Réalisateur franco-grec, Yannis Youlountas effectue actuellement un Tour de France pour présenter son nouveau long métrage "Je lutte donc je suis". Philosophe, poète, écrivain, Yannis Youlountas est aussi chroniqueur à Siné Mensuel et au Monde libertaire. Il est également très impliqué auprès des publics frappés d'exclusion sociale (classes relais, détenus, migrants, sdf ou encore handicapés).

Réalisé par R. Martin et B. Sonnet le 23 novembre 2015  à Béziers

Après "Ne vivons plus comme des esclaves", ce nouveau long métrage constitue une véritable bouffée d'oxygène, un hymne à la vie et une "arme" contre la résignation. Nous l'avons rencontré à l'occasion de la projection de "Je lutte donc je suis".

Robert Martin : Bonjour Yannis Youlountas. Bienvenue à Béziers. Pourquoi ce film et pourquoi aujourd'hui ?
 
Yannis Youlountas : Bonjour et merci pour votre invitation. Faire des films, c'est d'abord la nécessité d'aller plus loin dans la démonstration qu'un autre monde est possible et même qu'il est déjà là, en transition avec cet ancien monde en ruines qui peine à mourir et à travers lequel il est très difficile de montrer à beaucoup de gens que les alternatives sont bien présentes et palpables, qu'elles sont fonctionnelles comme en Grèce.
Dans ce contexte, on voit bien que le mouvement social est capable, en Grèce comme ailleurs, d'assurer beaucoup de choses, de mettre en place de nombreux dispositifs de solidarité, des initiatives autogérées par exemple, des assemblées un peu partout... L'utopie est déjà là, présente, et elle fonctionne. Donc, il fallait le montrer et pour cela, les formes précédentes que j'avais utilisées (écrire des chansons, des articles, des chroniques ou encore des livres) ne suffisaient plus à rendre compte de l'urgence de l'information, de la contre-information, d'autant plus que le mensonge par omission concernant la Grèce est gigantesque. Après avoir essayé la photographie, dans un livre qui s'appelle « Paroles de murs athéniens », je suis passé au cinéma en tournant la molette de mon appareil photo en mode vidéo. D'abord progressivement, sous des formes modestes de courts métrages, de petites vidéos mises en ligne pour montrer certains événements auxquels j’assistais. Le film « Ne vivons plus comme des esclaves » est né de cette nécessité de faire savoir ce qui se passait déjà depuis décembre 2008 et qui prenait des proportions très importantes. A partir de l'année 2012, après l'écho qu'on a eu du mouvement des Indignés espagnols qui en Grèce a été très important, de grandes grèves générales ont eu lieu avec les développements de l'autogestion, des assemblées, d'un phénomène quasiment révolutionnaire en Grèce. C'était d'abord un film urbain, tourné vers la jeunesse et qui a touché la jeunesse française. C'est elle qui a été d'ailleurs la première intéressée puisque j'ai choisi de mettre le film gratuit sur internet. Le deuxième, « Je lutte donc je suis » sera prochainement mis en ligne gratuitement. Cela, entre autres, pour toucher les prolétaires qui n'ont pas forcément les moyens d'aller au cinéma.
 

"Je n'espère rien, je n'ai peur de rien, je suis donc libre"

Bertrand Sonnet : Parlez-nous un petit peu plus de ce film. C'est un film d'opinion ou un film engagé ?
 
