La 1ère partie du feuilleton documentaire Opération Corréa, (Les ânes ont soif) est sortie au cinéma le 15 avril 2015, accompagnée de « On a mal à la dette », un court-métrage de Pierre Carles sur la dette illégitime. Un an après, l'épisode 2 (Corréa, si, Corréa, no !) est en cours de montage.

En avant-première, l'équipe du film est venue le présenter à Béziers. Nous avons rencontré à cette occasion Nina Faure et Pierre Carles, les réalisateurs ainsi qu'Annie Gonzales, la productrice.
Propos recueillis par Robert Martin le 10 mai 2016

Robert Martin : Nina Faure, Annie Gonzales et Pierre Carles, bonjour ! A Béziers aujourd'hui, vous êtes venus nous présenter la suite de votre feuilleton documentaire "Opération Correa" commencé avec l'épisode 1 " Les ânes ont soif ". Une aventure exotique, équatorienne en tout cas. Pour nous permettre de resituer votre travail, parlez-nous de ""Les ânes ont soif", c'est un documentaire agricole ?


Pierre Carles : On vient présenter le début de la suite de l'épisode 2, on ne vient pas présenter l'épisode 2, il n'est pas fini. On aurait souhaité la version définitive pour cette projection mais il n'est pas fini. C'est un travail de longue haleine que nous avons commencé après la fin du premier épisode. Ce dernier racontait comment Rafael Correa et la politique progressiste qu'il mène n'ait pas fait l'objet d'intérêt de la part des grands médias français, ce que raconte l'épisode 1. Ce n'est pas le seul : on aurait pu faire le même film avec la politique menée par Evo Moralès en Bolivie. Après ce constat, au lieu de s'en tenir à la critique, on est allé voir sur le terrain, sur place en Equateur, grâce à tous ceux qui ont travaillé sur ce projet collectif, ce qu'il se passait dans ce pays qui pourrait aussi nous intéresser en France.

 

Un virage qui va à l'envers des politiques libérales


RM : Le socialisme du XXIème siècle comme annoncé, vous l'avez rencontré en Equateur?


Nina Faure : Disons qu'on a enquêté sur l'action du gouvernement de Rafael Correa qui était au pouvoir depuis presque 9 ans quand on est arrivé. Sans raconter tout le film puisqu' on est en train encore de travailler dessus, on a d'abord pu constater la profonde transformation qu'avait vécue le pays sur les dix années précédentes. C'est le premier constat, que ce soit en termes d'infrastructures ou de politique de santé et clairement un virage qui va à l'envers des politiques libérales des années précédentes.


ninaFaureRM : Les promesses électorales ont été tenues contrairement à la France ?


Nina Faure : Une partie des promesses a été tenue mais d'autres forcément sont restées en suspens ou en tout cas ne sont pas allées au bout. Mais nous sommes arrivés dans un pays vraiment transfiguré par rapport à ce à quoi il ressemblait à la fin des années 90 quand il a connu une crise financière particulièrement violente qui avait créé plus de deux millions d'émigrés économiques sur quinze millions d'habitants. Donc un pays largement transformé, en cours de transformation, avec des luttes internes très fortes, des propositions politiques... Je n'en dirai pas plus que ça; on est arrivé au mois de juillet 2015 au moment où le gouvernement proposait une loi qui taxait l'héritage pour les plus grandes familles du pays à un taux de 77,5%, ce qui était le premier taux d'imposition au niveau mondial. C'était une vraie perspective de redistribution de la richesse. On est arrivé en Equateur pour commencer l'enquête à ce moment-là.


RM : Et cette proposition de taxation a été menée à son terme ?


