HLM, du coup on trouve des marchands de sommeil. Ca me révolte ! J'ai remarqué que 5 familles ont la même adresse, une pièce par famille ! 600 euros par mois pour 25m², l'eau tombe sur les fils électriques et ils n'osent rien dire de peur de se retrouver sans rien ! C'est la pauvreté extrême et en plus ils sont montrés du doigt.

Ils n'en peuvent plus de ce climat


RM : Comment vivent-ils la stigmatisation ?


VT : A Béziers en particulier, ils sont complètement mis à l'écart, on leur reproche tout et n'importe quoi, dès qu'il y a un problème c'est de leur faute, ce sont tous des islamistes. Ils le savent, ils bougent, ils n'en peuvent plus de ce climat. Ils ont peur, peur d'être virés du quartier, et c'est ce qui va arriver. Robert Ménard a dit qu'il allait jeter les pauvres, les arabes et les gitans hors du centre ville. Le quartier se rénove actuellement pour construire des HLM mais les HLM seront proposés aux gens qui ont des papiers, à faibles revenus bien sûr. Du coup, ces familles vont être dans l'obligation de partir, je ne sais pas où !


RM : Est-ce que la stigmatisation ne les pousse pas vers une sorte de communautarisme ?


VT : Bien sûr! Ils se replient sur eux -mêmes. Je les trouve gentils même s'il y a des cas difficiles partout ! On pourrait tout à fait vivre ensemble d'une façon normale.


RM : On parle beaucoup d'islamisation du monde musulman, vous la ressentez à l'école ?


VT : Pas du tout ! Pas autant de femmes voilées que certains le disent. Après il y a les traditions, leur façon de vivre qui n'est pas tout à fait comme la nôtre. Ce sont des mamans assez soumises.


RM : C'est quoi leur espérance ? Est-ce que depuis que Robert Ménard a été élu, la situation s'est aggravée ?


VT : Ce sont des gens qui essaient de vivre, de survivre avec pas grand chose. La situation s'est effectivement aggravée. Pour Robert Ménard, le vivre ensemble ça n'existe pas ! Il l'a dit ! Avec lui, l'avantage c'est que c'est clair ! Il refait son centre ville, tente d'ouvrir des commerces; c'est bien d'ouvrir des commerces mais c'est idéologique ! Quelque chose est en route, il sait ce qu'il fait et ce qu'il veut. Il est en train de pourrir une situation, en train de monter les gens les uns contre les autres.


RM : En tout cas il en veut aux instituteurs publics ! Il est venu dans votre école ?


VT : Il n'est pas venu et j'espère qu'il ne viendra pas ! On ne parle jamais politique entre collègues. Mais s'il vient, j'ai prévenu mes collègues, je ne lui serrerai pas la main, je ne pourrai pas !


RM : Pour revenir aux enfants, quel est leur avenir ? Car contrairement à ce que pense Robert Ménard on ne va pas les renvoyer, ils resteront en France. Quelle vie d'adulte leur prépare-t-on ?


VT : Je me pose la question. C'est compliqué. Il ne faut pas être désespéré car il y a toujours des enfants qui ont envie d'apprendre, qui apprennent à lire très jeune, très tôt, qui sont stimulés. J'ai des mamans, des parents qui aussi ont envie, qui s'intéressent. Donc il faut rester positif en disant que ce n'est pas désespéré autrement, on n'y arrive pas, c'est l'enfer ! Je n'ai pas envie de me dire qu'il n'y a pas d'avenir pour eux. J'espère qu'il y en a un. Alors voilà on les amène à la médiathèque, on essaie de les sortir, de les emmener au musée, de faire des choses avec eux, pour leur montrer qu'autre chose existe. Mais c'est difficile avec Robert Ménard ! Il ne fait rien à part essayer d'obliger les enfants à porter des blouses. Et on ne les mettra pas !


RM : Valérie, bon courage et bonne année 2017 ! Transmettez mes vœux à vos élèves et à leurs parents !


VT : Merci et bonne année à Envie à Béziers !