Si l'on demande aux jeunes Biterrois s'ils connaissent l'ABCR, il est probable que la plupart répondront par la négative.

Par Françoise,

Mais si l'on évoque des films comme Welcome, Terraferma, Le tableau, La prophétie des grenouilles, pourtant loin d'être grand public, ou si l'on parle de théâtre forum, il y a fort à parier que beaucoup auront des souvenirs qui resurgissent, sans pour autant faire le lien avec la première question.

C'est pourtant bien l'ABCR qui, pendant 22 ans, a tous les ans, sans grand tapage médiatique, amené des milliers d'enfants et d'adolescents voir des films de qualité lors de la Semaine d'Action contre le Racisme, elle qui a initié le théâtre forum dans plusieurs collèges et lycées de Béziers, animé des ateliers d'écriture, de contes, de musique dans certains établissements, permis la création de spectacles, d'expositions sur le thème de la différence. Elle recevait pour cela des subventions de la région, du département, de l'Agglo, à travers le Contrat Urbain de Cohésion Sociale et l'Agence nationale pour la Cohésion Sociale et l'Égalité des chances, subventions qui lui permettaient de louer films et salles de cinéma, payer les transports pour y amener les jeunes spectateurs, défrayer les intervenants dans les établissements (acteurs, conteurs ...), etc...

L'ABCR a ainsi pu, certaines années, amener jusqu'à 7000 élèves de Béziers et des alentours voir des films ambitieux et de qualité sur le thème des discriminations. La participation demandée aux familles était minime, et ainsi ces séances étaient accessibles à tous. De nombreux établissements scolaires de la ville (écoles, collèges, lycées) ont pendant des années profité des interventions de professionnels du spectacle vivant qui ont su faire émerger chez ces adolescents des choses qu'eux-mêmes ne soupçonnaient pas être en eux.

C'était poignant de regarder sur la scène de la MJC une classe de 5ème jouer un texte qu'ils avaient co-écrit avec la conteuse de l'association Musiconte

C'était vivant, c'était utile au vivre ensemble, c'était passionnant de voir des élèves de 5ème réfléchir, lors d'une séance de théâtre forum, à la meilleure façon de régler des conflits par la médiation ou l'humour, désamorçant sur scène des situations de discrimination auxquelles ils auraient dans un autre contexte réagi par la violence, racontant des moments vécus qu'ils n'avaient auparavant pas su mettre en mot.

C'était réjouissant d'entendre une salle de cinéma remplie d'adolescents applaudir à tout rompre quand Jess, héroïne de Joue-la comme Beckham, accède à son rêve de jouer dans une équipe de football professionnel, bien qu'elle soit une fille et que cela ne se fasse pas dans sa communauté, ou à la fin du Roi des masques, film hongkongais racontant l'histoire d'un vieil homme qui cherche un héritier à qui transmettre son art et qui finalement acceptera d'avoir une héritière, car « les filles sont aussi capables que les garçons ».

C'était émouvant de voir des jeunes « en grande difficulté scolaire », bouches bées au théâtre de la Cigalière où se jouait Cendrillon de Joël Pommerat, pièce forte et dérangeante, réclamant à grands « chuuutt » le silence au moindre chuchotement de la salle, pleurant même à certaines scènes, eux qui peut-être ne remettront plus les pieds dans un théâtre de leur vie.

C'était enrichissant d'écouter ces mêmes élèves débattre sur Persépolis de Marjane Satrapi, sur la guerre ou sur la place des femmes dans la société iranienne. C'était drôle, à la fin de la projection d'Au revoir les enfants de Louis Malle, de voir une jeune fille musulmane qui tout au long du film avait vibré pour l'un des héros, apprendre qu'il était juif et s'exclamer « mais alors, ils sont comme nous ! ».

C'était poignant de regarder sur la scène de la MJC une classe de 5ème jouer un texte qu'ils avaient co-écrit avec la conteuse de l'association Musiconte, sur l'acceptation de l'autre (ici des Gitans) dans une ville « grise et triste » et slamer « Enfant détesté, pourquoi ? Pas comme, pas comme, pas comme les autres... », donnant les larmes aux yeux à tous les spectateurs.

Et l'ABCR n'a plus les moyens de poursuivre son travail de sensibilisation...

Des exemples comme cela, des rencontres magiques, des moments précieux, il y en a eu beaucoup en 20 ans.

Et puis, petit à petit, les subventions données à l'ABCR ont commencé à fondre. Logique comptable ? Discrimination liée aux actions qu'elle mène par ailleurs ? En 2014, elle ne put amener que 1252 élèves au cinéma (on est loin des 7000), uniquement des enfants venant de Béziers (plus d'argent pour les cars) et quelques classes de CM2 au théâtre Sortie Ouest....

C'était la dernière année... Depuis, dans certains établissements, lors de la semaine officielle de lutte contre le racisme et les discriminations, au mois de mars, on tente de recréer en interne une Semaine d'Action contre le Racisme comme une pâle imitation de ce que proposait l'ABCR. Mais les élèves restent sur place, et voir un film sur un petit écran dans une petite salle, sans partager ce moment avec d'autres qu'on ne connaissait pas auparavant, sans applaudir, rire ou pleurer ensemble aux mêmes scènes, ce n'est pas le même plaisir, les mêmes souvenirs. Et le théâtre forum ? Il faut des professionnels pour l'animer ! Comme les ateliers d'écriture.... Et l'ABCR n'a plus les moyens de poursuivre son travail de sensibilisation...

Et en ces temps de repli, de rejet de l'autre, dans notre ville qui est parfois si « grise et  triste » des actions de celui qui la dirige, je voudrais laisser les mots de la fin à des adolescents de 13 ans, qui eux sont tellement plus vivants, et qui grâce à l'ABCR, ont pu se rendre compte que même s'ils n'étaient « pas comme, pas comme, pas comme les autres... » ils étaient sacrément formidables !

« Enfin une rencontre, rêver, partager, rire

Une rencontre comme une lumière, un soleil,

Une chaleur après le grand froid

Un arc en ciel sous un arbre

Un cadeau unique plein de bonheur

Une ouverture sans finale, sans bataille et sans guerre

Une ouverture sans droit, sur la peau et la religion

Une ouverture sans fin, sur la patience et sans différence

Une ouverture sur l'enfance... »