YY : En fait, « Je lutte donc je suis », c'est une devise en Crète d'où ma famille est originaire. J'ai toujours vu cette devise qui m'a beaucoup marqué. C'est vrai que, pour l'essentiel, les grands proverbes en Crète sont des proverbes de résistance. C'est vraiment une terre de résistance comme l'illustre par exemple l'épitaphe d'un écrivain très connu en Crète : "Je n'espère rien, je n'ai peur de rien, je suis donc libre ". A l'occasion de tournées avec « Ne vivons plus comme des esclaves», j'ai fait un peu le tour des luttes en Espagne et notamment en Andalousie. Je me suis rendu compte que dans le sud de l'Andalousie, des gens, assez spontanément, utilisaient cette devise sans en connaître l'origine. J'ai donc vu sur les murs « Lucho, luego existo ». Cela signifie que dans la vie, depuis l'origine jusqu'à la fin, ensemble et chacun, et surtout chacun à sa façon, on ne doit pas accepter le monde tel qu'il est ni considérer la vie comme une évidence. Il faut la penser comme quelque chose qui est donné mais quelque chose qui se cherche, qui se travaille. On doit choisir nos actes et les assumer, par conséquent s'engager dans la vie. Ces films sont des films engagés tout simplement parce qu'ils prennent position. C'est la signification première du mot engagement. Ce n'est pas un film d'opinion car opiner, c'est faire oui de la tête… Philosopher c'est dire non. On a besoin de prendre du recul de temps en temps, de penser, de donner à penser mais il faut aussi savoir conclure, prendre position, agir et on a besoin des deux temps. Le temps de ce film c'est un temps de transition pour donner à penser, donner à ressentir aussi, car il y a beaucoup d'émotion dans ces deux films. On ne cherche pas à manipuler à travers les affects, mais on pense que rien de grand ne s'est fait dans le monde sans passion et notamment sans chanson. C'est pour cela que l'on a écrit quelques chansons avec l'aide de musiciens connus. Aucune révolution ne s'est faite sans chansons.
 
RM : C'est aussi un film contre la résignation mais pas un film d'espoir, dites-vous, car c'est un mot que vous n'aimez pas beaucoup.
 
YY : Espérer, dans la plupart des langues du monde, ça veut dire attendre, notamment en espagnol, et on ne veut pas attendre. On ne veut pas tomber dans ce travers : l'espoir ou le désespoir, l'optimisme ou le pessimisme sont les deux versants d'une même illusion. A fortiori quand c'est une posture permanente comme l'espérance. On ne veut pas conditionner nos actes à une perspective de résultat, on ne veut pas devenir nous mêmes des spéculateurs, choisissant nos actes selon le « marché des actes » et le profit que l'on peut en tirer. On essaie, au contraire de cette illusion, de s'engager dans une démarche de lucidité, fût-elle sèche et difficile à atteindre ou à assumer, en conditionnant nos actes à nos valeurs éthiques et politiques, même si le résultat n'est pas forcément au bout. Sinon, qui aurait résisté en France en 1942 ou 43  vu les circonstances qu'on pouvait connaître ? Les gens d'Eyglières, du Vercors et d'ailleurs ont forcément résisté par dignité plus que par espérance. C'est notre démarche également de choisir comme moteur de l'action plutôt l'imaginaire à décoloniser, à libérer, plutôt le désir (donc étymologiquement le projet) et la volonté qui est mue justement par le projet et qui, elle, peut permettre de lutter contre la résignation.
 
RM : C’est donc aussi : « je lutte donc je vis ? »
 
YY : Exactement, mais vivre et être sont deux choses différentes. On surgit dans le monde comme n'importe quel animal peut en faire autant. Comme disait Sartre dans  «  l’Être et le Néant » : « il ne suffit pas d'exister pour être ». Aussi faut-il se choisir, faut-il assumer sa vie, choisir son parcours. Sartre justement dans ce même livre prend l'exemple d'une table et d'un artisan, il dit que la table est d'abord conçue avant d'être fabriquée. Elle a d'abord une essence avant d'avoir une existence, alors que l'artisan, c'est l'inverse. Il existe d'abord et ensuite, c'est à lui de se bâtir une essence, c'est à lui de se choisir, de se définir puisque l'on est d'abord ce que l'on fait.
 
RM : De nombreuses scènes du film se passent en Grèce et  nous allons donc parler de la Grèce. L'année 2015 a été pour ce pays incroyablement féconde en événements. D'abord, en janvier 2015, victoire, étonnante en Europe, du mouvement Syriza qui remporte les élections.
 
