Gregory Chambat, enseignant, a publié en 2016 « L'École des réac-publicains, la pédagogie noire du FN et des néo-conservateurs » , aux Editions Libertalia. Il était à Béziers ce 10 mai 2017, à la Colonie Espagnole à l'invitation du journal "Envie à Béziers" et de l'association CAID-E, pour nous en parler. (Conférence à écouter sur Radio Pays d'Hérault dans l'émission Allez Savoir)

Propos recueillis par Robert Martin,

Robert Martin : L'école suscite une grande attention de la part des politiques mais plus particulièrement de droite et d'extrême droite. L'école est-elle vraiment en danger et quelle est la nature des menaces ?


Gregory Chambat : Ce qu'il faut comprendre c'est qu'effectivement l'école est un des piliers des programmes d'extrême droite. C'est une vieille obsession historique de l'extrême droite depuis plus d'un siècle. C'est un enjeu idéologique, politique et pour elle c'est un terrain d'intervention privilégié. L'école a été, pendant cette campagne présidentielle, un élément de débat particulièrement fort, non pas un débat technique sur les objectifs et les finalités de l'école, mais une espèce de prise d'otages idéologique où il s'est agi de rétablir l'autorité, de mettre en avant un roman national, de réintroduire l'estrade pour certains dans les salles de classe. On voit comment cette hégémonie culturelle de l'extrême droite dans le débat politique actuel a pris ce biais de l'école et de l'éducation pour être sur le devant de la scène et faire en sorte que ses idées soient au mieux commentées par les autres, au pire reprises directement par un certain nombre de candidats.

 

Réac-publicain, c'est vision rétrograde et régressive de la République

 

RM : Dans votre livre vous parlez des réac-publicains, c'est une galaxie un peu complexe où ne figure pas que l'extrême droite. Qui sont-ils ?


GC : Ce discours qui est fondamentalement un discours d'extrême droite, est repris aujourd'hui par un certain nombre de personnes. Le mot réac-publicain fait référence à un débat qui a une trentaine d'années mais qui est toujours vivant, toujours vivace aujourd'hui qui oppose ce qui se sont appelés eux-mêmes les républicains, bien avant le parti de Nicolas Sarkozy, face à ce qu'ils appelaient les pédagogues, les pédagogistes, les pédagogos, les pédabobos enfin toute une série d'insultes. Ce courant qui se revendique républicain, j'ai choisi de l'analyser, de le décrypter, d'en raconter l'histoire et surtout parce que cela me semblait fondamental, de ne pas lui laisser le monopole de l'usage du mot républicain et de la république. Ils sont porteurs d'une certaine vision de la République, une vision rétrograde, régressive d'où le mot-valise réac-publicain. Il est important de qualifier politiquement leurs projets, leur programme. Cette République c'est aussi à nous, militants pédagogues, syndicalistes ou associatifs à nous revendiquer d'une République qui serait démocratique, sociale et universelle pour reprendre la manière dont elle était définie par le mouvement ouvrier.


RM : Mais c'est au nom de la république elle-même qu'ils organisent une attaque en règle contre l'école républicaine.


GC : Au nom d'une certaine idée de la République et d'une certaine idée aussi de l'école républicaine avec une mystification, un fantasme de l'école de Jules Ferry qui devient l'horizon absolu. L'avenir de l'école se trouverait dans son passé qui date maintenant de plus d'un siècle en gommant volontairement, significativement, tout ce qui faisait la spécificité de ce projet républicain de Jules Ferry. C'était certes une école pour tous mais organisée avec deux ordres scolaires, l'école du peuple qu'on connaît, publique, gratuite et obligatoire, réservée aux enfants du peuple et puis, une école pour l'élite, l'enseignement secondaire. Ces deux systèmes étaient totalement cloisonnés, c'est à dire une école de la ségrégation sociale qui est bien dans ce projet et dans la vision de ces réac-publicains même s'ils se gardent bien de préciser comment fonctionnait cette école de Jules Ferry.


RM : On est donc bien loin de l'école du peuple dont rêvait Célestin Freinet ou même de l'école émancipée de certains syndicalistes enseignants.


