Le théâtre sortieOuest, installé dans le domaine départemental de Bayssan près de Béziers, vient de fêter ses 10 ans. Peut-être son dernier anniversaire.

Par Robert Martin,

Les problèmes de financement et de politique culturelle ont failli avoir la peau de ce lieu tant décrié par certains mais unique en son genre. Aussitôt, pour s'opposer à ce qu'ils considèrent comme une agression en règle contre la culture, l'association "les Amis de sortieOuest" est créée par des abonnés et des spectateurs pour défendre le théâtre sortieOuest et ce qu'il représente.  Rencontre avec Françoise Arnaud Rossignol, présidente de cette association.

Robert Martin : Madame Arnaud Rossignol, bonjour, vous êtes présidente d'une toute jeune association "Les amis de sortieOuest", pourquoi l'avoir créée ?

Françoise Arnaud-Rossignol : Effectivement cette association a été créée le 15 octobre dernier suite à un certain nombre de questions concernant l'avenir de "sortieOuest" restées sans réponse. La saison avait démarré sous des auspices un peu inhabituels pour ne pas dire surprenants. Il n'y avait pas eu de présentation de saison par Jean Varela (1), actuel Directeur artistique, comme d'habitude. Lors des Chapiteaux du Livre, en septembre , nous avions ce rituel qu'attendaient tous les abonnés et spectateurs du théâtre. Donc un début de saison sans présentation, sans véritable programme et réduit à ces trois derniers mois avec l'interdiction d'aller plus loin en termes de programmation donc un grand point d'interrogation pour la suite du programme. À force de ne pas avoir de réponses de Monsieur Vidal, le président de "sortieOuest" ou d'entendre des rumeurs, on s'est dit là qu'il fallait se bouger !

RM : Quel était le problème ? Moyens et financements ou bien au delà ?

FA-R : Je préférerais ne pas trop m'étendre là-dessus. Les arguments avancés étaient que finalement vu le contexte budgétaire, vu le montage du budget tel qu'il était depuis dix ans à sortieOuest, le Conseil Départemental ne voulait pas continuer à abonder les subventions au niveau où elles étaient, en faisant circuler des rumeurs sur une forme de gabegie et de laissez aller financier, ce qui n'est pas du tout le cas. Les chiffres sont là pour le prouver. Sans oublier la remise en cause du projet artistique de "sortieOuest".

RM : Donc menace du Conseil Départemental de serrer un peu le robinet des subventions !

FA-R : De le serrer tellement que cela impliquait une programmation quasi squelettique et beaucoup d'interrogations sur la poursuite, au-delà de cette année, du projet artistique de sortieOuest. Vous n'êtes pas sans savoir que sortieOuest est une scène conventionnée avec l'État pour les écritures contemporaines, vous savez également que ces labels sont obtenus autour du Directeur artistique et de son projet. Pour continuer à avoir ce label, il fallait poursuivre dans le même esprit et dans la même ligne ce que nous n'étions pas très certains de pouvoir faire. Donc beaucoup d'incertitudes...

RM : ...En plein conflit sur le partage de la compétence "culture" entre la Métropole de Montpellier et le département !

FA-R : Absolument et dans ce contexte qui en a rajouté, la proposition de M.Vidal de dissoudre l'association "sortieOuest" pour la fondre dans un EPIC (Établissement Public Industriel et Commercial). Pourquoi pas ? Mais du coup tout un tas de questions se posaient. Quel périmètre pour cet EPIC ? Que va représenter "sortieOuest" dans une telle structure ? Est-ce que les spectateurs du grand Biterrois auront leur représentativité ? On n'arrivait pas avoir de réponses à toutes ces questions. Les frais de structure ne vont-ils pas être pris au détriment du projet artistique car à "sortieOuest" aujourd'hui, les frais de programmation sont prépondérants.

RM : Pourquoi créer une association ? Pour peser sur les décisions ?

