Lundi 18 Janvier 2016. Il neige à Béziers... enfin cet après-midi, c'est surtout de la neige fondue qui tombe. C'est donc avec beaucoup d'audace et un grand parapluie que nous partons à la rencontre des Biterrois. Direction la sortie d'école de Gaveau Macé sur les remparts dans le quartier Saint-Jacques qui surplombe la plaine.

Par M.V , Nadja et Simon

Julien

Notre micro se pose, pour commencer, devant un jeune homme encapuché d'une trentaine d'années, Julien. Il se présente : « je vis à Béziers depuis deux ans maintenant, ça fait cinq ans que je suis dans la région. Je suis originaire des Ardennes ». Il précise être « descendu pour le soleil » et se dit satisfait. Julien a deux enfants : l'aîné a 13 ans, il va au collège Paul Riquet. Le plus jeune a neuf ans, il est scolarisé à l'école Gaveau Macé et « adore cette école, il s'y sent bien, il a plein de copains, tout va bien. »


Nous sommes lundi, Julien a passé un bon week-end : « fatigué de ma semaine de travail, j'ai profité en famille de mon week-end ». Il est « fraiseur dans une grosse entreprise de l'industrie du pétrole », l'usine Cameron. Il nous apprend que depuis une semaine, les salariés sont au courant que l'entreprise s'apprête à licencier 40 personnes. « Et on risque d'en licencier encore 20 en septembre.» Il se sent menacé dans son emploi : « je ne sais pas à quelle sauce je vais être mangé, je vais peut-être devoir changer de région pour avoir du travail. Je sais pas. C'est indécis. » Il parle de ça avec résignation : « c'est pas joyeux mais voilà, on fait avec. » Nous lui demandons s'il sait pourquoi Cameron licencie : « c'est des raisons économiques, le marché du pétrole descend donc on est obligés de licencier ». Lorsqu'on lui demande ce qu'il en pense il répond « pas grand chose, je suis impuissant face à tout ça. On travaille sur un marché américain : si les américains ne nous donnent pas de travail, on ne peut pas lutter. »

je suis descendu pour le soleil


A nos questions sur le projet du maire de transformer l'école (1) en plusieurs structures, il nous répond avoir entendu parler d'une transformation en « maison de retraite » et qu' « une pétition a été signée devant l'école (...) pour dire que ce n'est pas une bonne chose de fermer une école aussi grande que celle-ci ». Il nous donne son ressenti : « le quartier n'est pas facile. Si on enlève les écoles, je ne vois pas l'avenir du quartier d'un très bon œil ». La sonnerie de l'école retentit, nos chemins se séparent.

Les deux mamans sous le parapluie

31 AppelNotre micro nous amène ensuite vers deux mamans qui bavardent sous un parapluie. D'abord intimidées car leur français n'est pas très fluide, l'une d'entre elles accepte finalement de se prêter au jeu. « Je suis espagnole et je suis ici depuis trois ans. » Elle vient de Barcelone et a quitté l'Espagne « à cause de la crise ». Elle est venue ici, avec son mari et ses enfants, « pour le travail ». Son mari travaille dans « le bâtiment » et elle reste à la maison et s'occupe des enfants. Ils retournent parfois à Barcelone, quand ils ont le temps et quand l'argent le permet.


Une différence qu'elle note entre l'Espagne et la France est l'heure des repas, plus tôt ici que là-bas. Lorsque nous lui demandons si elle se sent bien à Béziers, elle nous répond un petit oui, hésitant, mais un oui quand même. Elle voit Béziers comme une ville chargée d'histoire et note que français, arabes et espagnols vivent ici ensemble. Ne connaissant pas tous les codes elle admet manquer parfois de confiance mais finit par dire que la plupart du temps ce mélange se passe bien.


La plus petite de ses filles a 7 ans, elle est en CE1 à Gaveau Macé, « elle aime beaucoup étudier, comme sa sœur qui est au lycée ». La voilà d'ailleurs qui sort, c'est l'heure de mettre un terme à notre entretien.

