Entretien exclusif pour « Envie à Béziers » avec Jean Varela, directeur artistique de " sortieOuest " et figure incontournable du paysage culturel de la Région Languedoc-Roussillon.

Son implication tant au cœur des villes que dans les villages les plus reculés et sa volonté tenace de faire découvrir au plus grand nombre des spectacles de qualité que ce soit en théâtre, cirque, musique classique, musiques du monde, chanson française ou encore jazz, et récemment musiques actuelles, sont méritoires. Ce lieu de culture accueille aussi une manifestation annuelle « Les Chapiteaux du livre » qui rayonne dans toute la région avec plus de 8000 visiteurs. Tous ces choix de programmation et d'actions culturelles en disent long sur sa générosité, sa détermination et sa passion pour la culture.

 

varela

Propos recueillis par Loan Dinh et Larbi Martin le 21 avril 2015

 

Larbi Martin : Monsieur Varela, bonjour, nous sommes à Béziers au Domaine de Bayssan, vous êtes directeur de « sortieOuest » mais aussi du « Printemps des comédiens ». Aujourd'hui « sortieOuest » est une structure critiquée et menacée. Présentez-nous cette structure.

Jean Varela : C'est une structure qui est née en 2006 de la volonté du Conseil Général de l'Hérault d'ouvrir un second domaine départemental d'art et de culture après celui de Montpellier, « le Domaine d'O ». Cette seconde structure « sortieOuest » a été ouverte à Béziers de façon à rééquilibrer l'offre culturelle en faveur non seulement de la ville de Béziers, mais de tout l'Ouest Héraultais. La mission donnée à « Sortie Ouest », qui est une association, consiste à s'inscrire dans le service public de la culture, de montrer aux spectateurs, l'excellence artistique au niveau régional national, international. Il s'agit aussi d'engager un travail de formation des spectateurs de façon à leur donner les clés des esthétiques présentées, de travailler en direction des publics scolaires, des publics empêchés, c'est à dire des personnes qui n'ont pas accès au spectacle vivant, qui sont en difficulté sociale, économique. Nous devons diffuser des spectacles sur l'ensemble de l'Ouest Héraultais. C'est pour cela que nous avons mis en place Le « Grand Tour !», un travail de diffusion de spectacles organisé par « sortieOuest » en collaboration avec les Communautés de Communes du Piémont Héraultais.

 

sortieOuest : la même exigence sur tout le territoire


LM : Qu'apporte cette structure sur le plan culturel ?

JV : Ce qu'elle apporte à Béziers c'est une diversité supplémentaire, car nous l'avons conçue en complément des programmations que l'on peut trouver au Théâtre de Béziers et à la « Cigalière. ». Elle apporte également des financements puisque « sortieOuest » est aujourd'hui la seule salle de spectacles de l'arrondissement de Béziers, financée à la fois par le Département, la Région et l'État car nous avons obtenu en 2013 la reconnaissance du Ministère de la Culture en devenant « Scène conventionnée » .

Loan Dinh : Comment s'organisent ces partenariats ?

JV : En ce qui concerne « Le Grand Tour », en tant que Directeur artistique de « sortieOuest », je choisis chaque année 4 à 5 spectacles que je vais proposer à chacun des directeurs culturels des Communautés de Communes. Ces spectacles je les choisis en fonction de plusieurs critères, d'abord artistiques. J'essaye d'avoir un panel de spectacles qui vont des classiques aux écritures contemporaines. Nous organisons des spectacles qui font aussi appel à des distributions plus ou moins nombreuses, puisque l'apport de « sortieOuest » dans le « Grand Tour », permet à ces territoires d'accueillir des spectacles plus lourds, et d'autres qui correspondent techniquement à la tournée en milieu rural. « Sortie Ouest » prend en charge tout l'aménagement technique des salles qui sont souvent des salles non équipées. Je propose ces spectacles aux Communautés de Communes. Le principe de base c'est que « sortieOuest » prend en charge 50% du coût artistique, et les lieux d'accueil 50%. « sortieOuest » assume tout ce qui est frais d'approche des compagnies, mise en place technique, communication, droits d'auteur. Nous partageons avec le lieu d'accueil la recette de la billetterie. Donc c'est un véritable partenariat avec les territoires. Il est rendu possible grâce à la volonté du Département car nous avons dans notre budget une ligne budgétaire consacrée au « Grand Tour ». Un autre cas particulier est celui de La « Cigalière » à Sérignan qui est une Scène associée à « sortieOuest ». Voilà quelques années, la ville de Sérignan et le Conseil Général de l'Hérault se sont mis d'accord pour un partenariat entre les deux structures. « sortieOuest » présente à Sérignan 4 ou 5 spectacles par an.

