Quand domine une atmosphère morbide, que la majorité des forces politiques concourent à l’avènement d’une catastrophe, on serait tenté de céder au pessimisme, de se dire que l’espèce humaine est indécrottable. Il est bon alors d’aller respirer ailleurs et découvrir d’autres manières de vivre, d’autres synergies politiques. Mais parfois, pas loin de vous, il est des énergies qui vous rappellent que la vie ici aussi continue souterrainement, qu’elle se communique, sapant les discours de haine.

par M.V.


Nadia Chaumont est de ces énergies, de ces personnalités qui, à Béziers, œuvrent sans publicité à rendre la vie des plus précaires acceptable. On trouve peu de photographies d’elle. « C’est moi qui étais derrière l’appareil », dit-elle. (1) Saisissant des clichés de ces camps de  roms où elle a traîné ses bottes pendant une dizaine d’années pour l’ABCR, l’Association Biterroise Contre le Racisme (2). La première fois qu’elle s’est rendue Route de Maraussan où des roms avaient acheté des terrains et installé leurs caravanes, un petit garçon lui a pissé dessus.

Photo Geneviève Lafitte


Elle découvre alors aux portes de Béziers une réalité de misère inouïe, hiver 2005-2006. Ils arrivaient d’Italie où ils étaient nés, leurs parents autrefois avaient fui la Yougoslavie en guerre, une quinzaine de familles unies par des liens de parenté, dont beaucoup des pères et quelques mères seraient bientôt incarcérés pour vol organisé et recel, tous les biens confisqués et les enfants laissés à l’abandon.


C’est l’état d’urgence, l’ABCR « plonge » et s’engage alors totalement dans le soutien de ces populations, aidant, avec l’appui d’un collectif et la Cimade,  les femmes entièrement impliquées à s’organiser pour la survie. L’autre grand combat sera d’astreindre la municipalité de droite de l’époque à scolariser les enfants.
Nadia sortait d’un congé de maternité d’un an qui lui avait laissé le temps de faire le point, sans pour autant cesser sa vie militante. 10 ans déjà qu’elle avait rencontré l’ABCR, après avoir participé dès 18 ans au conseil d’administration de la MJC et présidé durant 5 ans le Foyer Rural de Sauvian et son Centre de loisirs, où elle était entrée jeune, à peine sortie d’un bac commerce (« pas ma vie ») et d’une formation interrompue d’animateur. Elle rompt avec le Foyer Rural pour divergences et tente de convaincre l’ABCR, où elle prend un mi-temps, de l’importance de développer l’alphabétisation. Dans les cases des dossiers de subvention on parle de « socialisation à support linguistique ». L’expression n’est pas impropre.


De 1996 à 2006, Nadia anime et coordonne avec 25 bénévoles des séances de socialisation pour faciliter le quotidien de ces femmes analphabètes, d’origine étrangère, la plupart habitantes du quartier populaire biterrois de la Devèze. Une centaine de femmes vont bénéficier de ce programme où elles apprennent aussi bien à aller à un rendez-vous seules, faire les courses, reconnaître les types de courrier que de participer à la vie de quartier. On organise une journée de la femme sur la Devèze. Parallèlement l’équipe mène des ateliers d’écriture pour des gens scolarisés dans les pays d’origine, pendant lesquels les bénévoles écrivent également.

J’étais faite pour ça

Ces ateliers ont regroupé jusqu’à 21 nationalités différentes. Nadia, chaque semaine, saisit les écrits tels quels et les corrige. Une exposition sur l’exil est montée avec des plasticiens qui sont venus travailler à partir des supports écrits des participants. Trois mois par an, Nadia Chaumont est détachée à l’organisation de la Semaine contre le racisme, véritable institution biterroise qui pendant plus de 20 ans a conduit écoles primaires, collèges et lycées au cinéma se frotter à la différence.


L’alphabétisation n’est plus à la mode et on demande aux associations de pointer les présents sous menace de couper le RSA. Et ça, ce n’est pas acceptable pour Nadia. Ateliers d’écriture et séances de socialisation sont stoppés. A la suite de Nicolas Moiroux qui a défriché le terrain, Nadia va alors consacrer tout son temps à la scolarisation des enfants roms. Rien à voir avec sa formation ni son expérience. Mais elle accepte le poste rapidement et « tombe dans la marmite ». Elle ne va cesser d’apprendre pendant ces dix ans. « J’étais faite pour ça ». Les débuts sont difficiles. Nadia repère le terrain, connaît 2, 3 personnes, se sent observée derrière les rideaux des caravanes. Il faut parfois 2 mois avant qu’une nouvelle famille ne lui soit présentée. Elle se fait progressivement accepter. 9 ans plus tard elle est au courant à l’avance de l’arrivée prochaine d’une caravane et y assiste souvent. Elle, qui n’a jamais célébré Noël à la maison, y participe avec ses propres enfants pour qui le camp est un « véritable terrain d’aventure » et dont ils gardent un souvenir intense. Certains roms sont devenus des amis.

