Grand reporter  depuis 2008, Ana Dumistrescu  a beaucoup travaillé sur son pays d'origine, la Roumanie que ce soit sur la déportation des Roms ou sur l'homophobie. Ses photos ont été exposées dans le monde entier. Elle se tourne vers la réalisation en 2012 avec Khaos, les visages  humains de la crise grecque. 

Propos recueillis par Robert Martin

N14 1 MemepaspeurPour son deuxième film Même pas peur, la réalisatrice s'est intéressée à l'après-Charlie en donnant la parole à des intellectuels et des personnalités.
Elle est venue à notre invitation le présenter à Béziers le 12 février dernier. Nous l'avons rencontrée à cette occasion.

Robert Martin :Ana Domitrescu, vous avez été d'abord photographe et journaliste indépendante. Vous avez fait beaucoup de reportages photo essentiellement sur des thèmes sociologiques.
Ana Dumitrescu : J'ai fait du documentaire-photos. J'ai travaillé sur les Roms qui ont été déportés dans les camps. Sociologique ou pas, je n'en sais rien. Quand on fait témoigner les gens, on ne se pose pas la question. On recueille du témoignage et à partir de ces témoignages-là, on laisse une trace, une vision historique de ces personnes.


RM : De la photo vous évoluez naturellement vers l'image en passant derrière la caméra et vous réalisez un premier film en 2012 Khaos, les visages humains de la crise grecque  puis Même pas peur  en octobre 2015.
AD : Oui et actuellement je travaille sur mon troisième film, Le temps de la lumière, qui sortira début 2017.


RM : Revenons à ce mois de janvier 2015.  Le 12 Janvier, le lendemain des manifestations,  vous sortez la caméra et commencez à tourner, pourquoi ?
AD : Simplement parce que la réponse politique qui a été faite à ce moment-là m'a paru choquante et me paraît toujours choquante d'ailleurs. Pour moi, c'était un moment de fracture. Il y a eu une fracture visible au niveau de la société de par les évènements bien entendu mais également une deuxième fracture par cette réponse politique. J'ai décidé de faire un film non sur les évènements en eux-mêmes mais sur la réponse politique qui a été apportée.


RM :Réponse politique qui commence par la manifestation monstre, œcuménique presque,  du 11 janvier.
AD : On ne voit pas la manifestation dans mon film car il commence le 12 janvier. On ne voit pas les images de la manifestation. Cela ne m'intéressait pas de les voir. Pour moi, l'important, c’était surtout d'analyser cette réponse qui était donnée non seulement celle du gouvernement mais aussi celle de la classe politique. Je ne critique pas un parti politique en particulier,  je critique l'ensemble de la classe politique, je suis très égalitaire là-dessus.

On pointe du doigt les fauteurs de troubles et on met sous le boisseau les facteurs de trouble

RM :"Même pas peur" mais même pas peur de quoi ?
AD : "Même pas peur !",  c'est un mot d'enfant qui veut dire qu'on a très peur. On a plein de raisons d'avoir peur, mais la peur n'a jamais été bonne conseillère.  A partir de là, la peur, c'est manipulatoire, on peut entretenir une violence sociale, une violence dans l'inégalité qui va occasionner d'autres types de violence. On pointe du doigt les fauteurs de troubles et on met sous le boisseau les facteurs de trouble. C'est très symptomatique de notre société.


RM :La peur, comme la discrimination, comme la notion de bouc émissaire, s'instrumentalise dans la vie publique.
AD : C'est vieux comme le monde ! C'est surtout des débats de société qu'on a trouvés en 2015  qui existaient depuis très longtemps dans la société française. Je ne suis pas voyante, je ne lis pas dans une boule de cristal. J'ai repris dans le film des sujets que j'ai vu apparaître dans le discours politique et qui étaient déjà en fond dans la société française depuis très longtemps. La seule différence c'est que ça s'est cristallisé en 2015 suite aux évènements.


RM :On est à Béziers. Ici  c'est plutôt le film "Peur sur la ville" d'Henri Verneuil qui ne quitte pas l'affiche. La municipalité essaie de faire peur aux gens.  
AD : Finalement, je le traite dans mon film. Pas la ville de Béziers bien entendu. Le cas de Béziers est un cas local qui est symptomatique non pas de Béziers, non pas d'une personne, non pas d'un politique, mais d'un système global qui se base sur la peur sur les trente dernières années.


RM :C'est la peur de quoi ? De l'autre ? De l'étranger ? De l'inconnu ?  
AD : On a toujours peur de ce qu'on ne connaît pas ! Encore une fois, la violence sociale qui existe prend parfois des formes de violence tout court. Aujourd'hui peut-être on a une société dans sa généralité, dans sa globalité, qui ne s'intéresse pas aux causes des troubles. On traite uniquement les parties visibles. Qu'il y ait de l'insécurité, ça peut être un fait. Mais ces choses factuelles ont une cause et aujourd'hui on ne traite pas la cause, on traite uniquement les conséquences.