GC : Il me semble important d'expliquer pour comprendre cette obsession de l'extrême droite et des droites extrêmes pour l'éducation. Il faut se débarrasser d'une idée qui pourrait sembler comme ça à priori, spontanément juste qui serait que l'extrême droite serait contre l'éducation et contre la transmission des savoirs. Ce n'est pas du tout le cas. Ce qu'ils veulent c'est utiliser l'école, non pas la détruire, au profit de leur projet idéologique. C'est moins l'institution elle-même qui déjà est trop inégalitaire et trop peu autoritaire pour eux qu'ils vont combattre mais ceux qui, au sein de cette institution, veulent la transformer, l'améliorer et la changer. Du coup la référence à Célestin Freinet est particulièrement pertinente parce qu'il a été poussé à la démission par l'extrême droite de l'époque, c'était l'Action Française et Charles Maurras dans l'entre deux guerres qui ont monté une campagne d'une extrême violence contre son enseignement qui était jugé, entre autres critiques, comme n'étant pas assez nationaliste.

 

Passer d'une école pour le peuple à une école du peuple

 

RM : Vous revendiquez comme enseignant une dimension révolutionnaire de l'engagement pédagogique mais aussi une dimension pédagogique de l'engagement syndical. Cette tradition ne s'est-elle pas un peu perdue dans le monde enseignant ?


GC : Tout à l'heure vous me parliez de l'école émancipée, c'est un des fondements de la naissance du syndicalisme enseignant au début du 20ème siècle. L'idée était de faire le lien entre le combat à l'intérieur d'une école publique qui était rejetée par une partie du mouvement ouvrier organisé et le travail syndical. Il s'agissait à la fois d'améliorer les conditions de travail aussi bien des enseignants, des personnels que des élèves mais aussi avancer vers une autre société, vers une autre finalité pour l'éducation non pas l'école telle que la voulait la république, c'est à dire une école qui perpétue l'ordre établi, mais une école qui fournisse au peuple les outils de savoirs, de connaissances pour son émancipation. Passer d'une école pour le peuple à une école du peuple, organisée par et pour le peuple.


RM : Aujourd'hui on assiste à une remise en cause permanente des valeurs d'égalité de fraternité, de solidarité. C'est encore à l'école qu'on peut parler histoire, philosophie, culture ! L'école ne demeure-t-elle pas le lieu privilégié et l'unique chance de cette émancipation dont vous parlez pour les prochaines générations qu'on annonce comme sacrifiées ?


GC : C'est pour cela que le discours ne peut pas être simpliste. J'ai évoqué une institution qui reproduisait des inégalités, qui les légitimait, et en même temps cette institution est traversée par des luttes, par des orientations qui peuvent être différentes, qui font que le travail de chaque enseignant dans sa classe n'est pas directement dicté par le ministre qui le surveille dans son dos. On a une marge de manœuvre, et dans cette marge de manœuvre qu'on peut trouver dans l'institution, on peut œuvrer pédagogiquement à une émancipation et à une transformation de la société . Cela passe par les deux aspects qu'on a évoqués, c'est à dire d'abord par un engagement social. Comme le montrait Célestin Freinet, c'est indispensable, on ne changera pas l'école et la société depuis simplement sa salle de classe. Ça n'empêche pas dans nos pratiques que l'on doive fournir les outils pour comprendre le monde et pour le changer.


RM : Vous venez donc à Béziers ce mercredi 10 mai et ici, on est bien placé pour se rendre compte que l'école est bien un enjeu politique essentiel. Robert Ménard a usé et abusé des provocations contre l'école, les enseignants et les parents.
GC : Il attaque même l'école au karcher. C'était le titre de l'intervention sur l'école au printemps dernier au cours du rassemblement "Oz la droite" : "Passer l'école de mai 68 au karcher, on commence quand ?

 

rééduquer les populations issues de l'immigration dans une perspective nationale bien pensée

 

RM : A Béziers, va débuter une expérience de type "Espérance Banlieues", drôle de pédagogie alternative ?


