2017, on y est, ces fameuses élections présidentielles où Marine Le Pen devrait être élue présidente de la France. Comment se préparer à la rupture du tabou de l'extrême droite au pouvoir ? Depuis que l'on a appris à vivre, aimer et construire dans une ville dirigée par Robert Ménard, peut être que ça fait moins peur.

Par Nadja Keller

Face à l'échéance des élections présidentielles, j'avance avec des œillères transparentes, absente. Mais aujourd'hui, pour Evab, j'ai décidé de sortir et d'aller à la rencontre des Biterrois. Je tiens toutefois à préciser que les personnes que j'ai choisi d'aborder et qui ont accepté de me répondre ont certainement été triées par mon instinct de préservation.

La jeune femme qui rêve de révolution

La première personne que j'interviewe est une jeune femme intimidée par le micro. Elle accepte toutefois gentiment de répondre à mes questions. Petite brune, elle a 28 ans et est née à Béziers. Elle « travaille dans le milieu associatif en droit des étrangers ». Quand je lui demande le souvenir que lui évoque le mot « élection », elle me répond immédiatement « 2002 ». En fait elle ne s'en souvient pas vraiment, mais ces élections présidentielles où « les gens avaient peur que Le Pen passe », leur « vote utile », sont gravées dans sa conscience politique. Elle déplore « l'immobilisme politique » que crée une telle manière craintive d'appréhender la démocratie. Elle m'explique avec ironie que selon elle la solution serait probablement d' « arrêter de voter » pour des « programmes qui n'ont aucune vocation à être dans l'intérêt de la population ».

 

Elle ne se sent pas du tout concernée par les élections, ce qui ne l'empêche pas de s'y intéresser beaucoup


Les élections, me dit-elle, « n'ont jamais mené à quelque chose de constructif » et elle aimerait qu'on « revoit tout le système » de prise de décision politique. Elle ne se sent « pas du tout concernée par les élections » ce qui ne l'empêche pas de « s'y intéresser beaucoup » car « c'est important de voir ça ». Elle n'est pas « convaincue que ça (l'extrême droite) passe au niveau national... car toutes les villes ne sont pas comme Béziers ». Mais si « le FN passe » elle rêve en secret que « ça crée un mouvement, que tout change et se bouleverse », même si elle est finalement « de moins en moins convaincue par cette hypothèse ». Elle m'avouera micro éteint son désir de violence, d'émeutes, de « tout casser », que l'élection du FN pourrait embraser.
Nous nous quittons sur ses rêves sceptiques de révolution et je m'en vais rencontrer le restaurateur du snack devant lequel nous étions installées.

 

Les pieds et mains de la société, l'homme du peuple

L'homme grand et barbu a 40 ans. Derrière ses fourneaux, il se définit comme « un artiste et artisan » qui transforme les aliments en bonne nourriture. Il est « issu du peuple et fier de l'être ». « Elections ? Un traumatisme, celui de la révolution française », me répond-il du tac au tac. « Depuis qu'il y a des élections, c'est de pire en pire...et ce n'est pas aujourd'hui que ça va s'arranger ». Il m'explique que « les élections locales sont très bien puisqu'on est concerné » mais pour le reste « c'est une mascarade complète ». Il distingue le peuple, « les mains et les pieds de la société » et la « bourgeoisie » qui en est la « tête ». « Mais on s'est réveillé et on comprend très bien que ce ne sont pas les pieds qui élisent la tête. ». Le « mirage » des élections qui arrivent le laisse « indifférent ». Sa colère froide me désempare. Et je décide le soir même pour me réconforter, d'interviewer l'homme avec qui je vis.

Daniel et le vote sacré

Le jeune homme un peu barbu a « 35 ans, deux enfants, travaille dans le milieu associatif et vit à Béziers depuis 2008 ». Je lui demande quel souvenir lui évoque le terme « élection ». Il évoque lui aussi les élections de 2002 puis celles de 2007 où, dans les deux cas, il n'était pas « allé voter ». Il se souvient de « débats avec des collègues du rugby : « ils pensaient que j'étais de gauche et ne comprenaient pas que je puisse ne pas aller voter ». Ses camarades étudiants en « master de développement social » sont même « violents » face à son choix, se souvient il avec émotion.

« Le vote n'est pas une fin en soi » et Daniel déplore ce « raccourci », « un outil qui nous aurait dépossédé de notre véritable pouvoir d'action ». Il me raconte ses parents « un peu anarchistes », qui ne lui ont pas transmis cette culture du « vote » avec sa « dimension presque sacrée, morale ».  Face aux élections présidentielles, « c'est un mélange de curiosité malsaine », accompagné du sentiment d' « être dans un train qui va dans une direction qui n'est pas la bonne,... la chronique d'une catastrophe annoncée...Il faut changer de système, car que ce soit le PS, Les Républicains, l'extrême droite... tout ça n'a pas trop de sens ». Il conclut en déclamant en souriant une « citation de Pablo Neruda qu' (il) aime beaucoup : ils peuvent couper toutes les fleurs, ils ne pourront jamais enlever le printemps ». Et sur cet élan d'optimisme printanier, oubliant le réchauffement climatique, je repars dès le lendemain à la rencontre hasardeuse du biterrois.