YY : Une victoire exceptionnelle en effet, mais il faut essayer de remonter le temps pour comprendre. La victoire a été possible grâce à la stratégie électorale d'un côté, mais aussi à cause des conditions spécifiques sociales et économiques en Grèce.
La stratégie de Syriza est une stratégie assez radicale qui donnait envie à beaucoup de gens, des gens plus ou moins radicaux, des gens lassés, des gens fatigués, révoltés. Cela a permis d'avoir moins de hold-up sur les mots comme on les connaît en France malheureusement, de la part notamment de l'extrême droite qui ne se sert que des mots. Elle ne va pas plus loin que ça et profite simplement du manque de radicalité de la gauche. Ce phénomène se retrouve également dans d'autres régions d'Europe. En Grèce, on a remarqué de 2012 à 2014, un positionnement assez radical de Syriza. C'est la première raison de la victoire.
Deuxième raison stratégique de la victoire, c'est un positionnement très spécifique contre le Pasok (parti socialiste grec) qui a exercé le pouvoir à de nombreuses reprises depuis une trentaine d'années. Il a donc été visé à boulets rouges par Syriza qui a refusé toute alliance avec lui, à tous les niveaux. C'est quelque chose qui a été très fort en Grèce et Syriza est passé de 3 à 37 % en quatre ans alors que le Pasok chutait de 43 à 4 %.
Ensuite, c'est le contexte socio-économique, un contexte extrêmement rude : une multiplication par 4 du chômage, une baisse de 40 à 50 % des salaires et des retraites en moyenne, une décroissance forcée de 30 % environ, une augmentation du nombre de personnes sans couverture maladie de 3 à 37 %, une situation extrêmement dramatique. Sans parler de l'augmentation des suicides, en Grèce comme en Espagne, qui concernent souvent des hommes parce que ce sont des sociétés encore aujourd'hui très patriarcales. Beaucoup d'hommes se sentent humiliés par cette situation et se jettent même des terrasses des immeubles qu'on les oblige à quitter.
Il a fallu que certains décident de chasser l'alliance gouvernementale au pouvoir (droite + parti socialiste) pour que finalement Syryza puisse arriver au pouvoir.
En fait, il s'est passé aussi autre chose, c'est que les élections ont été anticipées parce qu'il y a eu une énième insurrection en Grèce de fin novembre à mi-décembre 2014. Les occupations se sont multipliées et, sous la pression, le gouvernement a dû provoquer des élections anticipées. Syriza a donc gagné avec le soutien du mouvement social. J'ai vu énormément de gens voter pour la première fois le 25 janvier 2015. C'est étonnant de voir comment les gens qui étaient plutôt méfiants à l'égard de la démocratie représentative, se sont tournés vers les urnes par nécessité, par solidarité aussi dans ces circonstances et ont réussi ce défi. Pour la première fois depuis très longtemps en Europe, une gauche dite radicale, je ne sais pas si c'est le mot qu'il faut vraiment employer, a gagné les élections.

"On ne peut pas négocier quand l'un est à genoux et l'autre est debout"

RM : Une grande liesse populaire a salué cette victoire ?
 
YY : Une immense liesse ! Très émouvante ! Le problème c'est que ça n'a duré à peu près que 25 jours. Le choc ça a été le 20 février. Tsipras et Varoufakis, le ministre des Finances, ont signé un premier accord pour 4 mois avec la Troïka en prolongeant en quelque sorte le fonctionnement précédent. On nous a expliqué que c'était par nécessité, qu'on ne pouvait pas faire autrement, qu'il fallait se donner le temps, de la marge. Petit malaise non seulement à la signature de cet accord, mais en plus l'Etat grec a choisi de continuer à payer la dette alors qu'on était censé être en situation de négociation.
Fallait-il annuler la dette ? Peut-être pas immédiatement, mais en tout cas la suspendre, faire un moratoire pour la durée des négociations. D'autant plus qu'il était tout à fait anticonstitutionnel de payer une dette pendant six mois avec l'argent des comptes sociaux. On a pillé la sécurité sociale et les caisses des retraites complémentaires (qu'il est d'ailleurs prévu de faire disparaître dans le nouveau mémorandum). Quand bien même on aurait eu l'argent, on aurait pu s'en servir pour faire autre chose pour les personnes les plus nécessiteuses et pour les 300 000 foyers grecs les plus en difficulté. Ils auraient pu bénéficier de l'eau gratuite ou à bas prix, de l'électricité dans les mêmes conditions. Non, on a continué à payer, donc à plier l'échine : on ne peut pas négocier quand l'un est à genoux et l'autre est debout.
 