Nadia n’a jamais eu peur, même en pleine nuit, s’est sentie protégée par le camp, savait que même si un verre de trop faisait monter le baromètre de l’un, elle serait défendue par un autre. Pas plus qu’elle ne s’est offusquée quand, tentant parfois de jouer le rôle de médiateur entre les familles, le camp l’a renvoyée manu militari. Outre leur culture qui la passionne, Nadia est admirative de leur capacité d’adaptation. Ce sont des « gentils », dit-elle. Ca gueule, c’est folklo, violent parfois, ça boit trop. Mais ils pardonnent tout, tout le mal qu’on leur fait. En colère au début. Puis ils pardonnent. Il y a comme de la « résilience ». Elle sait qu’elle a vécu des moments proprement exceptionnels au milieu des rats.


Il faut aussi trouver sa légitimité auprès des institutions scolaires et cela n’a pas été des plus faciles, très variable d’un établissement à l’autre, même si elle bénéficiait d’une reconnaissance grâce à la Semaine contre le racisme.

Pas une intello, une tripale

Le contrat de Nadia Chaumont vient de se terminer en décembre 2015. Les partenaires, que ce soit ceux de l’Agglomération, de la Région ou de l’Etat ne veulent plus financer ce formidable travail, pas plus que la Semaine contre le racisme. Tout à la fois conséquences d’un contexte politique et économique local et national. Mais aussi signe indubitable d’une époque fascisante. On se souvient des propos de Valls en septembre 2013 : « C’est illusoire de penser qu’on règlera le problème des populations roms à travers uniquement l’insertion ».

Pourtant une association montpelliéraine a demandé de manière incongrue voire cynique à Nadia d’évaluer l’impact de son licenciement. Il n’est pourtant pas très difficile d’en mesurer les conséquences désastreuses. Nadia s’est donnée totalement 24 heures sur 24, grâce au soutien de sa famille, parfois au pied levé, à 6 heures quand il y avait une expulsion. Le coffre de sa voiture, c’était son bureau, dit-elle. Pas très douée pour les discours ni pour les écrits, à ce qu’elle dit. Mais incapable de céder au sentiment d’impuissance, toujours à la recherche d’une solution. « Pas une intello, une tripale ». Rendre les conditions de vie suffisamment amènes pour permettre la scolarisation, accompagner les enfants dans leur scolarité, faire le lien avec institution et administrations, aider à la parentalité. C’est trouver des vêtements, du matériel scolaire, procéder aux inscriptions, monter des dossiers, trouver des financements, organiser le ramassage scolaire, assister aux rencontres avec les enseignants, faire vacciner et prendre les rendez-vous médicaux, contribuer au suivi social, permettre du soutien scolaire, favoriser l’accès à la culture… Travail titanesque qui a porté ses fruits et a permis aux enfants d’accéder aux savoirs et de passer dans le meilleur des cas des diplômes, même si les conditions de vie toujours précaires et les risques d’expulsion ont été de sérieux obstacles.

Pourtant « on avait raison » déclare Nadia Chaumont. C’est la scolarisation des enfants qui a permis aux familles de sortir des bidonvilles et d’aller vers l’extérieur. Est-ce qu’on s’est substitué au rôle de l’Etat ? « Oui, en partie », répond Nadia. Mais il n’y avait pas le choix. En effet le tout-état défaillant peut-il encore constituer un modèle ?


« En garde », c’est ainsi que Nadia se définit. Et libre aussi. Car cette femme totalement dévouée n’a jamais été seule dans le combat, mais n’a jamais eu non plus à rendre des comptes d’apothicaire. Si elle faisait le point tous les 15 jours, l’association au quotidien lui faisait confiance et lui laissait carte blanche. Libre d’organiser son temps. D’aller chercher ses propres enfants à l’école. De faire de la musique. Libre de ses méthodes de travail. Libre de son apparence.

(1) On peut se rendre sur le site de la photographe Geneviève Lafitte qui a réalisé en 2009 un très beau reportage sur le camp de la route de Maraussan, au chapitre « La Politique, ici ».  HYPERLINK "http://tihuanacu.net/Traverses/Reportages" \n _tophttp://tihuanacu.net/Traverses/Reportages
(2) L’ABCR est une association créée en 1990 qui fait l’objet actuellement d’attaques de la municipalité. Un article lui sera consacré dans le prochain numéro.