En novembre dernier, le fameux dessinateur de bande dessinée Lewis Trondheim et sa compagne et coloriste préférée Brigitte Findakly sont venus nous rencontrer et présenter leur dernier ouvrage « Coquelicots d'Irak ». Ils y présentent, sous forme de planches, l'enfance en Irak de Brigitte et sa vie ensuite en France. Voici l'interview publique qu'En vie à Béziers a réalisé pour l'occasion, à la Cosmopolithèque, et sans micro !

Propos recueillis par Nadja Keller

Lewis Trondheim : Bonjour, bienvenue ! (rires) Bon, moi ça va, parce que je parle fort, mais avec Brigitte c'est plus compliqué. Qu'est ce tu as dit, Brigitte ? (nouveaux rires) On entend rien du tout quand tu parles... Alors moi je fais les gags, et Brigitte raconte les vraies choses (rire de Brigitte).

Nadja Keller : Super ! C'est bien si vous faites le show.
Brigitte Findakly : Lewis est capable, de faire le show. Moi, non.

 

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NK : Alors je vais essayer de coordonner tout ça. Donc on est là aujourd'hui pour parler un peu de la BD « Coquelicots d'Irak », de Brigitte Findakly et Lewis Trondheim. Pour commencer, est ce que vous voulez bien nous proposer une petite présentation de vous-même ?

LT : Alors en claquettes ! (Lewis se lève et sautille joyeusement sur la scène). Voilà ! (rires et applaudissements) : j'ai fait du morse. Pour ceux qui savent le morse, ça veut dire que je suis auteur de bande dessinée depuis plus de 30 ans, que j'ai eu le Grand Prix au Festival d'Angoulême en 2006, Chevalier des Arts et Lettres en 2005, que je suis éditeur au sein d'une structure qui s'appelle l'Association depuis 1990, qui a édité ce livre-là. On est 6 co-fondateurs. On a créé cette structure là parce qu'on voulait faire des livres un peu différents de d'habitude. Des romans graphiques, des histoires autobiographiques. Et, elle m'a épousé, ou je l'ai épousée, donc on s'est épousé, en 1993. On travaillait ensemble dans le même atelier de bande dessinée à Paris. Et dès qu'on a décidé de se marier et d'avoir des enfants, on a fui Paris et on s'est installé dans le Sud. Et là on vit à Montpellier depuis 21 ans, environ. Moi je suis né à Fontainebleau et Brigitte, non. (rires)

BF : Devinez où je suis née? (rires) Moi, je suis donc née en Irak. Je suis arrivée en France en 1973. Depuis 1981 je suis coloriste de bande dessinée. Et exceptionnellement, mais c'était un peu évident, on a écrit ce livre ensemble avec Lewis. C'est une autobiographie sur mon enfance en Irak, de ma naissance en 1959 jusqu'en 73. Mais pour le reste, je continue d'être coloriste de BD pour notamment Lewis Trondheim, Joan Sfar, pour Larcenet et plein d'autres auteurs.

NK : A Béziers on se sent parfois démunis, par rapport à des possibilités qu'on aimerait voir exister, du coup on crée des lieux. On crée par exemple la Cosmopolithèque parce qu'on trouve qu'il manque un espace en centre-ville pour les associations. Et ton expérience de création de l'Association, Lewis, je pense que ça peut nous intéresser. Comment fonde-t-on ainsi une maison d'édition?