BS : Certains comparent ce qui s'est passé vis à vis de cette élection démocratique au mouvement des chars russes au Printemps de Prague. Qu'en pensez-vous ?
 
YY : Je ne suis pas d'accord avec cette analyse. Parmi les différences fondamentales avec le Printemps de Prague, c'est que Tsipras n'a pas du tout été chassé, bien au contraire. Quasiment tout le gouvernement a été conservé, c'est Tsipras lui-même qui a exclu la plate-forme de gauche de Syriza en ignorant les 30 à 35 % qui voulaient aller jusqu'au bout du programme de Thessalonique, quitte éventuellement à sortir de la zone euro. Ce n'était pas un but mais, si ce devait être une nécessité dans le cadre d'une suspension d'une moitié de la dette et de l'annulation de l'autre moitié, il n'y avait pas de gêne à le faire quitte à traverser des années de vaches maigres mais en gardant notre dignité. Mais du coup cela permettait d'assumer le choix politique qui était celui des Grecs puisqu'ils avaient dit non à l'austérité au mémorandum le 25 janvier et qu'ils l'ont répété le 5 juillet lors du référendum.
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BS : J'ai ressenti la position de la Troïka en coupant les vivres au lendemain du référendum comme d'une extrême violence, effectivement similaire à celle du Printemps de Prague.
 
YY : La violence est identique à celle de nombreux événements historiques ou privés qu'on peut vivre les uns ou les autres. Ce n'est pas à mon avis la violence du Printemps de Prague.  Quelques éléments pour bien comprendre ce qui se passe en Grèce aujourd'hui. Tsipras, le 20 septembre dernier (date des élections législatives) a été réélu grâce aux médias de droite. La droite n'a pas présenté Samaras (ancien Premier ministre) face à Tsipras, mais un remplaçant temporaire. Les médias n'ont organisé des débats qu'entre Tsipras et ce remplaçant sans jamais laisser l'accès aux médias aux autres formations politiques alors qu'il n'y avait qu'un seul tour ! Les sondages ont été fabriqués et en plus l'Unité Populaire (la scission de Syriza) a été très maladroite. Notamment en s'appelant tout simplement Unité Populaire, en référence au Chili, mais ce  n'était pas très clair pour les Grecs. Tsipras a été réélu grâce aux médias des armateurs et des puissances financières étrangères, du capitalisme international. Il a signé un mémorandum pire que les précédents et on ne peut pas faire le moindre projet de loi sans qu'il soit visé auparavant par la Troïka.
Il y a une criminalisation du mouvement social extrêmement dure en ce moment en Grèce, le centre d'Athènes est à nouveau un bunker depuis le 13 juillet et plus que jamais ! Tout ça participe du même phénomène. Un dernier point, sur le plan géostratégique, la politique de la Grèce a complètement changé. Elle a signé un accord militaire avec les Etats-Unis qui prévoit le renforcement des bases américaines en Grèce (alors que c'était le projet inverse au départ avec Syriza) et l'installation de drones. De plus, Syriza qui était un parti pro-palestinien (sans jamais sombrer dans l'antisémitisme) vient de signer un accord militaire avec Israël autorisant chacune des parties à utiliser les bases militaires de l'autre. Sur tous les plans on vit vraiment un délire complet actuellement ! Je veux bien que Tsipras ait été sous la pression, mais ne valait-il pas mieux, pour garder sa dignité, soit de démissionner et laisser faire cette politique de droite par la droite, soit de défendre le point de vue qui est le nôtre et prouver qu'il y a des alternatives nécessitant éventuellement de faire le grand saut. De quoi avons-nous peur aujourd'hui ? La radicalité est de plus en plus à l'ordre du jour. Je ne dis pas de suivre un chemin idéologique plutôt qu'un autre. Je me méfie des étiquettes mais aujourd'hui plus que jamais nous sommes dans l'impasse parce que nous avons une vision de la politique qui n'est pas suffisamment ouverte au débat avec toute la population. La preuve c'est que le 5 juillet la population a émis un désir et le 13 juillet on n'en a tenu aucun compte, comme pour le TCE en France en 2005.