 

Nous sommes totalement des enfants de Jean Vilar

 

LM : Vous avez des contraintes, des objectifs mais j'ai entendu dans vos propos de façon sous-jacente les mots « Education Populaire ». Un autre Jean V, Jean Vilar, en a beaucoup parlé, vous vous situez dans cette veine-là ?

JV : Nous sommes totalement des enfants de Jean Vilar ou de Jeanne Laurent ou d'André Malraux, des gens qui ont œuvré pour ce qu'on appelle la décentralisation, c'est à dire amener partout ce que j'ai qualifié d'excellence artistique, comme l'a dit Jean Vilar : « l'eau, le gaz et l'électricité ...et le théâtre ! » que l'on habite à Paris, à Lyon, à Béziers, à Pézenas ou au Bousquet d'Orb, on a le droit à la même considération artistique, à la même exigence.

 

sortieOuest : un lieu d'émancipation

 

sortie1LM : Et dans ce cadre-là, la culture participe à l'émancipation de la population ?

JV : Elle n'y participe pas, elle en est un des socles fondateurs. Bien des gens prétendent défendre la culture, et c'est très bien mais il y a plusieurs types de culture : la consommation et l'émancipation ! Il me semble qu'une des spécificités de « sortieOuest » voulue par le Département est que nous soyons un lieu d'émancipation. Nous faisons un travail qui doit amener, s'il est réussi, l'ensemble de nos concitoyens à entendre, être sensible, aux œuvres même les plus complexes que nous présentons, qu'elles appartiennent au répertoire ou aux écritures contemporaines.

LM : Pour atteindre cet objectif , il faut trouver l'équilibre entre la programmation, les lieux et les tarifs ?

JV : C'est un ensemble d'outils qui est mis à notre disposition. Pour la programmation, il y a des choix qu'on pourrait appeler ici des choix du théâtre d'art. Puis c'est la proximité, être dans la vie avec les gens et c'est pour cela que chaque année je vais avec l'équipe présenter la saison sur tout le territoire, partout où on me le demande. Je vais parler de ce nous proposons. Sur la plaquette, vous voyez des titres, cela peut vous paraître difficile, loin de vous, mais si nous allons, avec l'équipe, parler aux spectateurs potentiels, dans les bibliothèques, les entreprises, les collèges et lycées, tout de suite, on crée un intérêt, une curiosité et l'envie de venir au théâtre. Ceci est la force du service public. Une fois que la curiosité est suscitée, s'instaure alors une confiance, on peut aller très loin avec les spectateurs. Ils savent qu'à « sortieOuest » ils y trouveront toujours à débattre. Ils verront des spectacles uniques, extraordinaires ou ratés, d'autres pas tout à fait finis, mais à la fin ils pourront en débattre ensemble. C'est cette confiance réciproque qui nous permet d'avancer . Ils savent qu'ils ne viendront pas pour rien à « sortieOuest », ils auront toujours un objet d'émotion, ni congelé ni un objet de consommation. En tout cas c'est l'enjeu !

 

Nous avons été attaqués pour ce que nous sommes et ce que nous défendons

 

LM : Vous avez parlé de la culture comme un service public, mais les services publics sont partout attaqués ! La culture aussi ?

JV : Évidemment ! Le service public de la culture a toujours été fragile, mais il a toujours bénéficié, par delà les alternances politiques d'une continuité. Aujourd'hui, il est très attaqué pour plusieurs raisons.

D'abord par la baisse des dotations de l'État aux Collectivités territoriales. Elles sont en France, et de loin, le premier financeur de la culture. L'État apporte un soutien financier important mais c'est surtout un aiguillon. Quand l'État est présent, cela aide les élus eux-mêmes à défendre auprès de leur Conseil Municipal ou de leur Assemblée, les financements.
L'État a baissé il y a 2 ou 3 ans, de 2% le budget de la culture, et c'est une première digue qui a sauté. A partir du moment où l'État dit nous baissons, les élus sont eux aussi impactés par des difficultés économiques à la tête de leurs collectivités. On voit qu'aujourd'hui tous les budgets de la culture sont en forte baisse. Des maisons importantes comme les Scènes nationales sont prêtes à mettre en place des plans sociaux. Il en existe d'autres, invisibles, les réductions des heures pour les artistes et techniciens, dits intermittents du spectacle. C'est également un plan social qui ne passe pas par des licenciements mais qu'on ne pourra mesurer que dans quelque temps car les organismes sociaux feront les comptes des cotisations. Je peux vous assurer que ce plan social invisible va être très important.