FA-R : En effet. Lorsque les spectateurs n'ont pas vu de présentation, pas de programmation, "sortieOuest" a été assailli de coups de fil de simples spectateurs, de personnes qui avaient l'habitude de participer au "Grand Tour"(2) dans le biterrois, de collégiens et de lycéens, de professeurs qui ont demandé ce que leurs projets allaient devenir ? J'ai bien senti que cela allait au-delà d'une simple inquiétude de quelques-uns, c'était l'inquiétude d'un territoire par rapport à un projet culturel. Que va devenir le territoire si "sortieOuest" n'est plus ce lieu de création, si on lui assigne un projet différent ? Non pas qu'on soit figé ou borné à vouloir rester sur l'existant, pas du tout. Simplement il faudrait faire un petit peu l'histoire de "sortieOuest".
"SortieOuest" a été créé par la volonté de Jean-Michel Duplaa (3) voilà dix ans, projet soutenu par André Vézinhet, (alors Président du Conseil Général). La réussite de ce lieu un peu improbable, là-bas au milieu d'un champ de melons (4), a étonné tout le monde; "sortieOuest" s'est installé, consolidé. Le caractère improbable de toile et de bois, par sa précarité même a contribué à créer l'esprit du lieu que personne n'avait prévu. Jean Varela lui donna une impulsion absolument extraordinaire et en même temps, tout un tas de complémentarités se sont installées sur le terrain. Complémentarité avec le théâtre de Béziers et "La Cigalière" à Sérignan à travers des partenariats. Un équilibre avait été trouvé sur ce territoire en terme d'offre culturelle. C'est vrai que la salle "Zinga Zinga" a un programme pour son public, "La Cigalière" et le théâtre de Béziers également et "sortieOuest" un programme différent. Jean Varela et les autres institutions avaient un équilibre qui était tout à fait intéressant. Nous ce que nous défendons c'est effectivement l'idée de cette pluralité de propositions. Je voyais bien que beaucoup de gens nous interrogeaient, je suis abonnée et membre du Conseil d'Administration de "sortieOuest", donc j'étais interrogée. J'ai senti qu'il y avait une réelle inquiétude et un réel désir de manifester cette inquiétude. Nous avons donc créé cette association. Je puis vous dire, et je l'ai dit lors de notre assemblée générale le 15 octobre lorsqu'on s'est retrouvé plus de 300, comment j'étais étonnée et très heureuse qu'en si peu de temps, une telle détermination, une telle motivation ait pu voir le jour. Cela nous a beaucoup encouragés et montré que notre tentative avait du sens et que ce n'était pas la tentative de quelques bobos retardés.

RM : Quelles actions avez-vous mis en œuvre ?

FA-R : Je crois que notre mobilisation (plus de 480 adhérents en un mois et demi, c'est assez extraordinaire) a été en elle-même une action qui a fait réfléchir les responsables politiques. Ensuite nous avons écrit à M. Mesquida (actuel président du Conseil Départemental) qui nous a répondu mais n'a pas donné suite à notre demande de rendez-vous. Nous avons eu un rendez-vous avec la Direction des Affaires culturelles (la DRAC) et je peux vous dire aujourd'hui que nous sommes très satisfaits. Notre motivation a servi à montrer que nous allions tous dans le même sens et c'est très important. L'État va abonder d'une manière conséquente les subventions à sortieOuest qui est sauvé pour l'instant. Le département a décidé de reconduire sa subvention à la hauteur de l'année dernière alors qu'il avait prévu de la baisser de moitié. Les budgets de sortieOuest ont toujours été votés à l'unanimité par les élus et validés par les commissaires aux comptes, qui ont toujours signalé la faiblesse des dotations. Les comptes étaient donc sains et il n'y avait pas de problème comme semblaient nous dire certains. Le spectacle équestre Zingaro, par exemple, a généré, cet été, un excédent bienvenu.

RM : D'accord mais les critiques et les attaques sont venues de tous les côtés de l'échiquier politique ? On a beaucoup parlé d'élitisme culturel !

FA-R : Le Front National s'en est emparé, vous avez lu les écrits infâmes de Pellaes (5) entre injures et contrevérités. C'est facile pour vouloir tuer son chat, d'y trouver des puces. C'est un peu ça. Je ne sais pas pour quelle raison il y a eu cet emballement en tout cas cette volonté de ne pas tout de suite nous rassurer sur l'avenir de sortieOuest. Enfin pour revenir à Zingaro, 23000 spectateurs accueillis, pour l'élitisme, il faudra trouver autre chose !

RM : Aujourd'hui les comptes sont réglés entre Saurel et Mesquida, entre la métropole et le Conseil Départemental. Pourtant le programme de sortieOuest s'arrête en juin 2017.