"Tous différents, tous égaux"

RM : Vu d'ici, on n'a rien compris ou trop bien compris au contraire ! Et encore une fois quelle déception !
 
YY : Au-delà de la confiscation du pouvoir en Grèce, comme on l'a connu bien souvent dans l'histoire, je vous propose une analyse de cette situation. En fait pour les gens de gauche, j'utilise la métaphore de Sisyphe, pour les anarchistes et autres révolutionnaires celle de Cassandre et je désigne comme les jardiniers les objecteurs de croissance. Depuis 150 ans, Sisyphe a triomphé et pris le pouvoir à de très nombreuses reprises. Chaque fois qu'il arrivait au sommet de la montagne, le rocher retombait. Ce rocher, c'est le pouvoir tout simplement. Chaque fois Sisyphe s'est fait confisquer le pouvoir soit sous la forme d'une dérive totalitaire du régime (stalinisme, maoïsme) soit par une forme de trahison bourgeoise de la part des élu(e)s. On peut citer peut-être Mitterrand et Tsipras aujourd'hui. A ceux qui pourraient me rappeler, " Yannis tu oublies les congés payés en 36, tu oublies le programme du CNR en 1945 ", je répondrais de ne pas oublier que les lois sociales du Front populaire, c'est la conquête de la grève générale de juin 1936 et que les congés payés ont été arrachés au socialiste Léon Blum. Pour le programme du CNR, il a été imposé par des ouvriers armés face à une bourgeoisie et des patrons qui avaient massivement collaboré. Je pense qu'il est bien dommage que par ailleurs, les autres, les Cassandre n'arrivent pas à se faire entendre. Je pense que leur arrogance, les propos "ad hominem", le sectarisme et le dogmatisme nous ont fait beaucoup de mal sur le plan politique et ne permettent pas de nous enrichir de nos différences.
La différence fondamentale entre ce mouvement social et humaniste auquel nous appartenons et ces mouvements d'extrême droite ou fasciste, c'est l'approche de l'enrichissement mutuel  qui n'est pas du tout le même. Pour les autres c'est tous pareils, tous égaux et pour nous c'est tous différents, tous égaux ! On peut s'enrichir de nos différences, donc il faut le prouver tout simplement dans le mouvement social. Et enfin, une troisième composante émerge de plus en plus, plus récente bien sûr, c'est celle des jardiniers qui considèrent avec la devise de Gandhi, reprise par Pierre Rabhi, qu'il suffirait de se changer soi-même pour transformer le monde. Pour nous, évidemment, il nous semble nécessaire également de s'organiser, de résister, de mener une action politique sous différentes formes, de différentes ampleurs, sous différentes déclinaisons. Bref, il me semble que chacun détient une part de vérité parce qu'il est nécessaire de se transformer soi-même, on n'attend pas que la société fabrique un autre homme, mais néanmoins cela ne peut pas suffire.  Chacun a ses travers, chacun est presque unijambiste depuis 150 ans et l'exemple grec n'est qu'un exemple de plus qui confirme cette malédiction du pouvoir qui frappe notamment la gauche et Sisyphe, le Sisyphe que nous sommes tous !
 