LT : Je pense que la nature a horreur du vide. Donc à partir du moment où il y un manque, automatiquement les êtres humains font en sorte que ce vide soit comblé. Nous en 1990 on voyait qu'il y avait beaucoup de bandes dessinées cartonnées couleur qui parlaient d'histoire etc. On voulait faire des choses très différentes. On s'est pris par la main, on s'est dit si personne ne le fait on va le faire, et puis c'est tout !
BF : Parce qu'il faut signaler que les grands éditeurs de l'époque n'étaient pas intéressés par ce genre de livre.
LT : J'ai un dessin un peu minimaliste et animalier, ce qui fait généralement penser que c'est pour enfants, alors que c'est plutôt un propos ado- adultes. Plusieurs fois j'ai proposé des albums à des éditeurs, à cette époque-là, ce n'était pas possible. Cette structure, on l'a fondée pour proposer des choses et des formats différents. On voulait montrer que la BD ça pouvait aussi être des romans graphiques de plusieurs centaines de pages ou des récits autobiographiques, des reportages. On a fait des reportages en Inde, en Égypte avec des auteurs dans les années 90. On a publié Guy Delisle, avec « Pyongyang », « Shenzen » (1) des récits qu'il a faits quand il était en Corée du Nord et en Chine. On a fait publier Marjane Satrapi avec « Persepolis » (2)...On a vraiment essayé de défricher le champ de la bande dessinée par rapport à l'image de base qui peut être Tintin, Astérix et Lucky Luke, qui sont de très bons albums faits par de très bons auteurs. Mais on s'est plus rangé du côté du roman, de la littérature.

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NK : C'est un peu vous qui avez lancé la « mode » du roman graphique, non ?


BF : Ça a très vite plutôt bien marché. Finalement même moi qui en 1990 était déjà coloriste de bande dessinée, je ne lisais pas beaucoup de BD parce que à l'époque ce que je voyais ne m'intéressait pas. Avec la création de l'Association, leurs livres m'ont ramenée à la BD. On est très nombreux à s'être remis à lire de la BD et même des personnes qui n'en avaient jamais lue sont venues à lire ce genre de BD qui étaient effectivement plus proches des gens. Aussi avec Coquelicots d'Irak, en dédicace, beaucoup de gens qui sont venus me voir, souvent parce qu'ils avaient entendu dire du bien de ce livre, à la radio, chez le libraire, me disaient « moi je ne lis jamais de BD, mais ça c'est différent ». Donc en fait tout le monde y trouve son compte.
LT : Quand on a créé l'Association, on pensait qu'il y avait quelque chose à faire à ce moment-là, on s'est pris en main, on l'a fait. Pour nous les étoiles étaient alignées, parfois peut être que c'est plus compliqué.
BF : Et vous, comment ça se passe ?

NK : Il y a plein de petits projets à Béziers, comme la Cosmopolithèque. Parce que en effet il y a des vides à combler en terme de stimulation intellectuelle et culturelle.
BF : J'ai appris qu'il y avait une seule librairie indépendante à Béziers. C'est assez surprenant quand même. Bravo à votre libraire alors (applaudissements), c'est très important !
LT : En même temps on peut pas être Capitale mondiale du vin (rires) et aimer les livres, c'est compliqué. Boire ou lire, il faut choisir ! (nouveaux rires)

NK : La BD Coquelicots d'Irak est constituée de planches qui racontent le quotidien et la vision du monde de Brigitte. C'est un récit autobiographique assez émouvant. Je voulais que vous nous expliquiez un peu quel rapport vous avez à l'autobiographie. Est-ce que c'est une démarche habituelle que tu as de faire des récits de vie, Lewis ? Et toi, Brigitte, qu'est ce qui t'as motivée à faire ce récit ? J'ai compris que Lewis est ton compagnon de vie et de travail parfois, comment est né ce choix de faire ce récit ensemble, qu'est-ce que cela a impliqué?


