Entretien exclusif pour En vie à Béziers avec Saïd Bouamama, sociologue, docteur en socio-­économie et membre de l'IFAR (Intervention Formation Action Recherche de Lille) à propos de la montée du Front National et de la situation des quartiers populaires.

Ce « fils de Zola et du FLN », comme l'appelle le journaliste Philippe Bernard dans son livre « La crème des Beurs » (2004) s'est construit, à travers une lecture marxiste, une spécialité de l'immigration, des classes et quartiers populaires, des discriminations, de l'ethnicisation. "L'attirance vers le FN n'est pas une attirance spontanée ou naturelle, elle est le résultat de l'offre politique en France et d'un double abandon".

 

Propos recueillis par Robert Martin le 16 mars 2015

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Robert Martin : M Bouamama, bonjour, vous êtes sociologue et membre de l'IFAR. Il y a un an aux élections municipales de Béziers, Robert Ménard, ancien directeur de reporter sans frontières, qui avait bien caché son jeu, avec l'appui du Front National, a pris la mairie de Béziers. Quelle est votre réaction ?

Saïd Bouamama : Malheureusement, un constat qui pouvait être attendu compte tenu des politiques publiques et du type de débat politique que nous avons dans notre société depuis maintenant près de 2 ou 3 décennies. On n'a pas arrêté, à gauche comme à droite, de nous habituer à des grilles culturelles de lecture sur les difficultés que nous avons. Au lieu d'expliquer les choses par les inégalités sociales, par des points de vue de droite et de gauche, on nous expliquait cela au travers de la culture de telle communauté, de la religion de telle autre communauté. Et aujourd'hui, on en récolte les fruits. L'attirance vers le FN n'est pas une attirance spontanée ou naturelle, elle est le résultat de l'offre politique en France.

 

RM : A Béziers, en 40 ans, on est passé d'un maire communiste à un maire socialiste puis un maire radical de gauche, puis un maire UMP pour en arriver à Robert Ménard. C'est une dégradation de l'offre politique ou bien c'est resté toujours la même ?

SB : C'est le résultat d'un double abandon. Un premier abandon qui est celui des classes populaires et qui reflète le décalage entre une culture militante qui dans le passé était ancrée dans les quartiers populaires, avait des relais, était dans la quotidienneté, pouvait prendre la température et la mesure de ce qui s'y vivait. Progressivement, des partis politiques s'en sont éloignés, avec leurs militants qui soit ont quitté leur parti, soit ont quitté les quartiers populaires. Donc on a un vrai sentiment d'isolement dans ces quartiers. Le deuxième facteur c'est la mutation des contenus du débat politique où on a considéré que les questions historiques habituelles pour comprendre le monde n'étaient plus les questions économiques, les questions sociales ou les questions idéologiques. Elles étaient méprisées et on les a remplacées par des questions dites sociétales. En réalité, derrière ces questions dites sociétales, ce qu'on mettait en avant c'était uniquement des stigmatisations de certaines communautés. On le voit bien, pas seulement à Béziers malheureusement, on voit le même phénomène dans des endroits dans lesquels il n'y a même pas d'immigration mais où le bombardement médiatique sur les problèmes de l'immigration, ceux de la perte de l'identité française, tous ces phénomènes qui sont médiatiquement produits, ont créé une attirance vers le Front National. Il est celui qui maîtrise le mieux la grille culturelle de lecture, puisque c'est la grille historique. On a eu une lepénisation du débat politique.

 

Lepénisation du débat politique

 

RM : Le premier abandon a été celui du parti communiste en particulier qui organisait une véritable éducation populaire avec des activités de loisir autour des jeunes.

SB : Absolument, je l'écris souvent, non pas pour parler de moi, mais de ma propre adolescence. J'ai grandi dans une ville qui n'était pas communiste mais une ville de gauche, Roubaix, tenue par le parti socialiste et où mon adolescence, c'était la possibilité le lundi d'être dans les jeunesses communistes dans lesquelles il y avait une série d'activités, où les militants défendaient leur point de vue. Le mardi, avec les jeunesses ouvrières chrétiennes, le mercredi avec le club Léo Lagrange, etc... Bref, il y avait une offre d'espaces dans lesquels on pouvait pratiquer des activités, s'ouvrir au débat, entendre des points de vue différents qui contribuaient à socialiser les générations montantes dans les quartiers populaires. Ça, c'était vraiment lié au tissu d'associations, au tissu de militants qui étaient profondément ancrés et qui n'apparaissaient pas comme des gens venant de l'extérieur. C'étaient d'ailleurs des gens qui vivaient dans le quartier et qui donc pouvaient avoir une fonction de légitimité très forte.

