La rédaction d'Evab invite Max Guérout à participer à sa 15ème édition.

Issu d'une famille de marins, le jeune Max se lance dans une carrière dans la Marine Nationale. Il se découvre au fil de ses voyages une passion pour l'archéologie sous-marine et participe à la découverte d'épaves fabuleuses. Aujourd'hui il vit à Béziers ; sa femme est artiste peintre. Nous avions envie de lui offrir une carte blanche, pour qu'il nous emmène dans son univers et nous ouvre de nouveaux horizons. Voici sa contribution :

 

 

Par Max Guérout,

Le 24 septembre 2006, le Midi Libre titrait en première page : « Un Biterrois sur les traces des naufragés de l'île de Sable ». Ayant migré à Béziers depuis à peine plus d'un an, je me trouvais donc en quelque sorte adopté d'office, un peu décontenancé, mais à tout prendre heureux d'être si promptement « intégré »...voire « assimilé ». Ce qui avait attiré l'attention de David Pagès, le journaliste, était l'aventure peu commune qui m'avait conduit sur cet îlot perdu au milieu de l'Océan Indien. Qu'un « Biterrois » ait été sensible à l'appel du grand large, voilà qui méritait la Une, car ce n'est pas chose courante dans une région où l'amour du terroir est si fort que la tentation est grande d'y porter un regard exclusif. Puisque cet espace éditorial m'a justement été confié pour que soient largement ouvertes les fenêtres, mettons donc le cap sur l'Océan Indien.

 

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L'île de Sable, dont il est question, est l'ancien nom de l'île qui se nomme à présent Tromelin. Elle est située au nord-est de Madagascar et au nord de l'île de la Réunion, à environ 500 km de la terre la plus proche. Minuscule, sa superficie ne dépasse pas 1 km carré. Son « sommet » culmine à 8 mètres d'altitude. Depuis 1954 une station d'observation météorologique s'y est installée, mise en œuvre par trois ou quatre personnes relevées tous les mois et demi par un avion de l'armée de l'air venu de la Réunion.


L'histoire de l'île a été marquée par le naufrage de l'Utile, un navire de charge de la Compagnie française des Indes orientales. Envoyé depuis l'île de France (l'île Maurice actuelle) vers Madagascar pour y chercher des vivres. Il embarque aussi malgré l'interdiction qui lui en avait été faite, 160 esclaves malgaches. Sur la route du retour, à la suite d'une erreur de navigation, il s'échoue sur l'île de Sable dans la nuit du 31juillet 1761. Une vingtaine de marins est noyée, mais près de la moitié des esclaves qu'on a laissés dans la cale se noient. De peur d'une révolte, les panneaux avaient été cloués pour la nuit, et personne ne prit soin de les ouvrir.
Les naufragés parviennent à creuser rapidement un puits et à y trouver une eau saumâtre, mais buvable qui va les sauver d'une mort certaine. Avec les débris de l'Utile, Castellan du Vernet, le premier lieutenant, entreprend la construction d'une embarcation de fortune. Mise à l'eau deux mois plus tard, ses dimensions ne permettent pas cependant d'y embarquer tout le monde. Les esclaves seront donc laissés sur l'île. On leur laisse quelques vivres, une lettre de recommandation au cas où un navire viendrait à passer et la promesse de venir rapidement les rechercher.

Voici donc ces naufragés coupés de leurs racines, isolés du monde, dans le dénuement le plus complet, qui s'organisent pour survivre


Cette promesse ne fut pas tenue, et ce n'est que 15 ans plus tard, que les survivants : sept femmes et un bébé de 8 mois furent secourus par la Dauphine, une corvette de la marine royale commandée par Jacques Marie Lanuguy de Tromelin, dont le nom sera donné plus tard à l'île. Les archives n'ont livré que très peu de choses sur la manière dont les malgaches abandonnés se sont organisés pour survivre, c'est la raison pour laquelle, pour mieux le comprendre, nous avons décidé d'organiser une fouille archéologique sur l'îlot. A l'origine de ce projet se trouve une association : le Groupe de recherche en archéologie navale (GRAN) et l'Institut national de recherche archéologique préventive (INRAP) qui sollicité, nous détacha un archéologue terrestre. Nous avons mené à la fois une fouille sous-marine sur le site du naufrage de l'Utile et quatre campagnes de fouilles terrestres entre 2006 et 2013. Porté par la force de l'histoire, ce projet a bénéficié d'un soutien des collectivités territoriales de la Réunion et de l'État, mais aussi de quelques sponsors privés.