GC : Une des raisons de ma venue à Béziers, c'est que j'enseigne depuis 20 ans à Mantes-la-Ville. Il se trouve que cette commune est la première qui a élu un maire Front National lui-même enseignant, prof d'histoire-géo. C'est dans ce cadre-là d'échanges de résistances que je vais venir parler à Béziers sur ce réseau "Espérance Banlieues" et ces écoles privées hors contrat qui se développent et sur lequel j'ai un petit peu travaillé. Il se trouve et ce n'est pas un hasard qu'à Mantes la Jolie une école ait été ouverte à la rentrée dernière. Pour Robert Ménard ces écoles sont le modèle éducatif qu'il faut suivre. Ce sont des écoles qui évoquent cette nostalgie de l'école d'antan tout en la transformant : un uniforme, l'exaltation de l'amour de la patrie. C'est l'objectif assimilationniste de ces écoles de faire aimer la patrie et cela passe par le salut au drapeau national et au drapeau de l'école et chanter la Marseillaise.

Enfin des cours d'histoire qui sont là pour célébrer le récit national et apprendre à ces populations qui sont particulièrement ciblées comment aimer la France. Ces écoles visent les populations issues de l'immigration, considérées comme étant naturellement hostiles à la France, à la patrie, à la République et qu'il faudrait donc rééduquer dans une perspective nationale bien pensée. Ce n'est pas très surprenant car si on se penche sur l'organigramme de la fondation "Espérance Banlieues", on retrouve un certain nombre d'officines d'extrême droite en particulier liées au milieu traditionaliste religieux mais aussi des nostalgiques de l'OAS c'est à dire que siège au conseil de la fondation le président d'une association qui s'appelle "Secours de France" qui avait été créée pour réhabiliter les prisonniers de l'OAS à la fin de la guerre d'Algérie.


RM : L'école de l'espoir existe-t-elle ? Comment résister aux attaques dont elle est l'objet ? Et qui ?


GC : Tout le monde ! Je pense que d'abord il ne faut pas considérer que l'école serait à l'abri de ces attaques de l'extrême droite et qu'elle aurait comme ça une espèce de neutralité politique qui la ferait vivre hors sol. L'école est complètement inscrite dans le champ social, dans les quartiers, dans les villes, et il ne faut pas vouloir en faire une espèce de sanctuaire. Au contraire le rôle des enseignants c'est de faire le lien avec les familles, avec les quartiers, sachant que tous ses dysfonctionnements nourrissent le rejet de l'école, comme on l'a vu avec la journée de retrait de l'école lancée contre l'enseignement sur les questions du genre et sur l'égalité entre les sexes et portée par l'extrême droite. Un travail est à faire en direction des familles, dans la solidarité au sein des établissements et puis une réflexion aussi sur "à quoi sert l'école ?", pourquoi on apprend certaines choses, pourquoi certaines choses sont importantes. Il nous appartient de développer des enseignements qui éclairent le monde car avant d'espérer le changer il faut le comprendre.

                                                               
RM : Des inquiétudes après ce premier tour des élections présidentielles ?


GC : L'inquiétude est extrêmement présente surtout vu la configuration politique de ce deuxième tour. On a parlé des écoles Espérance Banlieues, il faut savoir que M. Macron, lors de sa campagne a fait participer le président de cette fondation à un de ses débats sur l'école. Donc on a d'un côté une vision d'extrême droite sur l'école nationaliste, national-républicaine puis de l'autre une perspective libérale qui n'est guère plus réjouissante et surtout qui n'est pas si antagoniste que ça ! C'est inquiétant. On n'a abordé les problèmes de l'école qu'à travers le problème des moyens, qui est déterminant, essentiel et fondamental pour améliorer le fonctionnement de l'école, mais peut-être pas assez d'un point de vue pédagogique et de réflexion sur la manière dont on enseigne, on transmet des savoirs, et de la manière dont les élèves peuvent se les approprier. Je pense que c'est un élément central car notre combat ne peut pas faire l'impasse d'une critique de l'institution.


RM : Gregory Chambat, merci pour cet entretien et pour votre déplacement à Béziers ce mercredi 10 mai où vous avez précisé et développé les problématiques de l'école, de l'éducation et des sollicitudes pour le moins dangereuses dont elle est l'objet.


GC : Merci à vous !