A partir de la fin des années 70, on a vu véritablement un abandon de ces quartiers pour des raisons de financement mais aussi pour des raisons d'ascension et d'aspiration par le nouveau gouvernement socialiste d'un certain nombre d'élites qui animaient ces associations. On a eu une désertification et la question de l'éducation populaire est aujourd'hui criante : il manque des espaces dans lesquels on peut, quand on est enfant, adolescent ou jeune, entrer en contact et se socialiser politiquement. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a plus rien, mais que les gens sont obligés de le faire tout seuls.

 

RM : Qui a remplacé ce que faisaient ces gens de gauche qui ont déserté ces quartiers ?

SB : Dans beaucoup de situations on a cru que l'on pouvait remplacer cela par de simples travailleurs sociaux. On a considéré qu'en mettant en place des centres sociaux partout, ça allait suffire. Sauf que, ce n'est pas la même chose de rencontrer un salarié,(...) que de rencontrer un militant qui mène des activités parce qu'il est persuadé que ça répond à des besoins sociaux. Je pense vraiment qu'on a une erreur d'analyse dans la gauche et l'extrême gauche française et qu'on gagnerait à lire ou relire Gramsci qui nous explique que les classes dominantes ne dominent pas seulement par la violence. Elles dominent par l'intériorisation par les dominés de leur domination.

Par conséquent, le combat doit autant être mené sur des questions de grèves ou de luttes sociales que sur ce qu'on appelle l'hégémonie culturelle, c'est à dire la création d'espaces dans lesquels les quartiers, les classes populaires peuvent se forger leur propre culture, créer leur propre contre-hégémonie. Et ça suppose un vrai travail permanent dans les quartiers malheureusement trop souvent négligé. On a eu une bataille politique qui se situe au sommet, uniquement au moment des élections avec comme conséquence que, très vite, les élections sont apparues comme non légitimes. Ceux qui auraient le plus intérêt à voter ne votent pas, parce qu'ils ne se reconnaissent pas dans le débat politique qui ne parle pas de leurs problèmes, de ce qu'ils vivent, et donc c'est comme ça que petit à petit, le décalage s'est constitué, jusqu'à faire aujourd'hui un véritable clivage.

 

On a construit un bouc émissaire en culturalisant le débat

 

RM : Est-­ce que ce clivage ne vient pas du fait que l'on est passé d'une question sociale à une question raciale ?

SB : Bien sûr ! La question raciale existait auparavant mais elle était interprétée, mise en avant, par des arguments socio­économiques et on expliquait que ces discriminations étaient en lien avec un système social et donc les personnes pouvaient se retrouver dans ces discours. A partir du moment où on l'explique par des raisons culturelles, on renvoie aux victimes la responsabilité de leur situation. Et on va opposer les victimes du système entres elles. On va dire que c'est lié à la culture maghrébine qui n'arrive pas à s'intégrer et non pas aux inégalités sociales qui augmentent ni au libéralisme qui s'implante. Si on explique que ce sont des difficultés soi­-disant culturelles qui empêchent les immigrés de s'intégrer et bien inévitablement une partie de la population va finir, surtout quand elle est fragilisée, par les considérer comme responsables. Et donc on a construit un bouc émissaire en culturalisant le débat

 

RM : Vous avez parlé d'intégration, un mot que vous n'aimez pourtant pas beaucoup...

SB : On continue à parler d'intégration alors que nous sommes à la quatrième génération des personnes issues de l'immigration post­coloniale c'est à dire du Magrheb ou d'Afrique sub-saharienne. Qu'on continue d'employer le terme d'intégration pour quelqu'un qui vient d'arriver (...) oui, on pourrait parler d'intégration pour lui apprendre, pour lui expliquer, lui donner accès à ses droits, à la langue française, aux rouages administratifs, etc. Mais continuer à parler d'intégration lorsqu'on a des enfants et des petits enfants dont les parents sont nés en France, ont été scolarisés en France, c'est vraiment passer d'une responsabilité sociale sur les inégalités à "tu n'as pas à te plaindre si tu n'as pas l'égalité aujourd'hui, c'est que tu n'es pas intégré ! C'est à toi de t'adapter" Or ces jeunes, bien entendu, ils sont adaptés, ils sont le résultat de notre école et non pas le résultat d'une socialisation d'ailleurs. Ils sont socialisés en France.