L'éducation est pour moi le seul rempart à la violence


RM :Alors les causes, ce sont les inégalités, la misère sociale, le libéralisme débridé, des riches de plus en plus riches, des pauvres de plus en plus pauvres, la précarité, c'est ça ?
AD : Et  beaucoup d'autres choses ! Le manque de culture, le manque d'éducation, le manque de moyens, une paupérisation qui est générale en Europe parce que la France n'est pas seule dans cette situation. On a une montée des extrêmes et de la peur ailleurs. On le voit très bien en Pologne ou en Hongrie. C'est aujourd'hui un système, depuis quelques années,  d'une Europe qui se paupérise, qui s'appauvrit. Donc forcément plus de violences ; la pauvreté génère de la violence. La pauvreté des foyers mais aussi la pauvreté de l'Etat qui devient indigent. On se retrouve avec moins de moyens dans l'éducation. Or l'éducation est pour moi le seul rempart à la violence. La culture, la compréhension et ces choses-là sont reléguées au rang du facultatif. On va donner beaucoup de moyens à la police mais pas beaucoup à l'éducation. Ce sont des choses qui feront qu'à l'avenir, ça n'ira pas forcément mieux parce qu'on traite toujours les conséquences et non pas les causes.


RM :Votre film était fini, monté et commençait à être diffusé et puis arrive le 13 novembre …
AD : Oui, mais ça ne change rien au film. Mon film ne parle pas des attentats en eux-mêmes. Il parle des causes de fractures de la société qu'ont fait apparaître ces attentats. Le film est toujours d'actualité. La situation s'est peut-être plus durcie donc on peut remplacer les lois sécuritaires du film par l'état d'urgence d'aujourd'hui, la loi Macron  par la restructuration du code du travail mais le schéma est le même. Il faut prendre le film dans son ensemble, dans son schéma explicatif. De toute façon je n'aurais rien changé à mon film parce que ce qui m'intéressait, ce n'est pas de documenter la France mois par mois, mais de documenter un point de fracture et donc c'est ce point de fracture là que j'ai documenté. Ensuite, il y a une continuité ...

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RM :Depuis six mois, de nouveaux facteurs de peur sont apparus, je pense aux réfugiés qui viennent en particulier du Moyen-Orient et, là encore, instrumentalisation de la peur avec des réactions xénophobes et racistes, d'exclusion et des propos qui donnent l'impression que la civilisation en Europe recule.
AD : On est dans une période très inquiétante, la peur de l'autre, la peur de l'invasion, une peur qui se propage dans la population. Si vous avez une grande assiette, que vous mangez à votre faim, vous partagez peut-être plus facilement ce qui reste dans l'assiette. Par contre, quand vous avez une toute petite assiette avec très très peu de choses dedans, vous avez peur qu'on vous la vole. Les facteurs économiques aujourd'hui, l'appauvrissement, la paupérisation de la population, font que les gens ont peur qu'on vienne leur voler le peu qu'ils ont. C'est ça l'image qu’aujourd'hui on a de l'autre. Les gens ont besoin de sécurité, pas de la sécurité version police mais plutôt de sécurité financière. La peur du lendemain génère forcément la peur de l'autre. Tout ça est monté en épingle et provoque un rejet. Avec le manque de culture et le manque de compréhension, on ne comprend pas l'autre. On a déjà du mal à comprendre le Belge en étant en France alors vous imaginez le Syrien qui est à l'autre bout du monde... On a même des difficultés à comprendre les pays qui constituent l'Europe. On a peur du plombier polonais !

RM : Alors l'avenir ? la solution ne semble pas venir d'en haut puisque les politiques se cooptent et se remplacent.
AD : La solution est tout d'abord pacifique pour moi. Elle est en nous. Faire des choses simples, organiser des évènements culturels, aller vers l'autre, parler à son voisin, se réunir et retrouver du commun c'est à dire des choses qui nous lient au sein de la cité. Je vois des jardins potagers en plein centre-ville où certains sèment et d'autres cueillent gratuitement. Des gens se battent pour l'eau, enfin pour des choses communes. Il faut recréer du commun qui permet de nous impliquer dans une vie citoyenne et à partir de ça reconstruire quelque chose. Aujourd'hui, l'homme ou la femme providentielle n'existe pas même si, malgré tout, je trouve quelques personnes politiques exceptionnelles, dont la députée Isabelle Attard, indépendante et sans étiquette politique, que j'estime beaucoup dans son action, totalement honnête et qui n'est pas politicienne de métier car la politique ne peut pas être une carrière.


RM : Si je comprends bien, pour vous pas de cumul des mandats ni professionnalisation de la politique. Le tirage au sort peut-être ?
AD : Non ! Le tirage au sort, c'est un peu comme si on remettait sa destinée aux mains de Dieu. Je pense que ce qu'il faut, c'est une éducation citoyenne, que les gens se prennent en main. Ca sera pas pour demain, faut pas rêver mais ça commence. L'exemple des ZAD à Notre-Dame-des-Landes va donner lieu à un référendum, s'il est mis en place, donc finalement c'était une opposition en majorité non-violente d'occupation qui aboutit sur un enjeu où tout le monde peut répondre et je trouve ça intéressant. La réponse par référendum, la réponse par plus de démocratie participative est déjà une réponse à creuser pour l'avenir.


RM : Quel regard portez-vous sur des mouvements comme Syriza en Grèce ou Podemos en Espagne ?
AD : Aucun ! Aucun, je suis totalement ailleurs en ce moment. Je suis dans mon troisième film où je ne parle plus du tout de partis politique et, quelque part, c'est un peu salvateur. Je m'oriente vers un univers sans partis politiques et je pense que finalement c'est peut-être pas mal. Je pense qu'il y a beaucoup de personnes qui doivent être dans mon cas.  Je donne la parole aux gens, sans étiquette politique, sans parti sans rien du tout. J'en ai un peu marre des partis politiques et je m'oriente vers le commun, vers l'universel. Donc finalement, je ne porte aucun regard sur eux !


RM : Ana Dumistrescu,  merci pour cet entretien.
AD : Merci à vous !