En cette période électorale, grand moment démocratique s'il en est, les propos tenus par Alain Cotta, économiste, membre de la Commission Trilatérale (*), dans une émission télévisée « Ce soir ou jamais », en mars 2015, ont besoin de refaire surface.

Par JF Gaudoneix


La démocratie est une espèce de leurre


Que disait-il ? « Ce que nous appelons la démocratie est une espèce de leurre, qui nous fait plaisir, parce que nous préférons nous dire tous les matins que nous avons quelque pouvoir sur les décisions collectives et que nous vivons en démocratie plutôt qu'en oligarchie ». C'est à dire le commandement du petit nombre...
Dans une interview à Radio Notre Dame - radio qui n'a rien de gauchiste – il explique que le monde - et pas que la France - est dirigé par un groupe de personnes très riches qui détiennent le pouvoir et qu'il estime à 50.000 personnes !
Alain Cotta ne s'en offusque pas, il constate, il approuve même ce système. Pour lui, « l''oligarchie est le mode naturel, obligé, du gouvernement de toutes les communautés humaines organisées ». Rien de plus normal pour ce personnage, de cautionner un tel système, il en est un des bénéficiaires. Saluons seulement sa parole vraie.
Ce groupe de personnes très riches s'est donné les moyens de maîtriser les populations.
Installée au pouvoir, l'oligarchie cherche à y rester, à conserver sa suprématie sociale. Sa première préoccupation est de contenir les masses, de s'assurer de leur passivité.


Installer la peur et le rêve


Alain Cotta, dans son livre, « Le règne des oligarchies » explique : « La condition nécessaire à toutes les manœuvres de détournement de l'attention veut que l'oligarchie contrôle – en être propriétaire est encore mieux mais plus coûteux en terme d'investissement – les médias. Une fois cette condition réalisée tout en proclamant la liberté de tous les animateurs des médias, la première manœuvre, d'une facilité exemplaire qui s'impose d'elle-même, consiste à installer deux drains sur la peur et le rêve.»
Depuis longtemps Noam CHOMSKY a dénoncé cette maîtrise des médias dans son livre « La fabrication du consentement » en 1988 ! Maîtresse des médias, l'oligarchie crée notre information, elle sait détourner l'attention des masses, elle nous formate en quelque sorte. Citons seulement son introduction : « Il n'aura échappé à personne que le postulat démocratique affirme que les médias sont indépendants, déterminés à découvrir la vérité et à la faire connaître, et non qu'ils passent le plus clair de leur temps à donner l'image d'un monde tel que les puissants souhaitent que nous nous le représentions ».
Pierre BOURDIEU, en 1996, fait aussi à peu près la même analyse quand il évoque le rôle de la télévision : « La télévision a une sorte de monopole de fait sur la formation des cerveaux d'une partie très importante de la population. Or, en mettant l'accent sur les faits divers, en remplissant ce temps rare avec du vide, du rien ou du presque rien, on écarte les informations pertinentes que devrait posséder le citoyen pour exercer ses droits démocratiques.»
Aujourd'hui, les élections sont devenues un combat médiatisé acharné pour obtenir la faveur des électeurs. Le sociologue Colin CROUCH a inventé le terme de « post-démocratie » pour qualifier le contrôle des médias sur le débat politique devenu un grand spectacle. La politique est devenue une série quotidienne à la radio et à la télévision, et une série pas chère puisque les personnalités politiques jouent bénévolement ! Les élections présidentielles ont un traitement particulier, c'est « le grand moment de la démocratie » !
Depuis la Révolution Française, le principal combat démocratique a été d'obtenir le suffrage universel : sans critère de richesse (suffrage censitaire tout au long du XIXème siècle), puis élargi aux femmes, en France, en 1944.


Est citoyen quelqu'un qui est capable de gouverner et d'être gouverné


Pourtant le système électif, qui nous vient de la Grèce antique, n'était utilisé que pour élire les stratèges, les chefs militaires. Les personnes siégeant dans l'assemblée grecque, la Boulé étaient, elles, tirées au sort ! Se référant au principe énoncé par Aristote : « Est citoyen quelqu'un qui est capable de gouverner et d'être gouverné. » L'élection, considérée dans l'antiquité comme profondément oligarchique, va devenir l'instrument démocratique par excellence dans nos sociétés modernes. La mise en place du suffrage universel détermine si un Etat est démocratique. Ce modèle a été exporté dans de nombreux pays, où nombre de dictateurs sont élus.....
Le système électif fut, à l'époque moderne, une mise à l'écart de la démocratie. Dans l'avènement des Etats-Unis d'Amérique, de la Révolution Française ou de la "Glorieuse" révolution anglaise, on retrouvera cette motivation de confisquer le pouvoir au profit d'une minorité. Dans le Contrat Social, Jean-Jacques Rousseau souligne la contradiction entre démocratie et représentation. Rousseau, parlant de la Constitution anglaise, admirée par Montesquieu, explique que le peuple anglais n'est libre que le temps d'une élection, le reste du temps, il n'est pas libre. C'est tout le problème de la représentation.
Madison, qui fut un des principaux auteurs de la Constitution des Etats-Unis d'Amérique, et 4ème président des Etats-Unis, écrit que « les républiques modernes n'accordent absolument aucun rôle au peuple.»
Quant à l'abbé Sieyès, auteur du célèbre « Qu'est-ce que le Tiers-Etat ? », il souligne l'énorme différence entre la démocratie et le régime représentatif qui pour lui constitue un gouvernement plus adapté aux « sociétés commerçantes modernes ».


Les élections ont été inventées par les élites pour mieux juguler le peuple


Un tel regard sur notre système politique peut expliquer la désaffection des urnes, ce que l'historien David Van Reybrouck appelle joliment « la fatigue démocratique » (montée de l'abstentionnisme, du vote populiste, désamour du politique et du personnel politique). Lui aussi reprend à son compte les idées présentées auparavant : « Les élections ont été inventées par les élites pour mieux juguler le peuple. »
Pour Van Reybrouck, les élections entravent la démocratie, et le titre de son dernier livre ne fait pas dans la dentelle : « Contre les élections » (sorti en février 2014). Il dénonce la conception de notre système électif que Michel Debré, avait dans les années 1960 simplement énoncée : le citoyen vote pour un candidat, et s'il n'en est pas satisfait 5 ans plus tard, il peut voter pour un autre... Cette fatigue démocratique est tellement visible que Télérama du 30 novembre 2016 consacre 3 pages à une interview de David Van Reybrouck qui prône la clérocratie : le tirage au sort au lieu du système électif. Tirage au sort parmi des personnes qui se portent volontaires.
Enfin, cette « fatigue démocratique » a des conséquences dangereuses si l'on s'en réfère à un sondage Ifop cité dans Télérama :
- 67% des Français estiment qu'il faut renoncer au suffrage universel pour confier le pouvoir à des experts non élus. (Cas de Papadimos en Grèce, de Monti en Italie).
- 40% seraient même favorables à l'arrivée d'un pouvoir politique autoritaire !
C'est bien dans une impasse dangereuse que nous mène notre système politique dit démocratique. Si nous ne voulons pas éviter ces écueils, il est urgent de chercher un autre système que celui contrôlé par 0,00067% de la population mondiale selon l'estimation d'Alain COTTA.


(*) La Trilatérale a été créée en 1973 à l'initiative du milliardaire David Rockfeller. Elle regroupe des dirigeants des multinationales, des gouvernants des pays riches et partisans du libéralisme économique. Elle orchestre en partie la mondialisation économique du monde. Moins médiatisée que le forum de Davos, elle est très active par ses nombreux réseaux.