Annie Gonzalez : ...A suivre.... et vous le verrez dans le film .... C'est effectivement un axe de questionnement et pour compléter ce que disait Nina sur la transformation du pays, je pense que la chose la plus importante qui nous a excités comme point de départ et qu'on a un peu expérimenté sur place, c'est qu'il y a quand même une proposition. Elle est très éloignée de toutes les politiques de rigueur, néolibérales en action de façon très forte en ce moment et depuis pas mal de temps dans notre continent et en France. Et là, effectivement, on découvre la volonté, et Corréa avait été élu sur ce programme-là, d'engager une réflexion et un changement sur le projet politique pour le pays. Donc une constitution complètement réécrite, transformée, proposée, soumise au vote, qui a donné un nouveau cadre à une nouvelle politique. Les intellectuels et tous les militants et ensuite le gouvernement ont appelé cela le projet du "socialisme du 21ème siècle" et du "buen vivir" c'est à dire du "vivre bien". C'est vraiment un projet différent, soumis, proposé, accepté de façon très majoritaire puisque Corréa a été élu à chaque fois avec des scores incroyables. L'enquête que Pierre et Nina ont menée c'était de voir comment se concrétisait ce projet qui était assez excitant; il portait en tout cas des promesses que nous, malheureusement, nous ne trouvons plus sous nos latitudes. C'était ça la première excitation et qui devrait donner envie aux gens de voir le film, d'imaginer un autre monde ...


RM : ...un autre monde possible, antilibéral ? C'est ce que vous avez essayé de montrer? Pourtant le titre de ce deuxième épisode c'est "Corréa, si, Corréa, no". Le bilan n'est pas aussi clair que cela, alors? Tout n'est pas parfait ?


Pierre Carles : C'est à double sens. Il y a une contestation en Equateur. Des gens sont contre Corréa, on les verra dans le film d'ailleurs, c'est Corréa, no ! pour eux. Ils veulent le foutre dehors et notamment une grande partie de la bourgeoisie ou des classes moyennes supérieures. Et puis "Corréa, si" c'est ceux qui ont voté pour lui, notamment en 2013, ils étaient 57% au premier tour des élections présidentielles ce qui fait une très forte majorité. Ce sont essentiellement les classes populaires et une grande partie des classes moyennes. Notre regard c'est aussi de voir ce qui nous semble progressiste ou pas. Il y a des mesures qui nous ont semblé non pas des reculs mais comme des non-avancées.

 

Qu'est-ce que c'est la gauche ?

 


RM: On trouve une opposition de droite, comme d'habitude et on s'en doutait, le mur de l'argent, le capitalisme international américain en particulier, c'est vieux comme le monde, mais également une
opposition de gauche....


Nina Faure : On est encore en train de réfléchir sur tous les éléments de tournage qui posent question. C'est l'intérêt d'un film. Ce n'est pas un film qui va dire aux spectateurs ce que chacun doit penser mais qui va mettre en action dialectique les questionnements qui sont fondamentaux par rapport à "qu'est-ce que c'est la gauche ?". C'est quand même une grande question qu'on peut aussi lire à partir de ce que nous vivons. Et sur l'opposition de gauche d'autre part sur certains points et le curseur est complètement différent selon le point de vue où l'on se place. Nous vivons sous une gauche très à droite, là-bas il y a une gauche qui est décriée comme une gauche de droite par l'extrême gauche avec des mesures qui sont quand même plus progressistes que celles mises en place en France, et en même temps, effectivement, des manques importants pour un projet plus à gauche.

PCarles


Pierre Carles : Sur ce point je voudrais rajouter quelque chose. Quand vous pensez à la manifestation de Quito à laquelle nous assistions, il y avait effectivement des gens qui se réclamaient de la gauche qui étaient dans la rue, et ces manifestants de gauche sont contre les mesures de protectionnisme économique. Effectivement en France aujourd'hui, c'est le Front National qui défend le fait de mettre des barrières douanières. Sauf que ce programme, c'était celui du Parti Communiste dans les années 70 ou 80 ! "Made in France", "mettons des barrières douanières" pour éviter le dumping social, le Parti Communiste défendait cela, c'était une mesure de gauche ! En abandonnant ce terrain-là, à un moment donné, une partie de la gauche française a laissé le champ ouvert à l'extrême droite et au Front National. Pour autant, prendre des mesures protectionnistes d'un point de vue économique serait une mesure d'extrême droite ? Je n'en suis pas sûr ! Pendant très longtemps ce fut une mesure de gauche donc, comme le dit Annie, où est la gauche ? où est la droite dans cette histoire ? Il faut faire très attention à ces divisions et à ce qu'on étiquette comme étant de gauche aujourd'hui. Je pense que le film questionnera énormément cela.