LT : Alors y a plusieurs questions, là ! (rires) Depuis 93, régulièrement je fais des récits autobiographiques. Maintenant je me suis plus spécialisé dans des histoires très courtes. Ça s'appelle « les petits riens » (3). C'est des histoires que je vois, je pense, j'entends, juste en une page avec de l'aquarelle, parce que je voulais apprendre à faire de la couleur. Concernant Brigitte, ça fait longtemps qu'elle voulait faire le projet, plutôt toute seule à priori.
BF : Oui en fait, j'avais commencé à écrire il y a déjà plusieurs années.
LT : Juste, je précise que ta mère est française, ton père est irakien. Il a fait ses études dentaires en France, il a rencontré ta mère, s'est marié en secret en France, et retourné en Irak où sa famille lui avait préparé une fiancée. Il a mis plusieurs mois à avouer finalement qu'il s'était marié en France, il a fait venir sa femme et ils ont vécu 22 ans là-bas, entre 50 et 73.
BF : Et tout ça est dans la BD. Mon père est chrétien orthodoxe, ma mère chrétienne catholique. J'ai été baptisée 2 fois, une fois chez les catholiques, une fois chez les orthodoxes, pour faire plaisir à tout le monde. A l'école j'étais scolarisée dans une école publique, où les cours de Coran étaient obligatoires. Sauf pour les chrétiens, on devait quitter la classe. Je n'ai pas compris pourquoi moi qui étais bonne élève, on m'avait exclue de ce cours et je me suis mise à pleurer. Mes parents m'ont expliqué puis ils m'ont dit « tu veux assister à ça ? » et j'ai dit oui. Alors mon père a demandé à ce que j'assiste aussi à ce cours-là. Baptisée 2 fois, j'ai appris le Coran par cœur, et résultat des comptes, rien à faire, je suis athée. (rires) Profondément athée.
LW : Mais t'as pas essayé la Torah ?
BF : Non, mais je travaille beaucoup avec Joan Sfar qui est juif. Mais athée aussi. Enfin voilà. Et donc mon père décide en 1973 de venir en France parce que la situation en Irak commençait à aller mal. Sadam Hussein n'était pas encore président de la république, il était vice-président, mais il avait déjà beaucoup d'influence. Et au quotidien en tous cas, ça commençait à aller mal. Mon père a dit : « on va venir en France, on va rester le temps nécessaire jusqu'à ce que ça aille mieux en Irak. Et puis on retournera en Irak. » Bien entendu, on est jamais retourné, mais toute ma famille est restée là-bas. Et depuis 5-6 ans, mes cousins cousines m'ont dit « bon bah voilà, on va émigrer parce que on en peut plus, c'est plus possible, la situation ne s'améliore pas, et on veut que nos enfants aient un avenir ». Ils se sont tous mis à faire des demandes d'émigration. Maintenant j'ai de la famille en Australie, en Nouvelle Zélande, aux États-Unis, au Canada, en Suède, j'ai un cousin en France. La dernière fois que je suis retournée en Irak, c'était en 89 à la fin de la guerre Iran-Irak, juste avant la guerre du Golfe. Je pensais y retourner encore régulièrement. Puis après la première guerre du Golfe, la situation était vraiment très mauvaise et ma famille me disait « vaut mieux pas que tu viennes, c'est pas sûr ». J'ai attendu, attendu, attendu, mais dans mon esprit je pensais sincèrement qu'un jour ou l'autre j'allais y retourner. Maintenant qu'ils ont tous émigré ça veut dire que je ne vais pas y retourner, car je ne me vois pas y aller sans les voir. Et cette nécessité d'écrire mes souvenirs est venue de cette façon. J'ai commencé à écrire mais ce que j'écrivais n'était pas bien. J'y mettais trop de sentiments, et c'était pas bien. Mais je me suis dit, c'est pas grave je le note quand même et j'ai noté toutes les choses qui ont été importantes pour moi, en Irak. Tous les bons souvenirs, les moins bons, le quotidien, tout ce qui me rattachait à l'Irak.