Raoul et Yanis

On décide alors d'aborder deux garçons et leur père à l'allure bonhomme et bienveillante. Ils acceptent avec enthousiasme de répondre à nos questions. Raoul a 8 ans et Yanis 6 ans, ils sont frères. Ils ne savent pas trop depuis combien de temps ils vivent à Béziers. Leur père les aide : ça fait deux ans. Ils savent en revanche parfaitement bien où ils vivaient avant : « en Roumanie. »
Ils sont bien ici et aiment aller à l'école « car on apprend des choses et on travaille ». Raoul est en CE2, Yanis en CP, leur français est impeccable et chantant, à la biterroise. Ce qui rend leur père heureux et fier car ils ne parlaient pas français en arrivant.
Ils ne sont pas au courant des projets-rumeurs pour leur école. Il fait froid alors on ne s'éternise pas à bavarder. Ils s'en vont avec légèreté. On interviewe encore une maman au regard vif et au visage ouvert entouré de son foulard, très impliquée dans la défense de l’école, à qui on a failli faire rater une réunion scolaire et nous partons boire un petit chocolat chaud en attendant la sortie de 17h.

Aslan

Bien revigorées, nous voilà de retour, accueillant cette fois sous notre parapluie Aslan, un jeune tchétchène de 25 ans. Il vit à Béziers depuis 2 ans et il est en procédure de demande d'asile. Il est "bien" ici, le fait que la ville ne soit pas trop grande lui plaît, et en bref il n'a vraiment "pas de problème". Il a une sœur qui passe son bac à Narbonne et deux frères de 11 et 6 ans. Lui c'est un sportif, il fait de la "lutte" et cherche à participer à des programmes sportifs. Le week-end il retrouve, ici ou à Nîmes, ses copains avec qui il passe du bon temps. Il vient maintenant chercher son frère qui est en CP à Gaveau Macé. Pour ce petit, ça se passe apparemment aussi très bien. Il nous explique que son frère a pleuré en apprenant que l'école allait peut-être fermer. La rumeur court donc aussi dans la cour de l'école.

Patrick

Nous faisons ensuite la rencontre de Patrick, un quinquagénaire né en 1962 à Créteil. « Ca fait trois ans que je suis ici, à Béziers. » Il nous explique qu'il attend sa petite-fille. « Elle a neuf ans. Je suis quatre fois grand-père » nous raconte-t-il pas peu fier. C'est suite à un licenciement à Paris qu'il est descendu à Béziers. Pourquoi Béziers ? « Tout simplement parce que là-bas j'avais un logement de fonction. Comme j'ai été viré et qu'à Paris pour avoir un logement il faut avoir des fiches de paye et tout et que ma fille avait un logement ici, j'ai pu reprendre son logement, c'était plus facile. » Lorsqu'on lui demande comment il se sent à Béziers, Patrick répond « je me sens bien partout » puis enchaîne avec un rire. Il ne connaissait pas Béziers avant de descendre : « je n'étais jamais venu. »
Sa petite-fille aime bien aller à l'école. Il juge bon de préciser « c'est pas comme moi : je brillais par mon absence ! » Et que faisait-il s'il n'allait pas à l'école ? « Secret » commence-t-il par répondre. Puis il ajoute « j'allais au cinéma avec ma cousine ». Il nous demande de garder ça pour nous, nous invoquons la prescription, il est d'accord. Il rit avec pudeur à l'évocation de ces souvenirs.

je brillais par mon absence


Patrick a entendu parler des projets de transformation de l'école Gaveau Macé. Il n'en pense rien car il y a « différentes choses qui se sont dites. Je ne suis pas sûr de la raison. » Les parents d'élèves en parlent-ils entre eux ? « Je ne sais pas, je ne parle à personne. » Nous le remercions pour l'honneur qu'il nous fait de cette exclusivité. Il nous communique un peu sceptique les trois raisons dont il a entendu parler : « trop de femmes avec des foulards qui viennent », « ils veulent démolir pour faire une maison de retraite pour les riches, alors qu'il y a une maison de retraite juste à côté qui est fermée » ironise-t-il. Dernière raison dont il a entendu parler, l'école serait « obsolète ». L'école est-elle réellement obsolète ? Il répond avec un pragmatisme déconcertant : « je sais pas, (...) je reste dehors ». Ce qu'il sait, c'est que sa petite-fille « aime bien son école, elle aime bien ses copains. »
Nous lui demandons si le port du foulard peut justifier la fermeture d'une école : « non, je ne vois pas pourquoi. » Après un court silence il se lance dans une explication « je suis de mon côté. Après, chacun fait comme il veut. (...) Moi j'affiche aucun signe de religion parce que j'en ai pas. Je crois en ce que je vois. Maintenant les autres ils croient en ce qu'ils veulent. Ils font ce qu'ils veulent. » Tant qu'on le laisse tranquille, il ne voit pas de problème. « Que la dame soit voilée, qu'elle ait une croix ou une kippa, je m'en fous tant que c'est bonjour, bonsoir. (...) C'est mon point de vue. »


