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Le 4 mars, à quelques semaines des élections présidentielles et législatives, est organisé dans la municipalité de Béziers un colloque destiné à propager le principe dit de désislamisation. Les organisateurs et les intervenants appartiennent à des courants identitaires. Comme les 3 jours initiés par Robert Ménard en mai dernier, ce colloque cherche à asseoir une idéologie et à construire un mouvement, en marge du Front National, mais au service de sa quête du pouvoir.
Par M.R.V.

Cette mouvance n'a qu'une obsession : la charia, l'ensemble des règles qui régissent la vie d'un musulman. Alain Wagner, président de l'ICLA (1) et l'un des organisateurs de cette manifestation, définit l'islamisation comme « l'arrivée progressive des règles de la charia dans une société », dont le but serait de « détruire nos démocraties, nos libertés ». Il analyse comme une stratégie de colonisation les politiques de l'OCI (2), en lui prêtant un statut particulier (il y a eux et il y a nous), qu'il déconnecte de l'ensemble des relations de domination et de coopération internationales. Tout y passe. Non seulement les musulmans, nous dit Alain Wagner, interrogé le 14 février par Lengadoc info, refusent de manger du porc et de boire de l'alcool, mais il y aurait une volonté d'imposer un mode de vie, déclare-t-il dans la vidéo destinée à promouvoir l'évènement. L'alimentation halal envahirait nos assiettes. Le vêtement islamique nos rues. Les mosquées, nos villes. Pis, apostats et non musulmans subiraient la violence intrinsèque au musulman. Pour VLC (3), partenaire de cette journée, n'en voit-on pas la preuve à travers la prépondérance musulmane dans la criminalité ? C'est tout l'objet de l'Observatoire de l'islamisation, autre partenaire, de constituer une base de données qui recenserait les faits marquant ladite avancée de l'islam en Europe et dans le monde. Pour le général Piquemal, président de Volontaires pour la France, autre association en lice, on est au bord d'une guerre civile ethnique et religieuse qui menace de disparition l'homme blanc, européen et chrétien (sans option). Il est intéressant de constater que dans les milieux mêmes où l'indépendance de l'Algérie est vécue comme une défaite, l'intrication des relations économiques et culturelles soit vécue comme le signe d'une décadence européenne. D'un côté on légitime un système politique colonisateur réel, de l'autre on construit un objet imaginaire, l'islamisation.

Ainsi, centres culturels du monde arabe ou écoles coraniques sont vécus comme les chevaux de Troie de cette colonisation. Rien à voir avec les institutions francophones à l'étranger ou les écoles de catéchèse ! Le halal ? Un moyen d'alimenter les caisses du terrorisme, affirme Alain de Peretti, vétérinaire converti dans le combat contre l'abattage halal et autre organisateur de cette journée. Cette vision paranoïaque se généralise à l'ensemble du corps politique qui serait complice de la mise en place de cette islamisation de nos sociétés. On peut voir ainsi sur les différents sites web identitaires mis en accusation, tous les responsables politiques qui ont pu défendre un tant soit peu (plutôt peu) une volonté d'accueil des réfugiés. Pour Jean-Yves le Gallou de la fondation identitaire Polemia, les programmes scolaires de l'école publique s'adaptent aux exigences musulmanes et pour le professeur d'histoire Barbara Lefebvre, co-auteur des « Territoires perdus de la République », l'Education Nationale mettrait « sous le tapis ce qui nous dérange pour enseigner une histoire de la civilisation musulmane sans aspérité, confinant parfois à l'apologétique, tout cela au service de la glorification dogmatique du « vivre ensemble » (4). L'état, qui plus est sous un gouvernement de gauche, serait donc « l'agent » objectif de ce processus. Et tout ceci, semblerait-il en jouant les vertueux. Pas très reconnaissants les identitaires. Pourtant, à y regarder de près, les lois promulguées depuis une trentaine d'années et le discours politique dominant ont largement participé à la montée de leur vision idéologique identitaire. Mais ils aiment à se présenter comme des « dissidents », que représentants de l'état, de la justice et des médias attaqueraient systématiquement. Ces derniers seraient responsables de cette promotion illusoire de la multiculturalité, en « cachant tout ce qui porte atteinte à nos traditions », affirme Jean-Yves le Gallou.
Il faut croire que le processus d'islamisation est bien avancé, puisque l'objectif du 4 mars est d'organiser un programme de désislamisation de nos sociétés. Il s'agit d'agir. Les volontaires pour la France, inquiets de la « dévirilisation de l'homme européen », cherchent à mailler le territoire de réunions de ré-information et développent un pôle « sécurité / surveillance et sports de combat » aux accents paramilitaires. L'avocat et politicien Chansay Wilmotte préconise sur le plan juridique la déchéance de nationalité (tiens, il est d'accord avec Manuel Valls) et la disparition des aliments halal en prison, soucieux du « bien-être des animaux », un peu moins de la liberté confessionnelle. Pour le fondateur de VLC, le droit doit s'adapter à cette « guerre ». On mène bien sûr des actions contre la création de mosquée comme l'UDCC (5) à Bordeaux, exemple pourtant révélateur de l'hétérogénéité et des jeux de pouvoir du culte musulman en France (6). Mais au-delà de leurs différences et d'une défiance supposée à l'égard de sa frilosité, toutes les structures identitaires espèrent l'arrivée de Marine Le Pen au pouvoir.
Si ce colloque a lieu à Béziers, ce n'est pas fortuit. Cette ville est considérée dans ce courant idéologique, comme « un laboratoire de la dissidence ».