Maintenant qu'ils ont tous émigré ça veut dire que je ne vais pas y retourner


LT : Puis le journal le Monde m'a dit: « on va lancer une application qui s'appellera « La Matinale » et on voudrait que tu fasses un strip sur l'actualité toutes les semaines. » J'ai commencé à chercher des sujets. Avec Brigitte à côté qui cherchait depuis longtemps à écrire son histoire, je me suis dit, peut-être qu'on pouvait faire ça ensemble. Si on n'était pas d'accord sur une histoire, le risque c'est de dire « bon, bah voilà, on arrête tout » et de divorcer, (rires) mais ça ne s'est pas passé, donc ça va.
BF : J'étais vraiment en toute confiance avec Lewis, parce qu'il a toujours son franc-parler et je savais que s'il y avait une histoire que je trouvais bien, mais qui n'était peut-être pas intéressante, Lewis me l'aurait dit. Deux fois, je lui ai raconté quelque chose et il m'a dit « non ce n'est pas très intéressant » (rires). Et du coup je trouvais ça bien, parce que si j'avais travaillé avec un autre co-scénariste, il n'aurait peut-être pas osé me le dire. C'était très bien. A chaque fois, à partir des notes que j'avais prises, je racontais à Lewis un souvenir, il le mettait en forme. Après je relisais, pour moi c'était important que le lecteur comprenne bien les choses. Après il dessinait et je mettais en couleur.
LT : Elle me demandait souvent « Est-ce que tu crois qu'il va comprendre ? Est-ce que tu crois qu'il va comprendre ? », je lui répondais « Ecoute, il faut faire confiance à l'intelligence du lecteur, (rires) faut pas tout prémâcher, il faut qu'il puisse comprendre tout seul » et ça a fonctionné comme ça. Mon but en tant que coscénariste sur le projet c'était surtout de ne pas être dans le sentimentalisme, ne pas romancer, ne pas réécrire des dialogues, rester très objectif et factuel.
BF : Je voulais que le lecteur lise ce livre un peu comme si j'étais assise à côté et que je vous racontais mes souvenirs, en vous montrant de temps en temps une ou deux photos. Ce que je cherche à dire finalement c'est que j'ai vécu 14 ans en Irak. A l'époque il y a eu une succession de coups d'états mais, ce que j'ai vécu, ce sont essentiellement de bons souvenirs. On avait une vie normale, malgré les couvre-feux etc, j'avais mes parents, ma famille, mes amis, l'école, enfin le quotidien. Ce n'est pas du tout un livre triste.
LT : Au contraire, quand il y avait un coup d'état, elle était contente, parce que ça voulait dire qu'il n'y avait pas école le lendemain ! (rires) D'un point de vue de narration, ce n'est pas parce qu' on va être sincère et mettre ses tripes sur la table que le livre va être bon. La difficulté c'est de trouver une tonalité, un angle, un regard spécifique de façon à ce que ce soit intéressant. C'est pour ça qu'on est parti avec Brigitte sur les photos en début d'histoire. Pour ancrer le récit dans une réalité autobiographique, l'accrocher au réel.
BF : Le récit est plein d'anecdotes.
LT : Celle qui m'a le plus sidéré et qu'on raconte dans le livre, c'est quand le gouvernement donne aux paysans des grains de blé entourés de pesticide rouge, en leur disant « C'est pour planter, comme ça vous aurez de plus grandes récoltes, mais surtout pas pour manger ». A l'époque, le message n'est peut-être pas bien passé, ils les ont mangés en pensant que c'était de la sauce tomate. Ils ont été malades, ils se sont dit c'est dégueulasse et ont donné le blé au bétail. Le bétail meurt, ah mince, qu'est-ce qu'on fait du reste, on le jette dans la rivière. Les poissons meurent.
BF : Et pendant 2 mois on ne pouvait plus manger ni viande, ni poisson. Donc tout le monde achetait du corned-beef américain en conserve.
LT : Voilà. A la fois drôle et pathétique.

NK : C'est en effet un peu le ton de l'ouvrage. Ce témoignage individuel à la fois drôle et touchant, qui reflète en même temps une réalité plus globale et historique.
LT : L'ambassadeur d'Irak en France a contacté Brigitte l'année dernière, quand le livre est sorti, pour lui dire qu'il s'était retrouvé totalement dans ce livre-là.
BF : Il était très touché et content que l'on parle de l'Irak de cette façon.

La suite de l'interview en vidéo, c'est ici, bientôt!

 

1) Pyongyang et Shenzen sont des récits drôles et intéressants des voyages de Guy Delisle en Corée du Nord et en Chine http://www.guydelisle.com/
2) Persepolis est une super BD où Marjane Satrapi nous raconte son enfance à Téhéran puis son exil en Europe à l'adolescence. Ce récit a également été adapté en film d'animation. http://mapage.noos.fr/marjane.persepolis/index2.html
3) https://www.lewistrondheim.com/blog/