Patrick ne connaît pas Envie à Béziers. A peine commençons-nous à lui en parler que nous sommes coupés : « ah tiens, voilà Kéké ! » Kéké, c'est sa petite-fille. A peine arrivée, il lui demande : « tiens Kéké, tu veux parler aux journalistes ? » Elle décline. Et Patrick de préciser « elle tient de son grand-père. »

Vanessa

Le beau parvis de l'école Gaveau Macé s'est vidé, une jeune femme est sur le point de s'en aller accompagnée de ses enfants, nous tentons notre dernière chance. Vanessa a 28 ans, elle habite à Béziers depuis 10 ans, elle est la maman de quatre enfants, dont trois à Gaveau Macé et une petite qui est à la maison.
Ses enfants aiment aller à l'école, nous dit-elle. Nous apprendrons toutefois, micro éteint, qu'il y a de fortes tensions à l'école. Elle nous parle d'une sorte de paranoïa chez les enfants et parents d'origines étrangères, qui verraient du racisme à leur encontre dès qu'il y a punition. Il semblerait que les attentats de novembre aient laissé place à un climat difficile.


Nous interrogeons Vanessa sur les projets pour l'école, elle est au courant : « je me dis qu'ils ne savent plus quoi inventer. On est en pénurie de place pour les enfants (...) Ils veulent fermer pour faire une maison de retraite. Là, vous aviez une ancienne maison de retraite qui est fermée. (...)Ils veulent délocaliser. Je ne vois pas l'intérêt du tout. » Cela risque de bouleverser son organisation, d'autant qu'elle habite juste derrière l'école, ce qui lui permet de faire les allers-retours entre la maison et l'école sans prendre la voiture. « Il y a eu des réunions de faites mais je ne vois pas non plus l'intérêt. Qu'on fasse des réunions ou pas si elle doit fermer, elle fermera (...) je crois qu'à notre niveau, nous en tant que parents, on ne peut rien faire. »

 

Ils ne savent plus quoi inventer

 


Elle ne sait pas pourquoi l'école risque de fermer mais nous parle des rumeurs, en prenant soin de mettre beaucoup de guillemets. Elle continue un peu gênée « entre guillemets il y a beaucoup plus de musulmans que dans les autres écoles, donc ils veulent... c'est grossier un peu ce que je vais dire... en mettre un peu partout pour essayer de faire du mélange. C'est ce que j'entends dire. » Elle poursuit avec un ambigu « pour moi, qu'on fasse quelque chose ou pas ça ne changera rien. » Vanessa répète à plusieurs reprises ne pas s'être intéressée au sujet mais nous expliquera, micro éteint, qu'elle est allée questionner le maire avec deux autres mamans. Ce jour-là il a parlé d’une maison de retraite. Son accueil au début cordial puis finalement désagréable, notamment à l’égard d’une des mamans qui portait le foulard, et son "ce n'est pas cinquante parents qui vont me faire changer d'avis" l'ont complètement découragée.


Toutefois, Vanessa est dynamique et pleine de rebondissements, elle a été déléguée de parents, d‘ailleurs, une minute après nous avoir affirmé qu'elle ne s'est pas forcément intéressée à la question, elle nous demandera avec une curiosité aussi fine que déterminée notre point de vue puis nous révèlera ses investigations et opinions finalement pas si neutres.


Le sentiment d'impuissance de ces familles qui vivent ensemble et sont confrontées aux rumeurs contradictoires qui se dégagent des propos recueillis est parfois écrasante. Nous rentrons néanmoins heureuses : aller à la rencontre des biterrois un jour de pluie n'était pas gagné d'avance. Et pourtant nos interlocuteurs, originaires d'un peu partout, nous ont ouvert leurs histoires avec une belle simplicité. Cette énergie nous donne envie de Béziers et de préserver à tout prix Gaveau Macé. Personne ne nous fera changer d'avis.

 

(1) Voir l’appel des parents dans la Rubrique à chaud.