Invité à participer à une table ronde lors d'un forum organisé en novembre par Polémia, Robert Ménard a expliqué comment sa stratégie politique reposait sur la « limite », le « fil du rasoir ». Il déclare lui-même utiliser la mairie de Béziers comme moyen de propager ses idées, en toute bonne conscience, puisqu'elles sont censées être bénéfiques à la ville. Mais n'ayant pas été élu par tous, il sait qu'il ne peut dépasser certaines limites, notamment juridiques, et y prête très attention, tout en se vantant de les repousser. On en a malheureusement la triste expérience ici à Béziers. Robert Ménard prend pour exemple le vote municipal sur le référendum relatif à la création d'un Cada (Centre d'Accueil des Demandeurs d'Asile). Il se pose au passage en cible du sous-préfet. Il sait néanmoins -dit-il- qu'une telle mesure ne peut être reconnue par le tribunal administratif, puisqu'elle sort de son champ de compétences. Et il n'ira pas jusqu'à s'exposer à une révocation, en l'organisant de force. Mais ce vote nourrit sa propagande. Au sein même de cette réunion identitaire, il avance encore des chiffres exorbitants et parle de 90 % d'enfants musulmans inscrits dans les écoles publiques (publiques bien sûr) du centre-ville. On notera au passage de son intervention, qu'il érige le journal municipal comme arme contre le Midi Libre, autre avatar pour lui de la bien-pensance. « Le Journal de Béziers, c'est « L'événement du jeudi » dans sa pire période, mais au service de nos combats. », dit-il non sans un cynisme certain à l'assistance. Pour conclure qu'il n'est pas d'accord avec certains d'entre eux pour dire qu'un gouvernement de droite ne serait pas préférable à la gauche au pouvoir, cette gauche qui ne cesserait de « l'emmerder ». Même s'il aspire de ses vœux, quoique peu convaincu par son programme économique ou ses réactions à l'égard de « La manif pour tous », à l'élection de la candidate du FN.
Sa victoire lui permettrait à coup sûr de franchir les limites. Ce colloque nous rappelle qu'à Béziers se joue une carte politique inquiétante sur le terrain de la propagation et de l'expérimentation des idées identitaires.

1)ICLA : International Civil Liberties Allliance, organisation en lutte contre l'islamisation.
2)OCI : Organisation de la coopération islamique. Créée en 1969, cette organisation intergouvernementale a une délégation permanente à l'Onu.
3)VLC : Valeurs libérales citoyennes, parti politique belge d'extrême droite.
4)« Comment l'islam est abordé dans les manuels scolaires », entretien réalisé par Vincent Tremolet de Villers, Figaro.fr, 23/09/2016. Article relayé par un site d'extrême droite comme celui de l'ASVI.
5)UDCC : Union de défense des citoyens et contribuables, association née en réaction à la création de l'Institut des cultures d'Islam à Paris dans le Quartier de la Goutte d'Or.
Voir « Grandes ou petites mosquées ? A Bordeaux, la bataille a commencé. », Lucie Delaporte, Mediapart, 05/08/2015.