RM : Parlons donc de cette extrême droite qui semble progresser en Europe, élection après élection : Aube dorée en Grèce, Front national en France.
 
YY : Je me définis clairement comme antifasciste. Quand on est grec, forcément on est antifasciste parce qu'on a vécu des expériences extrêmement violentes : dictature du général Metaxàs dans les années 30, collaboration avec les nazis, avec la tyrannie des troupes royalistes et britanniques qui ont fait la chasse  aux résistants au nazisme.  L'extrême droite, c'est l'assassinat  en 1963 de Grigóris Lambrákis, (voir le film Z de Costa Gavras). C'est aussi le Putsch des colonels en 1967. En Grèce, ça fait 40 ans qu'on a connu l'extrême droite et en Espagne c'est à peu près pareil. Donc forcément, il y a une génération encore présente qui peut témoigner. Je veux bien convenir qu'actuellement on puisse être dans une forme de dérive vers la dictature financière vu les traités dont on parlait tout à l'heure (TCE, traité Merkozy signé finalement par Hollande ou le TAFTA qui se prépare actuellement) mais néanmoins ce n'est pas du fascisme. Le fascisme, c'est d'abord l'élimination physique massive des opposants et l'instauration de la censure. Très vite l'extrême droite populiste se transforme en fascisme en éliminant sa frange modérée avec différentes procédures. Voilà le véritable visage de l'extrême droite.
 
RM : Ce vécu, cette expérience explique-t-elle qu'en Espagne ou en Grèce l'extrême droite soit contenue ?
 
YY : Oui, en Espagne et surtout en Grèce les conditions devraient permettre à une extrême droite de monter. La situation sociale est dramatique, désoriente politiquement  beaucoup de gens qui pourraient être tentés par cette dystopie, qui est l'inverse de l'utopie. En réalité ce n'est pas le cas car la vraie gauche et les mouvements révolutionnaires sont bien organisés. On peut l'expliquer doublement. D'abord, la raison empirique c'est à dire le produit de l'expérience. On a une expérience en Grèce et en Espagne qui fait qu'on a bien compris le risque donc on ne se laisse pas faire. Et de plus, cette expérience est corroborée par les informations que nous détenons sur les objectifs réels des gens d'extrême droite. Lors de l'arrestation de quelques-uns des dirigeants d'Aube dorée et lors d'une perquisition on a découvert l'un des plus grands musée du nazisme en Europe et même des abat-jours en peau de juif à leur domicile. Ou encore à l'occasion d'écoute de conversations téléphoniques le responsable d'Aube dorée se faisait appeler "Prince Führer" ! Voilà le vrai visage de l'extrême droite sous le masque du populisme qui ne cache rien d'autre qu'un pouvoir particulièrement autoritaire, le plus autoritaire qui soit, et qui s'appelle tout simplement le fascisme.

"Une liberté prime sur la liberté d'expression, c'est la liberté de vivre !"

BS : A Béziers, est-ce qu'on est dans ces extrêmes-là ?
 
