« Il y a beaucoup de gens insolites à Béziers, je veux dire dans le bon sens du terme. D'autres - plus connus- sont au fond tristement banals », me déclare la romancière Marie-France Seveyrac au moment de nous séparer après deux heures d'entretien. Marie-France Seveyrac est-elle elle-même insolite ? Sans doute. Mais ce qui frappe d'emblée c'est sa soif de l'autre, sa curiosité, sa générosité, son attention à ne pas médire tout en ne trichant pas avec la vérité.

Par M.R.V.,

Après avoir interviewé cet automne l'auteure des « Nouvelles Caritats » (1) pour Evab à la Cosmopolithèque (2), nous n'avons pas voulu en rester là, l'idée de prolonger ce moment s'est imposée à nous et Marie m'a ouvert la porte de sa maison. Par quels chemins était-elle passée avant d'écrire ce roman dont Béziers, plus qu'un cadre, est un personnage à part entière ? La trame relève moins de l'autofiction que du désir pour Marie-France Seveyrac de comprendre son histoire, de la regarder, pour mieux la réinventer, en gardant les yeux grands ouverts sur ce qui l'entoure.

Aussi saisit-elle la matière de cette ville qu'elle n'habite pas depuis si longtemps de manière étonnante. On y retrouve des têtes célèbres, d'autres moins, tout un réseau de gens qui se croisent, se toisent ou s'apprivoisent. Des lieux de sociabilité, des milieux qui s'opposent et cherchent à impulser dans la ville des directions différentes. Telle une mêlée dont peut parfois sortir une amitié. L'héroïne est venue se réfugier à Béziers à la suite d'une rupture conjugale traumatisante. Elle a plongé plus avant dans la dépression et l'alcoolisme.

C'est par son travail d'artiste peintre qu'elle se sauve.

et les rencontres, en particulier d'une femme, l'autre personnage important de ce roman. Celle-ci appartient à la bourgeoisie biterroise et cherche aussi à sortir d'une histoire maritale où elle se perd. C'est le chant qui va les réunir et les ramener à la vie.

 

Ventre

Marie-France Seveyrac a toujours écrit. Mais c'est depuis peu qu'elle publie. Elle a connu tout d'abord un parcours de plasticienne dans la région parisienne, où elle a fondé une association, La Soupière à thé, avec trois autres comparses hauts en couleur. Ils ont partagé un lieu de création et animé ensemble des ateliers d'art. Plus que son travail, Marie-France aime à décrire les gens qui ont traversé sa vie. Il y a beaucoup de tendresse dans ses paroles, ce qui n'empêche pas l'humour et la distance. Comme avec cette artiste associée, psychologue de formation, embarquée dans la mouvance de la Mensa (3). Celle-ci lui décerne un taux de QI élevé : sceptique, ça l'amuse. Elle ne sait pas si elle se remettra au dessin, même si elle ne s'en est pas tout à fait éloignée : elle a exposé dans la région et s'est essayée à des portraits à l'huile. Mais elle trouve ce milieu difficile à comprendre, commandité par l'argent et s'étonne parfois des œuvres qu'elle peut découvrir au MRAC (4) de Sérignan. A l'époque de la Soupière, elle enseigne l'éco-gestion dans une banlieue sinistrée et ne s'y retrouve pas. Elle garde du respect pour ses élèves, mais souffre de la misère intellectuelle qu'elle rencontre.

Elle commence une seconde carrière de documentaliste.

La Soupière à thé commence à gagner en reconnaissance. Un soir, elle arrive en retard dans un théâtre et attend l'entracte en même temps qu'un autre spectateur éconduit. La belle histoire d'amour dure quatre années, ils voyagent beaucoup, lui est un professeur de lettres brillant, très attentionné, trop peut-être, les signes s'accumulent, mais c'est l'aveuglement. Elle s'étonne encore aujourd'hui de ne pas avoir regardé cet homme avec lucidité. Quand ils décident de se marier, elle quitte tout, change de région, et s'installe chez lui. Elle se retrouve vite enfermée dans une histoire familiale opaque et inquiétante. Le mari idéal tombe le masque. Elle n'hésite pas à le comparer à un Eichmann, qui serait privé de véritables émotions, et ne s'épargne pas, elle aurait été une Mme Eichmann cultivant son « petit paradis de fleurs » à Auschwitz (5).