 

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Nous avons eu la chance de mettre au jour les habitats construits par les naufragés à l'aide de blocs de corail, mais aussi les témoins de leur vie quotidienne, objets et ustensiles récupérés sur l'épave de l'Utile, ou fabriqués avec les métaux trouvés à bord : cuivre, plomb, fer. Nous souhaitions comprendre les conditions matérielles de leur survie, savoir comment ils s'étaient abrités, habillés, nourris ; savoir s'ils avaient maîtrisé le feu, mais aussi essayer de comprendre si une organisation sociale avait pu se mettre en place. Ce dernier point était une gageure à partie de la seule analyse des indices matériels trouvés pendant la fouille.


Le travail assidu de toute une équipe renforcée par nombre de spécialistes, a permis d'apporter des réponses. L'organisation des habitats, leurs adaptations successives à l'impact des tempêtes cyclonique, nous ont apporté une première réponse sur la structure sociale du groupe. La réparation systématique des ustensiles trouvés sur l'épave de l'Utile, la transformation d'éléments des équipements du navire en outils, la fabrication de nombreux objets du quotidien confirment également la présence d'une structure sociale. Enfin la découverte d'objets décorés et de bijoux : bracelets, chaînettes, bague ont montré à leur tour que le groupe des rescapés avait dépassé le stade de la stricte survie pour s'ouvrir à des conditions de vie « normales ».

Voici donc ces naufragés coupés de leurs racines, isolés du monde, dans le dénuement le plus complet, qui s'organisent pour survivre, utilisent les rares ressources de l'île pour rebâtir une petite société et vivre debout, opposant un vivant démenti à ceux qui leur avaient dénié toute humanité. En définitive, c'est cette leçon-là qui est au centre de l'histoire, la démonstration par la force vitale, la volonté, l'intelligence, de l'inanité de l'inégalité proclamée des hommes. La force de cette histoire, la qualité du travail de recherche effectué ne doivent pas cacher cette réalité et surtout faire oublier ou passer au second plan les motivations de toute l'équipe. Il s'agissait pour nous d'établir de la façon la plus objective possible la réalité de cette histoire, croisant les documents historiques et les observations archéologiques, et de délivrer un travail loin de toute interprétation idéologique et politique comme l'est trop souvent ce sujet. Notre travail s'adresse avant tout aux descendants d'esclaves, dont nous savons par expérience qu'ils portent le poids d'un passé auquel ils ne peuvent pourtant rien. L'esclavage est un traumatisme qui se transmet de génération en génération et de ce point de vue quelle ne fut pas notre surprise d'apprendre qu'une psychiatre italienne Mme Daniela Gariglio avait choisi l'histoire des « esclaves oubliés de Tromelin » pour illustrer son travail sur le traumatisme transmissible.

Pour revenir au temps présent, l'exil forcé comme l'esclavage répond aux mêmes problématiques, faut-il laisser les hommes en porter éternellement le poids ?

 

Pour en savoir plus :
Sylvain Savoia Les esclaves oubliés de Tromelin. Album de bandes dessinées, Collection Aire Libre des éditions Dupuis. 2015
Max Guérout, Thomas Romon, avec la participation de Véronique Laroulandie, Nick Marriner, Gaël Leroux, Virginie Renson, Philippe Charlier, Odile Zimmermann, Tromelin l'île aux esclaves oubliés, INRAP, CNRS éditions, Paris, 2015. 240 p. (Réédition, revue et augmentée du livre de 2010)
Documentaire de 52 minutes, « Les esclaves oubliés de Tromelin » produit par MC4 et INRAP, réalisateur Emmanuel Roblin, Thierry Ragobert, diffusé sur TV5 Monde le 8 décembre 2010. Un DVD de ce film est inclus dans le livre Esclaves et négriers, écrit par Max Guérout pour Fleurus Jeunesse dans la collection Voir l'histoire, Paris, 2012.