Le mouvement de "Nuit debout" a permis à des personnes, que le cours ordinaire des choses permet juste de se croiser, de se rencontrer régulièrement.

par M.V.

Franck Paris, comme « Paris », dit-il en se marrant, est un tourangeau de 46 ans, installé à Béziers depuis 6-7 ans. Il était venu retrouver des potes avec qui il a cohabité un temps à Valras (1) et puis ça ne l'a plus fait. S'il a un appartement à Béziers, « un boui-boui » loué à un marchand de sommeil, il n'y rentre que tard dans la nuit. Franck Paris vit dans la rue depuis une trentaine d'années par choix, « j'aime bien la rue, chacun son truc », dit-il de sa voix rauque et éraillée.
Il a failli quitter Béziers récemment, partir en Espagne, suivre les chemins de Saint-Jacques de Compostelle. Mais un propriétaire lui a proposé de lui louer un appartement d'ici cet été pour l'équivalent des APL. « Il y a des gens bien quand même ». Et "Nuit debout" l'a retenu également. Même s'il trouve que « ça parle beaucoup, mais ça bouge pas, ça gave. » - « Y a pas de révolution sans révolutionnaires », martèle-t-il souvent au milieu des AG, il y a rencontré des gens intéressants : Nico, Jérôme, Lucille.... Il ne se souvient pas de tous les prénoms, mais il connaît beaucoup de monde à Béziers, et tout le monde le connaît. Il n'a pas d'amis, pas de famille, pas d'enfant (« Heureusement que j'ai pas fait de gamins, il y a plein de trucs qui m'horripilent dans ce monde. ») Il a été abandonné à l'âge de 11 ans, placé à la DDASS. Ce qu'il aime dans la rue, c'est de regarder les gens. Il parle à tout le monde, plein de gens différents, il ne regarde pas la couleur, la religion, il « s'en bat les couilles » (« Tu ne vas pas écrire battre les couilles quand même ? », me demande-t-il le sourire en coin. « Ben si, je lui réponds, sur le même mode, c'est ton portrait. »). Sa famille est dans la rue. Ce qui est dur c'est au moment des fêtes de fin d'année, de les faire tout seul. Et la nuit il n'y a pas tant de monde que ça dans la rue. Les copains, ils rentrent à 8h, ils sont casaniers. « Il se fait chier ». Et s'endort parfois dans la ville, il préfère être dehors, accompagné de Jean-René et Léontine, ses deux chiens. ImageFranck2
Est-ce que sa vie à Béziers a changé depuis le changement de municipalité ? Oui, la municipale lui « casse les couilles ». Il reçoit des amendes en recommandé, « 68 euros », pour attroupement de chiens. Ou parce qu'ils sont plus de trois sur les bancs de la place du 14 Juillet (Franck a son banc, son prénom est gravé dessus). Ou parce qu'ils boivent. Après la manifestation organisée en mai par l'association Cultures Solidaires (2) devant le théâtre, dès que les manifestants et les nationaux sont partis, la municipale a surgi et lui a vidé une grande bouteille de coca toute neuve, après l'avoir reniflée, parce qu'il leur avait mal parlé, ils ont dit. « Des trous du cul, souvent les mêmes. », qui se prennent pour des chefs depuis qu'ils sont armés (3). A la chorba populaire, organisée toutes les fins de semaine par Cultures Solidaires, ils ont gazé deux gamines et fait tomber une femme qui s'est fêlée le coccyx. Ils ne viennent plus maintenant, c'est la nationale qui a calmé le truc. « Ménard, il ne m'aime pas. » Comment le sait-il ? Il le croise à la Citadelle, à côté de chez lui, en train de promener son chien. Il le voit faire. Il ramasse les crottes. « Heureusement ». Il m'apprend en passant que Ménard a un procès pour sa loi crotte (4). Franck lui dit bonjour. Ménard lui répond bonjour. Puis 10 minutes après, la municipale rapplique. Le Journal de Béziers s'est vanté de l'augmentation des interventions de la police municipale. Sur 100, il y en a 50 pour lui, les autres, c'est pour son copain, résume-t-il. « Des interventions à la con ». Est-ce qu'on lui demande parfois s'il a besoin de quelque chose ? « Non ». On n'a plus le droit de faire la manche en centre-ville. Il ne peut même plus quémander devant le Crédit Agricole, il y a des travaux de voirie, en pleine période touristique.