Exagéré ? On est pourtant surpris d'apprendre qu'une bibliothèque consacrée à l'histoire nazie cernait leur lit conjugal. C'est le sujet du premier tome du cycle romanesque qu'elle commence après leur séparation et qu'elle est en train de retravailler un à un. « La femme, la fille et le sang » évoque ce personnage schizoïde. Mais ce n'est pas le récit d'une victime. L'écriture joue ici un rôle de résilience. Dans le deuxième tome, Marie-France Seveyrac s'est attachée à décrire le milieu psychiatrique, dont elle a fait l'expérience au plus fort de sa période alcoolique, au centre bien nommé Camille Claudel (6). Elle y a rencontré une immense détresse psychologique, affective et intellectuelle, mais chez des êtres hypersensibles, formidables d'humanité qui lui ont fait du bien, alors que son mari lui avait fait entrevoir « l'existence du mal ». Elle s'est métamorphosée en « journaliste » en immersion, a feint la misère pécuniaire, s'est fondue dans ce milieu junkie, et a « mis dans sa besace plein d'histoires humaines ». « Ҫa vaut tous les voyages en Chine, en Inde. » Elle touche aux limites de l'humain. Elle cohabite dans son errance avec un gars sorti de prison qui aurait assassiné le meurtrier de son père. Jamais il ne la regardait, jamais il ne lui parlait. Pourquoi s'en est-elle sortie ? Pourquoi d'autres ne s'en sortent pas ? Cela reste un mystère pour la romancière. Peut-être grâce à son enfance solide, des parents aimants - leur photographie, la seule visible, est posée sur un des jolis meubles de sa maison, et grâce au lien qui l'unit à son frère. Guérit-on d'une enfance désastreuse, se demande Marie-France Seveyrac, pensant aux êtres si frêles qu'elle a côtoyés ? Elle participe aujourd'hui en tant qu'animatrice aux groupes de parole de la plus vieille association française d'accompagnement et de lutte antialcoolique, « Santé de la famille ».

Ses amis lui envient presque ces moments d'échanges sincères incroyables. Elle, aujourd'hui hors alcool, rit : « Vous savez ce qu'il vous reste à faire, un verre, et puis deux, et puis la bouteille. » Elle chante également dans un groupe de musique de cabaret, les Cat'moiselles, où elle peut laisser libre cours à sa passion du chant lyrique. Elle a suivi le Conservatoire plus jeune et aurait pu entamer une carrière. On aperçoit de nombreux CD d'opéras à côté d'ouvrages littéraires dans son coin salon. Les quatre amies qui s'amusent beaucoup ensemble se produisent souvent dans les maisons de retraite et parviennent à éveiller et capter l'attention de ces personnes âgées, qui ont parfois basculé dans l'amnésie et l'indifférence. Elles en sont sûres, c'est la force rassurante de leur amitié, une joyeuse version de caritats, qui les atteint.

Plusieurs masques, parfois de belles pièces du Gabon, ont trouvé au milieu de quelques objets délicats leur place dans l'appartement de Marie-France Seveyrac. Elle aime les histoires, aime raconter des histoires, pour mettre en abyme la vérité des êtres, capables de perversité, mais aussi d'humanité, à Béziers comme ailleurs. Et à mon tour, c'est un peu de son histoire que j'ai sorti de ma besace pour vous, lecteurs d'Envie à Béziers.

 

portraitMFS

 

1. Titre du 3ème tome du cycle romanesque écrit par Marie-France Seveyrac, publié chez Phénix d'Azur éditions.
2. Nom de l'immeuble associatif créé en 2016 à Béziers.
3. Organisation internationale qui regroupe les 2% personnes ayant les taux de QI les plus élevés.
4. Musée régional d'Art Contemporain.
5. Probablement le nouveau titre du second tome du cycle romanesque.
6. Centre de psychothérapie biterrois.