YY : Je pense que partout où le populisme prend la forme polie de la liberté d'expression et de sa manipulation, on est quelquefois beaucoup plus près qu'on le croit du fascisme. C'est un paradoxe énorme, ça semble être le contraire. Bien souvent ce sont ces gens-là, par exemple le maire de Béziers, qui disent : "Les antifascistes sont les vrais fascistes puisqu'ils sont contre la liberté d'expression de gens comme nous". Les propos des gens d'extrême droite qui visent systématiquement des gens qui ne pensent pas comme eux, qui ont une orientation sexuelle différente, des couleurs de peau différentes, des religions différentes, qui discriminent et qui provoquent du coup une forme de violence, de menaces, ne sont pas acceptables en Grèce et ne font pas partie du cadre de la liberté d'expression. Il y a une liberté qui prime sur la liberté d'expression, c'est la liberté de vivre ! Quand la liberté d'expression des uns menace la liberté de vivre des autres, même de façon indirecte, elle est inacceptable. C'est le propos qui exclut l'autre qui lui-même s'exclut du débat. C'est pour cela qu'en Grèce les mouvements antifascistes ne se gênent pas du tout pour faire du hacking contre les sites internet ou des sabotages de meetings d'extrême droite. C'est très courant parce que nous considérons qu'il n'y a pas une sacro-sainte liberté d'expression qui pourrait se permettre de menacer la vie d'autrui. Nous sommes tous  des êtres humains singuliers, uniques, à part entière, chacun d'entre nous est membre de cette grande famille universelle qu'est l'humanité et rien ne peut nous mettre dans une case contre notre désir, contre notre avis, avec les conséquences qu'on peut imaginer en cas de prise du pouvoir par l'extrême droite. C'est ça le grand danger aujourd'hui. En Grèce, antifascisme est un mot qui est employé par toute la gauche et tous les mouvements révolutionnaires. Personne ne se gêne pour utiliser ce mot puisque l'extrême droite et son corpus idéologique, profondément fasciste en réalité, n'est rien d'autre que la menace principale qui pèse sur une société désorientée par une situation de crise économique et sociale.

"Le pire n'est jamais certain !"

BS : Dans l'histoire du fascisme, on se rend compte qu'il y a une sorte de consanguinité avec les intérêts capitalistes. Les pouvoirs fascistes se sont toujours acoquinés avec les ultra-capitalistes ?
 
YY : On peut même dire que tout simplement le capitalisme a toujours choisi le fascisme plutôt que l'émancipation sociale, les mouvements populaires de gauche visant au progrès humain. Le fascisme sert de roue de secours au capitalisme chaque fois qu'il n'arrive plus à bercer la population d'illusions. On a alors droit à 5 ans, 7 ans ou plus d'une période fasciste. Elle va permettre de redonner envie de démocratie représentative, sous sa forme néolibérale, avec des hommes providentiels de droite, quelquefois grands comme Karamanlis en Grèce ou De Gaulle en France. Ils jouent le rôle de héros bien qu'ils étaient à l'étranger pendant que les autres résistaient sur le territoire. Ensuite ils peuvent se prévaloir d'une forme de liberté recouvrée alors que finalement c'est le mouvement social qui se libère tout seul. Le fascisme, c'est le stade ultime du capitalisme, sa dernière forme quand il n'arrive plus à utiliser d'autres procédés pour manipuler la population, dès lors il sort le bâton tout simplement. Il n'y a pas de frontière extrêmement claire par exemple entre Manuel Valls, Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen ! Il y a une dérive qui a déjà commencé, sans être au pouvoir, les idées de Marine Le Pen sont déjà mises en œuvre. La lutte antifasciste est une lutte pour l'humanité et les valeurs profondes concernant la liberté mais la liberté véritable, l'égalité mais l'égalité réelle, la fraternité oui mais la fraternité universelle. Cette lutte concerne les idées et c'est une lutte de tous les jours.
N'oublions pas une chose, la population qu'elle soit en France ou en Grèce, en Espagne ou de l'autre côté de la Méditerranée a une capacité beaucoup plus importante qu'elle veut bien le croire et le comprendre, de changer le cours des choses. Aujourd'hui en Grèce, nous avons accumulé une expérience depuis 7 ans d'une grande ampleur avec des formes différentes. Qui sait si demain on ne verra pas un mouvement social puissant remettre en question cet état de fait, remettre les pendules à l'heure, peut-être dans quelques jours, dans quelques semaines ou dans quelques mois ? Qui sait si ce mouvement populaire, ce mouvement ouvrier, ce mouvement social mêlant la gauche et les mouvements révolutionnaires ne seraient pas capables de faire advenir quelque chose qui puisse ressembler à notre utopie ?  Le pire n'est jamais certain !
 
RM et BS : Yannis Youlountas, merci pour cet entretien que l'on pourra écouter sur Radio Pays d'Hérault (http://www.rphfm.org/Altermedia-Rencontre-avec-Yannis.html).