 

RM : Et ce n'est donc pas un hasard si ça se passe à Béziers, l'une des villes les plus pauvres de France !

SB : Je pense effectivement que plus la société est fragilisée, plus le discours culturaliste fait des dégâts rapidement. C'est lorsqu'on est fragile que l'on peut prêter l'oreille à des présentations de bouc­-émissaire et donc on a vraiment là une situation dramatique. Notre société est fragile, des catégories de population entières ont été abandonnées, la précarité et le chômage se sont massifiés, des familles entières n'arrivent plus à imaginer ce qu'elles seront dans trois mois, sans parler des craintes d'expulsion. Quand on est une population fragile comme ça et qu'on abandonne l'explication économique et sociale et bien oui ça peut aller très vite !

 

RM : Pourquoi les quartiers populaires sont­-ils devenus aussi impopulaires ?

SB : Ils sont devenus aussi impopulaires parce qu'on a cessé de considérer que la solution pourrait venir d'eux. En réalité la gauche a considéré que c'est la mobilisation des populations qui leur donnerait des compréhensions de la situation et des pistes de solution. Pour moi les quartiers populaires ne sont pas un problème mais ils sont la solution ! Ça supposerait qu'on ait de l'humilité et qu'on considère qu'on a autant à apprendre des quartiers populaires qu'à leur apporter. Et pour cela, il faut cesser d'avoir une logique du genre "c'est un désert les quartiers populaires, les gens n'ont plus de cerveaux et nous allons venir leur expliquer ce qui est bon pour eux" . C'est exactement l'inverse qu'il faut faire. C'est aller dans les quartiers populaires, en termes d'aide à l'organisation et non pas en termes de venir donner des leçons. Nos politiques ont beaucoup à gagner dans la compréhension de la réalité en allant dans les quartiers populaires et non l'inverse.

 

RM : La dernière trouvaille de Robert Ménard à Béziers, c'est de débaptiser la rue du 19 mars 1962 car date honteuse pour la France pour la remplacer la rue du commandant Denoix de Saint-Marc, un héros national d'après la municipalité, putchiste en 1961, tortionnaire et condamné à 10 ans de prison dans la réalité, ça vous inspire quoi cette provocation permanente ?

SB : Ça m'inspire de la colère ! Notre société a besoin d'exactement l'inverse. Elle a besoin en réalité que cette période coloniale soit regardée jusqu'au bout pour pouvoir la dépasser. Elle a été possible parce qu'on a construit des images de personnes qui sont aujourd'hui nos concitoyens, des images de l'arabe, du noir, du musulman qui étaient des images dévalorisantes et d'infériorisation. Après les indépendances, on n'a fait aucun travail pour déconstruire ces imaginaires, pour décoloniser les esprits. Le Front National a très bien compris cela puisqu'il a construit toute sa stratégie en s'appuyant sur ces images et en les redéveloppant. Ce n'est pas étonnant que Monsieur Ménard fasse cela, la réussite du Front National vient du fait qu'il s'appuie sur des images que malheureusement nous n'avons pas déconstruites au moment où il le fallait. Il n'est pas trop tard mais il faut s'attendre à ce que tous les élus du Front National jouent sur l'idée d'une identité française menacée, l'idée que parler de la décolonisation c'est demander la repentance c'est à dire inventer un certain nombre de choses qui vont renvoyer des gens à des crispations et réveiller des images qui sont dans nos imaginaires.

 

RM : A cette cérémonie on a entendu des "Algérie Française" et le chant des Africains. Une impression d'une vieille France qui n'existe plus et que Robert Ménard instrumentalise l'Histoire.

SB : Il l'instrumentalise mais il ne faut pas sous­-estimer les effets. Cette instrumentalisation arrive au moment où des catégories sociales entières sont fragilisées et qui peuvent avoir l'illusion qu'un retour vers une identité du passé puisse résoudre les problèmes du présent. C'est une illusion qui se paye toujours très cher mais qui peut, dans certains moments historiques se reproduire. Et le FN sait que c'est en agitant, en instrumentalisant, en réveillant de vieux démons, qu'il espère faire des scores.

