Allez, j'me lance !
L'époque est propice et l'ambiance est au poil.
Tiens-toi bien ! Tu vas pas l'croire.
Pas plus tard qu'hier. Place des Trois-Six. Un vieux m'alpague. « Je suis Dieu. » qu'il me dit.

Par Daniel


Les effluves de pastaga s'échappant du café de la poste m'inspirent. « J'te mets un jaune ? »  J'me dis qu'avec ça il va me lâcher.
«  J'ai arrêté, répond l'ancêtre.
- Rappelle-moi ton nom.
-  Dieu.
- Molo Papi ! J'ai pas le profil du prophète ! »
Je tente l'esquive.
Il m'agrippe la manche et ne me lâche pas le crachoir. Nous v'la bien.
«  Je suis venu, à Béziers, place des Trois-Six... »
Je le coupe.
«  Rien à voir avec Satan ! Tu fais fausse route. Les Trois-Six, dans le coin, c'est lié à la gnôle. »
Il se marre. J'ai dû rater un truc.
L'ambiance se détend. J'aime bien blaguer, alors je demande :
«  Au fait Vieux. Tu faisais quoi vendredi 13 dernier, t'avais piscine ? »
On rigole. Il enchaîne.
«  Justement v'la mon dernier bouquin. Compatible télé-pomme et tablettes. »
Tablettes, Tables (1). Tu suis ?
J'vise le titre : Tome IV – « La Religion pour les nuls ».
«  Nom de dieu ! »
J'te dis pas le regard qu'il me lance. Éclairs et tout le toutim. J'me dis qu'il faut pas trop le chauffer, l'ancien. Il pourrait péter une durite. Je m'en voudrais.
Il reprend :
« 4.0, la dernière mise à jour. J'ai simplifié. J'ai enlevé des trucs.
- Comme quoi ?, je demande.
- Œil pour œil. Par exemple. J'me suis planté : J'te crève un œil, tu m'en crèves un, j'te crève l'autre... T'es aveugle et je suis borgne. Tu l'as dans l'os. C'est l'gars qui commence qui gagne. J'vais le mettre dans un autre bouquin : « La Baston de rue pour les nuls ».
- Pas con !
- Puis y a des trucs, faut arrêter ! « Tuez les tous, Dieu reconnaitra les siens ». J'ai laissé dire pour asseoir ma popularité... Basta cosi ! Puis vous manquez de projets d'envergure : Prophètes de tous les pays, unissez vous ! Sus aux démons confucianistes ! Ça au moins, ça a de la gueule ! »
C'est sûr qu'avec des  trucs comme ça, le temps de mettre tout le monde d'accord, on a la paix pour quelques siècles.
Il me colle le volume dans les pattes. Je feuillète. C'est chiant, pas de photos, pas de crobards ...
Je le taquine.
Le v'la qui cogite.
J'insiste.
«  C'est pas des flèches les lascars. Ils captent rien. Faudrait une version illustrée. »
Ça ne tombe pas dans l'oreille d'un sourd. Il me mate, en biais, genre sournois, m'interroge.
«  Tu dessinerais pas, toi ? »
L'enfoiré ! Je flaire le piège. Il m'a pris pour un blaireau.
«  J'suis nul.
- Te biles pas, j'te charlie (Lapsus révélateur) ! J'en connais des bons chez les nouveaux. Je remonte. Passe-moi ton adresse. «
J'le regarde avec défiance.
«  J'ai un pote qui fait une tournée le 24 au soir, j'te renvoie le bouquin. »
J'écris. Il reprend son grimoire. Et Plop ! Envolé !
Là-dessus se pointe Antoine.
«  T'as vu le vieux ?,  je demande. Perplexe.
- Non, mais ça fait un moment que t'es planté là à faire des gestes. Faut que t'arrêtes les drogues dures ! Parole d'Evangiles ! Viens,  j'te paie une mousse au Trois-Six. »
Je le regarde avec défiance. Ils seraient pas tous en train de virer mystiques, des fois ?
Il dit :
«  T'as dû charger la mule hier soir. M'est avis qu'y avait pas que du cidre. Ça ira mieux après une bonne bière. Un clou chasse l'autre comme dirait ma grand-mère. »
Je le suis.
«  C'est quoi cette histoire de clou ? Tu m'prends pour Jésus, ou quoi ? »  
Nous v’là au bar. Antoine, jovial, lance : « C'est ma tournée, prenez et... »
Je coupe.
«  Un Perrier rondelle et des cahouètes . »

La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu. Elle est l’opium du peuple.
                                                                                                                           Karl Marx


Daniel
(1) Voir : Moïse