François Ruffin est fondateur et rédacteur en chef du journal Fakir.

Par Robert Martin,


Il écrit aussi dans le Monde Diplomatique et a participé pendant sept ans à l'émission "Là-bas, si j'y suis" de Daniel Mermet sur France inter.Il vient également de réaliser le film "Merci Patron", une comédie satirique.Chose rare pour un documentaire, le film atteint en quatre mois de diffusion les 500 000 entrées en salle. Il est enfin un des instigateurs de "Nuit Debout" à Paris.Il se trouvait en ce mois d'août 2016 à Port Leucate, pour une conférence intitulé "Après le mouvement contre la loi travail, construire à gauche ?" à l'invitation de l'Université d'été du NPA. Nous l'avons rencontré à la fin de sa conférence (à écouter sur Radio Pays d'Hérault dans l'émission Allez Savoir du 4 octobre 2016 - pour lui parler de Béziers. Voici ces propos recueillis par Robert Martin le 25 août 2016.


Robert Martin : Vous êtes un des animateurs des Nuits Debout à Paris, Place de la République, quel premier bilan pouvez-vous tirer de ce mouvement ?


François Ruffin : Le bilan est contrasté ! C'est un miracle qui s'est produit. Que quelque chose qui se passe à travers la France, qui soit plutôt progressiste, qui vive non seulement à Paris mais aussi dans de nombreuses villes de province et qui ne soit à l'origine d'aucun parti ni d'aucun syndicat, c'est quand même quelque chose d'exceptionnel qui s'est produit ce printemps. Ensuite, je pense que ça a eu son utilité dans le mouvement social sur la loi travail, même s'il n'est pas victorieux. Plein de rencontres ont eu lieu, des gens ont pris la parole en public et ont appris à se mobiliser. Et puis il a fallu une coalition des bonnes volontés pour que, tous les soirs, les tentes et le reste soient enlevées, démolies, nettoyées au karcher par les services municipaux pour que le lendemain, à nouveau, la "cantine debout", la "télé debout", la "radio debout" se remettent debout ! C'était quand même quelque chose d'assez formidable. Maintenant c'est un mouvement qui a aussi un côté négatif, c'était un bon espace d'expression mais un mauvais espace de décision et cela n'a pas permis qu'on aille vers d'autres étapes, qu'on construise des choses ensemble, parce qu'il n'y avait pas véritablement de lieu de décision à l'intérieur du mouvement. J'appelle cela de l'hyper démocratie, on ne savait plus... enfin c'était un peu compliqué !

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RM : Cela a fait se rencontrer des gens qui ne s'étaient jamais rencontrés.


FR : Oui, et puis il y a des endroits où cela a brassé relativement large; mais un autre côté négatif quand même, les quartiers populaires n'étaient pas présents à Nuit Debout. Dans ma région, la Picardie, il n'y a pas eu de Nuit Debout alors que c'est une région fortement ouvrière. Je suis même allé en reportage dans un village qui s'appelle Flixecourt et on a demandé ce qu'ils pensaient de Nuit Debout, les gens ne connaissaient pas. Il ne faut pas non plus être dans l'illusion narcissique qui consiste à penser que parce on a participé à quelque chose, ça a eu une importance décisive aux yeux du pays.


RM : A Béziers aussi, il y a eu un "Béziers Debout" qui comme partout ailleurs s'est étiolé petit à petit sans perspective, sans relais politique ou syndical.


FR : Je ne sais pas s'il fallait un relais politique ou syndical. Je pense qu'il faut être en discussion avec les syndicats (je suis par ailleurs syndiqué) et en discussion éventuellement avec les partis même si je n'appartiens à aucun parti, mais, en revanche, c'était à Nuit Debout de peut-être trouver son autonomie, son mode de fonctionnement, son mode de prise de décision. Il aurait peut-être fallu accepter d'avoir des porte-paroles, peut-être des représentants nationaux, que les groupes locaux se rencontrent pour prendre des décisions et impulser des choses au niveau national et cela ne s'est pas du tout produit. Maintenant on ne peut pas demander tout trop vite non plus.


RM : A Béziers, c'est un peu particulier, avec une mairie d'extrême droite et un Robert Ménard qui fait en permanence des siennes dans la provocation, tous les quinze jours, en instillant la haine. Il fait tout pour que le Vivre Ensemble n'existe pas. Quel est votre sentiment sur cette expérience d'une ville d'extrême droite ?


FR : J'ai la chance de ne pas connaître cette expérience de trop près. Ce que je connais c'est Hénin-Beaumont et je ne peux pas dire si les expériences se ressemblent. Déjà, quand il était responsable de Reporters sans Frontières, Robert Ménard n'était pas quelqu'un que je portais dans mon coeur. Ce n'est pas nouveau. Maintenant, il faut s'interroger sur l'ancrage du Front National notamment dans les classes populaires. Qu'est-ce qui a permis, sur le terrain économique et social, l'émergence de ce phénomène, et quel vide politique a aussi permis que ça existe ? Malheureusement, on peut le critiquer mais il a gagné une élection et le risque c'est qu'il gagne aussi la suivante. C'est très problématique. Comment construire un camp en face qui donne envie et soit en phase avec les attentes des classes populaires ?

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RM: A Fakir, vous faites des enquêtes, des reportages, Béziers c'est pour quand ?


FR : La presse nationale s'est pas mal chargée de Béziers. On ne peut pas dire qu'on serait d'une originalité folle si on venait à Béziers. Je vis dans une région où Marine Le Pen a fait 42% aux dernières élections régionales. On a suffisamment de travail près de chez nous sur ces questions.


RM : Un dernier mot sur la laïcité à la biterroise. La Municipalité organise une crèche dans les locaux de la Mairie, une messe avant la féria sans parler du projet de milice... Béziers préfigure-t-il ce qui va se passer bientôt dans d'autres villes ?


FR : J'espère que ça ne le préfigure pas ! Il faut s'interroger sur ce qui s'est passé pour en arriver là et je crains que ce ne soit pas en se situant sur le terrain de l'injonction morale vis-à-vis des gens qui votent Front National qu'on s'en sortira. Il faut donc retrouver un programme qui soit en attente avec les classes populaires. Si je venais en reportage à Béziers, la première chose à faire c'est l'enquête, c'est-à-dire trouver les gens qui en effet votent FN, comprendre quel est leur parcours en politique, comment ils ont voté, comment ils ont évolué socialement, qu'est-ce qui les motive. Je ne pense pas qu'on puisse combattre un phénomène si d'abord on ne l'a pas intimement compris. Pour l'instant ce qui se passe à Béziers je ne peux prétendre l'avoir compris car je suis à 1000 km. Il y aura de toutes façons un après-Ménard et ce sont les habitants de Béziers qui le porteront.
RM : François Ruffin, merci !