Et puis il y a une autre sorte d'attaque qui est pour moi la plus dangereuse. C'est l'attaque pour ce que nous représentons. A savoir, cet espace de liberté, d'émancipation, de conscience, de création. « sortieOuest » a vécu tout cela, le mois dernier pendant la campagne des élections départementales. Nous avons été attaqués pour d'autres raisons que celles des dépenses budgétaires car « sortieOuest » reçoit 900 000 € de subventions du Département. C'est un budget important mais une somme tout à fait raisonnable au vu de notre activité. Nous avons été attaqués pour ce que nous sommes et ce que nous défendons sous prétexte de coûts, d'économies. Jamais nos adversaires , du moins ceux qui voulaient fermer « sortieOuest », n'ont attaqué d'autres lieux de spectacles sur le Biterrois. C'est à dire les lieux de l'industrie culturelle, de divertissement, où les gens vont payer 40€ pour assister à des spectacles qu'ils voient sur les chaînes commerciales à la télévision. À « sortieOuest », c'est le service public qui est attaqué !


LD : Vous parlez de service public, j'ai lu que 7000 scolaires sont accueillis à« sortieOuest », chaque année, des classes de primaires jusqu'au niveau universitaire. Il existe un partenariat avec les lycées où on apprend aux élèves à devenir des spectateurs. Comment les classes sont-elles accueillies avec leurs enseignants ?


JV : C'est un travail que mènent tous les Théâtres de service public. Nous avons mis en place un chantier très important au niveau des Collèges en utilisant notamment des outils que le Département a créés, le théâtre à 1€ pour les collégiens et je vous assure que c'est un dispositif formidable, qui s'applique hors temps scolaire. Les collégiens sont prescripteurs, ils entraînent leurs parents. Il y a aussi le dispositif Collèges en tournée, ce qui permet à quatre Théâtres (Domaine d'O, Théâtre de Sète, Clermont l'Hérault et sortieOuest), d'accompagner les compagnies en production pour des créations destinées à être jouées dans les salles de classe. Et il y a tout le travail d'accompagnement des enseignants et collégiens aux spectacles. Un travail très important est engagé avec les primaires également. Nous avons en charge la formation pratique des étudiants en licence « Lettres et Arts du spectacle » à l'Université Paul Valéry à Béziers.

 

Mon métier, c'est de faire des choix

 

LM : On va revenir à Béziers et aux critiques lors des récentes élections Départementales. Certains ont même qualifié «sortieOuest » de Secte Ouest avec des propos durs sur votre programmation, élitiste, pas assez régionale.

JV : Tout ce qui est excessif est sans intérêt ! C'est la démagogie que nous connaissons depuis très longtemps quand nous sommes en charge du service public de la culture. Nos prédécesseurs, les pionniers du service public de la culture, ont connu des critiques sur l'élitisme. Ici, nous recevons 35000 personnes chaque année dont 17 000 avec billets. Le député Elie Aboud me disait : « que vas-tu faire dans un champ de melon ? ». Le prix moyen du billet est à 7,50 € ! Vous pouvez voir les metteurs en scène les plus importants, des rencontres sont organisées avec eux. Vous pouvez venir aux « Chapiteaux du Livre », écouter des conférences, suivre des stages. Après il y a des choix que je fais ! Mon métier, c'est de faire des choix. Le jour où les principaux partenaires de « sortieOuest », à savoir le Département, l'État et la Région ne seront plus d'accord avec mes choix et me le feront savoir, ils choisiront un autre Directeur artistique. Moi, j'assume mes choix et je fais en sorte avec l'équipe, que les spectateurs s'y retrouvent.