 

Lorsqu'on prend les mots de l'ennemi, on a toujours perdu !

 

RM : Les révolutionnaires de 1789 ont inventé le mot de nation. Ce mot a été récupéré par l'extrême droite pour donner nationalisme au lieu de solidarité, égalité et internationalisme. N'a-t­-on pas abandonné certains mots ?

SB : Si on regarde du côté de la Révolution Française, on a eu un affrontement qui a contribué au repère droite/gauche qui était un affrontement sur la définition même de la nation. Deux définitions se sont affrontées. Celle qui l'a emporté c'est la définition de la nation comme entité politique, elle ne renvoyait pas aux origines ou à une identité mais à un contrat social. C'étaient tous les habitants d'un territoire, autour d'un projet politique et c'était ça qui faisait nation. Avec d'ailleurs y compris des choses très fortes puisqu'un étranger pouvait participer au vote mais pas un royaliste ! Le clivage était politique. Il n'était pas autour de l'origine, de l'identité. Cette première conception de la nation s'opposait à un autre conception essentialiste de la nation. La nation serait une origine et nous serions en fait les descendants d'Axtérix, la France n'aurait pas bougé depuis et ce serait ça l'identité française et la nation française. On comprend bien pourquoi ça fait droite/gauche. (...) . Le passage de la nation politique à la nation culturelle, essentialiste ce n'est pas que le FN qui l'a fait. Même à gauche, il y a plein de débats dans lesquels on a repris ces définitions ­là. Lorsqu'on prend les mots de l'ennemi, on a toujours perdu !

 

Trois besoins : du débat politique, de l'organisation collective et de l'action autour des problèmes concrets vécus dans les quartiers populaires !

 

RM : Quel type de résistance peut-­on mettre en place, quelles solutions ?

SB : Il faut reprendre l'ouvrage à la base. Il va falloir se poser la question de nos modalités militantes, de nos capacités d'organisation, de retisser dans chaque quartier des espaces collectifs. Je pense que nous avons 3 besoins. (...) Le premier besoin, lorsqu'on est dominé, lorsqu'on souffre, lorsqu'on vit l'inégalité, c'est le besoin de comprendre. Et donc besoin d'espaces dans lesquels on trouve des éléments de compréhension de la situation donc remettre du politique, remettre du débat, remettre de l'espace collectif dans les quartiers populaires. La seconde dimension c'est le besoin de faire ensemble pour répondre à des besoins immédiats, des besoins de solidarité, de prises en charge des plus démunis. On a trop attendu que l'Etat providence le fasse sauf que l'Etat Providence quand il a considéré que le libéralisme était devenu le plus important, il a commencé les restrictions budgétaires et on s'est retrouvé avec d'une part plus d'habitudes d'auto prise en charge et d'autre part avec des personnes qui étaient complètement isolées pendant qu'ils dépendaient d'aides sociales qui étaient en diminution. On a besoin d'espaces dans lesquels on fait ensemble, on partage ensemble, on organise la solidarité, on redistribue ensemble également. Je suis pour des espaces d'échanges économiques. Faut pas rêver ! On n'a pas les moyens de contrecarrer la pauvreté mais on a les moyens de montrer que face à la pauvreté le voisin n'est pas indifférent, le quartier n'est pas indifférent. Il y a besoin de cette solidarité minimum à reconstruire. Puis troisièmement, le besoin de dénoncer, de montrer à un certain nombre de catégories qu'elles ne sont pas toutes seules et donc de mener des luttes très concrètes, très précises. Vous savez chaque fois que dans un quartier il y a un crime raciste et qu'il n'y a pas de mobilisation collective, qu'allez -vous ensuite demander à ces jeunes qui ont vu leurs petits copains se faire tuer ? (...) Si nous ne sommes pas capables d'être en solidarité au moment où arrivent des drames de ce type ­là, pas capables d'être présents, nous ne sommes plus crédibles lorsque nous venons leur parler du combat pour les retraites. Je pense que le décalage est venu aussi de la sous­estimation d'un certain nombre de luttes, pas des grandes luttes qui font la révolution, mais des luttes très concrètes, des luttes de la misère, des luttes autour d'un assassinat, d'une injure raciste, d'une expulsion de logement mais qui créent la proximité avec les militants politiques et les élu(e)s. Si on ne reprend pas ça, on aura un décalage qui continuera. Donc trois besoins, du débat politique, de l'organisation collective et de l'action autour des problèmes concrets vécus dans les quartiers populaires.