RM : En Europe, "Podemos" issu des Indignés, puis "Syriza" en Grèce ont ébranlé le paysage politique. Faites-vous une relation entre ce qui s'est passé en Amérique latine (gouvernements progressistes anti-libéraux au Vénézuela, en Bolivie, en Argentine ou en Equateur) et ces nouveaux mouvements qui se dessinent aujourd'hui également en France avec les "Nuits debout" ? 


Nina Faure : Ce qui a amené à de profondes transformations sociales dans cette région d'Amérique latine, c'est une volonté des peuples que ce soit par le mouvement social ou par la voie électorale de tourner le dos à cette période libérale. La situation est assez différente ici et on est bien loin malheureusement d'un processus de renversement du pouvoir en place même si on y aspire et qu'on le souhaite. Le point commun qu'on peut trouver, c'est une remise en question et une vraie critique radicale de ce libéralisme et des politiques de réduction permanente de l'Etat et de laisser faire, laisser aller, laisser la part belle au marché, à la spéculation, aux multinationales et saigner clairement les populations.

 

Un gage d'efficacité ?

 


RM : On reproche à Corréa son pouvoir personnel, de ne pas s'appuyer sur la population, de tenter d'être rééligible à vie. Vous pensez que c'est une dérive personnelle ?


Pierre Carles : Le fait de modifier la Constitution pour pouvoir être éventuellement réélu, pas la prochaine fois mais dans cinq ans, je ne trouve pas ça incroyable. Qu'un Chef d'Etat qui a 50 ans, à peine 10 ans de carrière d'homme politique, devrait pouvoir être réélu. Ce n'est pas Juppé ni ces politiciens français qui sont là depuis quarante ans, ça n'a rien à voir avec cela ! Il faut quand même comparer ce qui est comparable. En ce qui concerne les critiques qui sont faites, la critique d'autoritarisme, c'est un débat qui traverse actuellement "Nuit Debout". Des gens disent : il faut rester horizontal, il faut laisser un maximum de place à la démocratie participative, il faut beaucoup de débats, de discussions, et d'autres disent non, il faut s'organiser, se donner un but précis et peut-être une hiérarchie et des représentants... Voilà, ce débat traverse "Nuit Debout" et n'a pas été tranché. En Amérique latine, les mouvements sociaux ont porté des gens au pouvoir pour qu'ils prennent le pouvoir, ce qu'ont fait Chavez, Moralès, ce qu'a fait Corréa, et qu'ils gouvernent. Ils l'ont fait de manière organisée, comme des gouvernants avec un principe qui n'est pas celui de l'autogestion, c'est certain. Mais c'est peut-être aussi un gage d'efficacité...


RM : Ce film sortira donc à l'automne ?
Annie Gonzalez : Ce film sortira en octobre et sera distribué comme nos précédents films c'est-à-dire dans les cinémas d'Art et d'Essai essentiellement, donc dans toutes les bonnes salles. On a un site sur lequel vous pouvez aller voir les informations (http://www.cp-productions.fr) où on mettra les dates et les lieux en ligne. Ensuite, c'est un film qui a vocation à être vu dans les salles de cinéma mais aussi dans d'autres lieux. Comme on a fait appel à un financement participatif pour financer ce film qui a été suivi très généreusement, on espère que le public, les gens qui nous suivent, auront envie eux-mêmes d'organiser des projections auxquelles se rendront et Pierre et Nina, s'il n'y a pas de cinéma dans leur ville ou dans leur village.

 


RM : Je me suis laissé dire que le feuilleton n'est pas terminé et que l'épisode 3 serait en gestation. Plus d'infos ?
Pierre Carles : Motus et bouche cousue là-dessus ! Discussion au sein de l'équipe ! En tout cas je ne suis pas d'accord avec Annie ce n'est pas comme nos précédents films ! Regardez, on n'a jamais fait une projection à Béziers, d'une version de travail inachevée donc chaque fois qu'on sort un film, il y a des surprises.
RM : Un monde nouveau est donc possible !
Pierre Carles : Des projections nouvelles sont possibles, des lieux de projections nouveaux sont possibles et on est ravis d'être à Béziers avec vous ce soir !
RM : On est ravis de vous recevoir et impatients d'assister à la projection de ces repérages sur l'épisode 2 de votre film "Opération Corréa". Merci de votre venue à Béziers et bonne soirée.
Tous les trois : Merci pour votre initiative et votre invitation.