LM : Vous avez des relations depuis le début de « sortieOuest » avec la Municipalité de Béziers, ce sont-elles détériorées avec l'arrivée de Robert Ménard à la tête de la commune ?
JV : J'avais des relations avec le Directeur du Théâtre de Béziers, Bruno Deschamp que je connaissais depuis très longtemps. Il est certain que là les attaques des candidats soutenus par le Maire de Béziers questionnent. C'est le Département avec le Conseil d'Administration de « sortieOuest » qui décidera de la suite des collaborations ou pas avec le Théâtre de Béziers.

 

Pas de préférence nationale. Il s'agit d'accueillir des artistes qui vivent ici ou ailleurs !

 

LD : Comment fait-on pour faire venir des mises en scène de Luc Bondy, de Peter Brook, Georges Lavaudant, des grands metteurs en scène professionnels reconnus sur la Scène Internationale ?

JV : C'est le travail de Direction d'un lieu. Des choix guidés par une tentative d'analyse de la situation historique du théâtre à Béziers. La disparition du Centre dramatique National de Béziers en 1983 a créé une rupture dans l'histoire du théâtre à Béziers. Cette structure à Béziers (CDNB) a été dirigée par des hommes de théâtre comme Jacques Echantillon et Jérôme Savary. Après sa fermeture, il y a eu une rupture dans le fil historique du théâtre de service public, à Béziers, et j'ai tenté de le recréer avec « sortieOuest ». Des gamins qui ont aujourd'hui 20 ans, il serait bien que dans 20 ans, ils puissent dire, j'ai vu à Béziers : Patrice Chéreau, Luc Bondy, Georges Lavaudant, Joël Pommerat, pour créer ce substrat, cette mémoire. Lorsque j'étais lycéen à Béziers, j'ai vu : Le Bourgeois gentilhomme mis en scène par Jérôme Savary, des spectacles de Jean Pierre Vincent qui m'ont marqués non seulement comme spectateur mais aussi dans mon émancipation citoyenne. C'est là-dessus que j'ai appuyé une partie de notre travail.

sortie2Mais « sortieOuest » ce n'est pas seulement cela, c'est aussi l'accompagnement de metteurs en scène en émergence, et contrairement à ce que disent nos adversaires, l'accompagnement d'artistes qui vivent sur le territoire. A « sortieOuest », on ne programme pas les gens parce qu'ils sont de Béziers, de Sérignan ou de Murviel les Béziers, mais parce qu'ils apportent une vision du monde et un engagement artistique. Et s'ils habitent à Béziers, ils habitent à Béziers, s'ils habitent à Bamako, ils habitent Bamako. Il s'agit d'accueillir des artistes qui vivent ici ou ailleurs ! Sur ce territoire, des gens qui naissent, grandissent, vont au lycée, voient des spectacles, vont au Conservatoire et fréquentent la Médiathèque, auront peut-être envie de créer leur aventure artistique ici. C'est cela qui est passionnant, mais c'est un travail de très long terme.

Cela prend du temps, eh bien pour nous c'est pareil ! On est là pour labourer le territoire, donner de l'envie, aiguillonner le regard et peu à peu vous verrez que des aventures artistiques renaîtront sur ce territoire. (...) Le Languedoc qui était une terre quasi vierge de créateurs, est devenu un lieu où des compagnies tournent partout. Cela commence à créer un véritable vivier artistique. Mais cela demande une volonté politique sans faille !

LD : Vous avez également organisé un festival de musiques actuelles récemment à «sortieOuest»

JV: C'est exactement un exemple de ce que je disais, il y a plusieurs associations sur Béziers. « L'Association Univart » est constituée de musiciens qui ont formé un groupe les "Fabulous Sheep. » Ils ont créé un festival et nous ont demandé de les accompagner, nous l'avons fait. Nous les avons accueillis, aidés financièrement, en terme de communication, puis artistiquement dans leurs sessions d'enregistrement, et en programmant leur festival à « sortieOuest. » Peu à peu nous les accompagnons sur le chemin de la professionnalisation. Il en va de même avec le Collectif « Fabrique » qui a créé un festival qui se déroule à la « Colonie Espagnole .» Même démarche, un accompagnement sur les contrats, la communication, la conquête du public, et techniquement nous les accompagnons pour que leur festival devienne un festival professionnel. Tout cela me tient à cœur. Voilà, commence à germer ce terreau dont je parlais.

LD et LB : Merci pour votre accueil et bon courage dans votre volonté de faire vivre, avec votre équipe, le service public de la culture.

JV : Merci à vous !