FA-R : La programmation a été validée et vient de paraître. Un préprogramme a été distribué lors des 10 ans de sortieOuest. Évidemment nous sommes satisfaits de ces avancées mais nous restons quand même vigilants car un certain nombre de questions n'ont pas encore de réponses, dans une année politique chargée avec des échéances qui vont peser de manière assez forte. Ce que je veux dire c'est qu'après juin 2017, on ne sait rien à part l'EPIC envisagé qui entraînerait la liquidation de l'association "sortieOuest". Cependant on est sûr du soutien de la DRAC pour ce lieu particulier et un peu unique dans ce territoire qui en a bien besoin.

RM : D'autres acteurs sont présents sur le territoire : la Communauté de communes et la Mairie de Béziers. Quelles sont vos relations et peuvent-elles déboucher sur des partenariats ?

FA-R : Les Communautés de communes du Minervois Grand Orb, Sud Hérault, La Domitienne, Pays de Thongue, Orb et Taurou sont très impliqués dans le "Grand Tour". Pour la Mairie de Béziers, on n'a pas de relation pour l'instant. Le partenariat avec le théâtre de Béziers n'existe plus.

RM : Bon, des questions en suspens mais rassurés jusqu'au mois de juin. Je suppose que le combat continue ! Vous avez occupé pendant 3 jours les locaux de sortieOuest à la manière des zadistes !

FA-R : Tout à fait ! Et dans une ambiance extrêmement sérieuse. Pas de revendications tonitruantes mais des questions fondamentales sur le rôle de la culture dans notre grand Biterrois, la place de la ruralité, les partenariats que vous avez évoqués à l'instant mais aussi avec les collèges et les lycées et donc avec la région. Nous avons contacté Carole Delga, présidente de région, sur ces partenariats (Perpignan ou Mazamet par exemple) qui dépassent le cadre du simple département de l'Hérault. C'est important que l'école ouvre le chemin de la culture car parfois les familles ont plus de mal à le faire. C'est aussi une politique culturelle mise en place à sortieOuest. Quand les jeunes y vont, les parents ont un tarif préférentiel. Tout un tas d'initiatives pour rendre la culture accessible à tous. On n'a pas du tout envie que sur ce territoire, ces choses changent.

RM : La culture c'est la solution, selon vous, pour se sortir de ce climat de défiance ?

FA-R : La culture c'est ce qui permet à l'esprit de se nettoyer la tête, de prendre de la hauteur c'est évident mais aussi d'accepter de regarder des choses étonnantes, qui ne nous plaisent pas forcément, qui nous font réfléchir ou qui nous agacent, c'est ça l'ouverture d'esprit. C'est de ne pas rester cantonné à ses propres préjugés et à ses propres opinions. Je crois vraiment que la culture c'est découvrir des choses qu'on n'aurait probablement pas découvertes s'il n'y avait pas un lieu particulier qui le mette à notre disposition avec ce niveau d'exigence. Et puis la culture permet des échanges entre des gens qui ne se seraient jamais rencontrés; dans une époque où on a l'impression que tout se clive, tout s'organise dans des groupes tous faits. Cela me paraît important d'accepter d'être un peu déstabilisé. Notre monde est à la peine parce que chacun se recroqueville sur ses certitudes, ses opinions, par peur de perdre je ne sais quoi d'ailleurs.

RM : Donc l'association des "Amis de sortieOuest" va continuer et poursuivre ce combat culturel ?

FA-R : Ah Oui ! Nous avons plusieurs projets pour 2017 dont nous parlerons bientôt.

RM : Bon courage à l'association, merci pour la culture et merci pour Béziers

FA-R : Merci beaucoup de vous être intéressé à nous.

 

 (1) Jean Varela, directeur artistique de sortieOuest nous avait accordé un entretien en mai 2015 (voir Envie à Béziers N°5 - http://www.envieabeziers.info/micros-ondes/228-entretien-avec-jean-varela)
(2) le Grand Tour ! est l'un des axes majeurs du projet artistique de sortieOuest. Il favorise la circulation des œuvres et du public sur l'ensemble du territoire. Depuis 2007 il participe à l'aménagement culturel de l'ouest héraultais. Chaque saison plus de 40 représentations sont organisées en partenariat avec des communautés de communes et villes du territoire.
(3) Jean Michel Duplaa, à l'époque conseiller général; aujourd'hui conseiller municipal PS à Béziers.
(4) sortieOuest est installé au Domaine de Bayssan à quelques kilomètres de Béziers dans une grande campagne qui continue ses activités agricoles
(5) Auteur dramatique, Jean Claude Pellaes s'est adressé au président du Conseil départemental dans une lettre au vitriol (15/12/2015) sur sortieOuest " un sujet de grande rigolade" d'après lui.