 

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RM : Les médias portent­-ils un regard essentialiste sur ces problématiques ?

SB : Evidemment ! Juste un exemple. Rappelons­-nous les révoltes populaires de novembre 2005. Nous avions là à faire à la plus grande révolte populaire depuis la commune de Paris, 400 quartiers pendants 21 jours. Là, on a vu le point de faiblesse, c'est que les partis politiques de gauche et d'extrême gauche ont hésité longtemps et ont même condamné ces révoltes parce qu'elles ne prenaient pas la forme politique classique qu'ils avaient l'habitude d'avoir. Comme si des gens qui se révoltaient réfléchissaient à la bonne forme ! Quand on se révolte, c'est qu'on n'a pas trouvé d'autres formes pour exprimer cela. Et là déjà il y eu un vide quant aux rapports aux forces politiques de gauche et d'extrême gauche. Quant aux médias, l'explication de novembre 2005 était assez extraordinaire. On a vu des reportages nous disant il y a de la polygamie dans les quartiers populaires(...). Ensuite on nous a dit, c'est des dealers qui protègent leurs territoires mais les dealers n'ont pas intérêt à ce que la police vienne. A nouveau une explication par le petit bout de la fenêtre. Et troisièmement on nous a dit que c'étaient les intégristes qui voulaient contrôler les quartiers. Dans tous les cas, on avait trois explications qui éliminaient l'économique, qui éliminaient les chiffres que nous donnent l'INSEE sur le taux de pauvreté et son augmentation. Chaque fois qu'on a un évènement qui concerne les quartiers populaires, regardez de plus près, vous allez avoir une explication de type essentialiste : "ce sont les parents qui ont démissionné", "c'est lié à telle communauté ou telle culture, c'est lié à tel comportement", et non pas à la base économique. On a combien de pauvres dans ce quartier et ce taux de pauvreté a­-t­-il augmenté depuis deux ou trois ans ? De même les discriminations racistes qui touchent ces jeunes sont devenues systémiques et massives. Les inégalités sociales cumulées aux discriminations racistes : telles sont les bases matérielles des révoltes, le rapport à la police en étant le déclencheur.

Et cette habitude qu'ont les médias d'évacuer toutes les explications matérialistes et d'en revenir à toujours de l'essentialisme, construit une opinion ! On le voit bien avec l'affaire du foulard qui revient sans cesse sur le tapis. (...) Le français moyen qui est isolé peut avoir l'impression que c'est le problème central de la société française, que c'est la question nodale aujourd'hui, que c'est ça qui passe avant toutes les autres questions. Or bien entendu ça permet de masquer les questions économiques, les régressions sociales, l'ultralibéralisme triomphant.

 

RM : Vous citez souvent dans vos conférences la phrase d'un jeune que vous avez interrrogé et qui dit :" On est traités comme des esclaves et on réagit comme des animaux" . Est-­ce que, depuis, vous voyez émerger du politique dans les quartiers populaires ?

SB : Les quartiers populaires n'ont jamais été des déserts politiques. Par contre, c'était très éparpillé, c'est à dire qu'il n'y avait plus de croyance en la possibilité d'une transformation globale. Donc, du coup ça se repliait sur le micro local. Il y avait des débats mais entre jeunes qui ne le partageaient pas avec d'autres catégories de la population, des débats entre habitants ne les partageant pas avec les partis. L'aspiration au politique a toujours existé . Aujourd'hui, nous en sommes encore là. Les nouvelles générations ont un regard très lucide sur la réalité, lorsqu'on va les voir, qu'on discute avec eux. On est parfois surpris de la finesse des analyses qui sont faites. En tout cas ils regardent beaucoup les débats politiques. Ils réagissent parfois avec des grilles de lecture erronées mais en tout cas il y a un effort pour comprendre le monde. On en est encore à une situation d'une conscience existante mais éparpillée, existante mais embryonnaire. Pour qu'elle devienne une conscience globale, il faut qu'elle trouve des espaces où travailler, des outils pour le faire. Or, vous l'avez souligné tout à l'heure, la disparition de l'Education Populaire empêchent ces espaces d'exister aujourd'hui.