Franck ironise. Robert Ménard, il a fait tout propre autour de chez lui.

Franck ironise. Robert Ménard, il a fait tout propre autour de chez lui, dans le centre-ville. Je lui fais remarquer que la façade toute neuve de sa maison est même illuminée. Il évoque les panneaux qu'il a fait installer partout sur les magasins (5). A côté du siège de la police municipale, on voit une photographie avec Jean Moulin à sa fenêtre (6). Y a plein de trompe-l'œil partout, quand tu t'approches, c'est marqué « à louer ». Il rit. Il me désigne la maison, puis la statue de Jean Moulin, sous laquelle se trouvent les cendres des déportés. On est assis à côté, place du 14 Juillet. Il me dit que c'est l'endroit où il est mort. Je lui dis que je ne pense pas. Tout le monde lui a raconté ça. Franck se trompe bien sur ce point-là (7), mais la plupart du temps il étonne par tout ce qu'il connaît. Je lui demande s'il va à la Médiathèque, à gauche de la place. Non et il ne connaît rien à internet. Il lit les journaux. Il regarde parfois la télévision. Il écoute surtout. Je note qu'il a participé à la manifestation du 28 mai contre les 3 jours patriotes de Robert Ménard (8). C'était cool, malgré la pluie, me dit-il. Il a fermé la marche. Il a été étonné de croiser, devant le Palais des Congrès où se tenait le colloque d'extrême droite, un homme qui lui donne souvent de l'argent. Il serait marié à une thaïlandaise. Il était habillé en para avec un béret rouge (9). Il va lui demander de lui expliquer. Il ne comprend pas.
Je lui demande ce qui le rend heureux. « La vie », me répond-il. Et justement un de ses copains insiste pour qu'il aille faire une échographie, son foie a doublé. Mais Franck ne veut pas savoir si la mort arrive. La seule chose qu'il voudrait, « c'est qu'on ne se prenne pas la tête entre nous. Ca va finir en couilles à force. »

 

 

1. Station balnéaire.
2. Cultures Solidaires est une association biterroise qui défend le multiculturalisme et lutte contre la précarité. Ses animateurs ont été attaqués ad personam par le maire qui les accuse d'être des islamistes.
3. Mesure phare de la politique de Robert Ménard. On se souvient de l'affiche qui l'a annoncée : « La police a un nouvel ami ».
4. Robert Ménard, après avoir lancé une polémique autour du fichage des élèves, veut ficher les propriétaires de chien, en ayant recours à des prélèvements d'ADN sur les crottes. Les étrons sont une constante de l'imaginaire du maire. Le Sous Préfet de Béziers s'est depuis opposé à cette mesure
5. Voir l'article « Façadisme » dans ce numéro.
6. C'est en fait la reproduction d'une photographie de Jean Moulin prise en 1937 par son ami Marcel Bernard. Un procès a été intenté contre la municipalité par Jean Pierson, artiste biterrois qui revendique la paternité du dessin originel de ce trompe l'œil exécuté après appel d'offre de la mairie par une entreprise iséroise (voir article Midi Libre : http://www.midilibre.fr/2016/04/15/l-artiste-qui-estime-qu-on-lui-a-sucre-ses-fresques,1318072.php)
7. Jean Moulin, figure majeure de la Résistance française, est mort dans le train qui l'acheminait en Allemagne après avoir été arrêté par la Gestapo. Chacun se dispute son héritage à Béziers et il sert parfois d'étrange caution à des rassemblements ou des alliances ubuesque. Voir « La Lettre des 29 professeurs d'histoire » à Robert Ménard.