 

Quand je prononce le mot « élection », la conversation est soudain brouillée. Elle ne comprend plus le français

 

La jeune espagnole

Je m'approche d'une femme assise sur le banc d'une aire de jeux. Depuis 10 ans en France, cette jeune femme de 28 ans, née à Madrid, s'occupe de ces 3 enfants. Quand je prononce le mot « élection », la conversation est soudain brouillée. Elle ne comprend plus le français, c'est trop « compliqué » pour elle. Elle n'a jamais voté et semble ne pas vouloir comprendre de quoi il s'agit. Désemparée, je la remercie et les laisse à leur après-midi ensoleillée.


Le monsieur de gauche

J'aborde ensuite un monsieur propre et poli. Il veut bien se faire rapidement interviewer. « 57 ans, 2 enfants, marié, comptable de métier », il est né à Béziers. Il me raconte l'élection de 2002 qui l'a « profondément choqué et étonné... de se retrouver face au FN ». Il semble cependant vivre normalement le fait que « Monsieur Ménard, apparenté FN » gère sa ville natale : « il a des côtés positifs et négatifs, comme tout homme politique ». Face à la perspective du renouvellement présidentiel, il se sent en grande difficulté pour se prononcer, il votera à gauche, mais ne sait pas encore pour qui. « Ça devient n'importe quoi et c'est quand même inquiétant », me dit-il en conclusion.


Les hommes sur le banc

Trois messieurs sur un banc, place du marché au bois. L'un d'eux accepte de répondre à mes questions. 40 ans, né à Béziers, il se définit comme un homme « simple qui aime la vie ». Il ne fait « rien de ces journées, car y a pas de travail ». Et puis, il « vote pas » alors « c'est pour ça, il n'a pas de souvenirs d'élection. » Arrive son cousin. Je leur demande comment ils se sentent face aux futures élections présidentielles « franchement ça vaut rien, c'est celui qui a le bras le plus haut qui passe », disent-ils en rigolant. Ils me parlent du manque de travail à Béziers, de la délinquance des jeunes, de la drogue. « On n'aurait pas de soucis de faire des conneries s'il y avait du travail», m'explique le cousin qui fait les marchés « pour gagner 20 ou 30 euros... c'est la misère». Ils m'expliquent une fois le micro éteint qu'ils sont « gitans » et que pour eux à Béziers, les autorités publiques ne se mobilisent pas, ni dos d'âne dans leurs quartiers, ni aire de jeux pour les enfants. Alors ils sont « anti-vote », voilà. Et Ménard, c'est un « facho », ils ne l'aiment pas. Après que le cousin ait distribué à ses collègues, comme des chewing-gums, des Lexomils pour « aider à dormir », je m'éclipse, en les remerciant de m'avoir ouvert leur univers.

Le système est en bout de course, mais il ne faut pas en faire une philosophie


La femme du Lavomatic

Pour finir je m'installe avec une jolie et douce dame d'une soixantaine d'année, qui nettoie son linge au Lavomatic. « Pas loin de la retraite », elle vit « seule dans un petit appartement de 16 m² ». Elle a travaillé en maison de retraite, puis en aide à la personne et depuis quelques années, suite à des problèmes de dos, elle est reconnue « travailleur handicapée ». Elle a décidé de ne « plus regarder la télévision car, les médias, on ne peut pas leur faire confiance à 100 pour 100. Mais à qui peut-on faire confiance à 100 pour 100 ? », temporise-t-elle. Concernant les élections qui arrivent, « c'est tellement le bazar ». Elle « écoute encore », mais « ne se sent plus concernée du tout... il faut voir autrement, on a besoin de changement... L'élection de Trump, la montée de Marine Le Pen... Les gens ont besoin d'être cadrés mais comment ? », se demande-t-elle. « Je ne suis même pas sûre d'aller voter », m'avoue-t-elle, elle aussi en riant. Elle a d'autres soucis en ce moment, avec sa famille, et elle n'a pas l'impression qu'elle « ratera grand-chose ». J'éteins le micro, mais on reste à parler longtemps devant les machines à laver. Elle me raconte sa famille « Benetton » de toutes les couleurs. Son ex-mari militaire et son fils policier, des « gens biens qui font surtout un boulot d'assistante sociale », qui sont présents quand il y a suicide, injustice. Elle me conte aussi les dealers de son immeuble et la vieille dame d'en haut qui leur sert à boire l'été quand ils ont chaud. Elle se souvient de son investissement bénévole dans des assos' variées ; quand elle dormait dans sa voiture et ne savait plus où manger ou aller aux toilettes. « Le système est en bout de course, mais il ne faut pas en faire une philosophie », me dit-elle, en restant utopiste pour l'avenir. Je suis contente de finir mes rencontres biterroises avec cette femme sincère.

Une fois de plus j'ai trouvé un prétexte pour questionner ma société. J'espérai éviter les discours entendus sur les élections, c'est raté. Mais je trouve tout de même intéressant d'avoir entendu dans la bouche de tous ceux, pourtant bien différents, que j'ai rencontré un même constat et finalement une attitude similaire, souvent empreinte d'ironie, face à la réalité.
Et vous, envie d'élections cette année ?