 

La laïcité c'est l'inverse de la chasse à une religion, ou sa mise à l'index

 

RM : Je voudrais revenir sur le vocabulaire. Je voudrais vous faire réagir sur un autre mot, écartelé entre la droite et la gauche, l'extrême droite et l'extrême gauche, c'est le mot laïcité. Quel rôle peut jouer l'islam dans les quartiers populaires à propos de la laïcité ?

SB : Avant de répondre à votre question, je voudrais dire un petit mot sur cette instrumentalisation de la laïcité. On peut s'interroger et se demander pourquoi et comment l'extrême droite peut­-elle se dire laïque ? Elle qui, dans son histoire, a toujours été contre la laïcité. Elle se dit également pour le droit des femmes, elle qui a toujours été contre d'ailleurs. Est­-ce une conversion ? Ou simplement parce que la laïcité, comme le droit des femmes, ont eu tendance à être récupérés et instrumentalisés au profit d'autre chose. Dans les quartiers populaires, l'Islam n'est pas plus important que par le passé, il est plus visible. Et c'est une sacrée différence ! Il est plus visible non pas qu'il y ait plus de musulmans mais parce que les musulmans sont maintenant français, nés français. Les parents quand ils venaient n'étaient pas moins musulmans que leurs enfants mais ils estimaient qu'ils n'allaient pas rester, ils considéraient qu'ils n'étaient pas chez eux. On le leur rappelait d'ailleurs et on faisait tout pour qu'ils ne se sentent pas chez eux ! Ils ne se considéraient pas comme chez eux et d'ailleurs ça les protégeait un petit peu puisqu'ils avaient l'espoir du retour. Il se disaient, toutes ces souffrances seront terminées le jour où je pourrais rentrer pour ouvrir mon petit commerce ou acheter ma petite terre. Les enfants n'ont pas cette protection du retour. Et les enfants ne sont pas dans ce rapport avec la société française qui était un rapport d'extériorité. Eux ont un rapport d'intériorité car ils sont français. Ils ne voient pas pourquoi ils devraient masquer leur foi religieuse. Et donc ce qui apparaît comme "on est envahi par les musulmans" n'est en fait qu'une visibilité, n'est en fait que la banalisation du fait que l'islam est devenu un des éléments des identités plurielles françaises à côté des autres religions. (...) Cette visibilité plus grande, si on avait eu un débat politique serein, si on avait eu une classe politique qui n'instrumentalise pas, ça aurait pu être un constat, un constat qui fait débat. On n'a pas eu ça, on a eu une hystérisation, tout ce qui a trait à l'islam  pour le droit des femmes. La laïcité est devenue l'inverse de ce que pourquoi elle a été créée car elle n'a de sens que dans une société qui n'est pas homogène. Elle a été inventée pour permettre à des différences de vivre ensemble dans l'égalité et donc la laïcité c'est l'inverse de la chasse à une religion, ou à sa mise à l'index. La laïcité, c'est créer les conditions pour que les différentes fois, et non­ fois d'ailleurs, les athées, puissent vivre ensemble sur un même territoire. Aujourd'hui elle est devenue une laïcité de combat dans laquelle on présente une religion comme portant tous les dangers. On comprendra pourquoi le Front National est devenu laïque ! Il est devenu laïque parce que la laïcité a été dévitalisée de son contenu et on lui a donné un autre contenu qui n'a plus rien à voir avec son sens historique (...).

 

RM : A Béziers certains ont décidé de résister à leur façon, hors des partis politiques traditionnels, en créant un contre journal "Envie à Béziers". C'est finalement par la presse que s'organise cette résistance, vous connaissez ce contre­journal ?

SB : Je n'étais pas au courant, ça me réjouit et ça m'intéresse de voir ce qu'on peut faire ensemble !

 RM : Je transmets au Comité de Rédaction ! M . Bouamama, merci pour cet entretien.

 

A écouter : " Racailles, petits blanc, différentes approches, même combat" débat entre Saïd Bouamama et Aymeric Patricot sur Radio Pays d'Hérault (http://www.rphfm.org/Allez­savoir­Racailles­petits.html)

A consulter : le blog de Saïd Bouamama (https://bouamamas.wordpress.com/)

Bibliographie : http://www.babelio.com/auteur/Said­Bouamama/60849