Des similitudes inquiétantes...

Par Jean-François Gaudoneix,

En cette année 2016, de nombreux signes nous renvoient à une époque trouble que nous croyions révolue : la montée des périls des années 1930.
Un peu partout en Europe, en Pologne, en Hongrie, en Autriche, en Suède, en France, la montée de l'extrême droite, avec son discours identitaire et xénophobe, ne peut que nous inquiéter.
En 1936, lorsque Léon Blum devint Président du Conseil, il y eut un député de l'Ardèche d'extrême droite (Action française) pour dire à la tribune de l'Assemblée Nationale combien ce moment était historique, puisque c'était la première fois qu'un juif gouvernait la France : c'était Xavier Vallat.
En 2016, lors de l'élection du maire travailliste de Londres, Sadi Khan, il y eut un tweet pour dire combien ce moment était historique, puisque c'était la première fois qu'un musulman accédait à une fonction aussi importante en Europe : c'était Robert Ménard, ne ratant pas une occasion de faire le buzz et d'enfourcher la théorie du « Grand Remplacement » chère à Renaud Camus et à l'extrême droite que l'on retrouve dans le journal municipal avec le triste « Ils arrivent »...
Cela me rappelle une copie d'examen d'un élève qui planchait sur la montée du nazisme, et qui, dans une envolée lyrique écrivait : « En ce temps-là, comme il n'y avait pas d'arabes, Hitler s'en est pris aux juifs ».
C'est dans ces temps troubles où la parole xénophobe « se libère » – comme à Béziers de nos jours – que de tels propos peuvent se tenir. En 1954, un autre Président du Conseil, Pierre Mendès-France était juif, mais là, l'extrême droite se tut, toute déconsidérée d'avoir pactisé avec les nazis sous le régime de Vichy.
Oui nous revenons aux heures sombres où l'on cherche des victimes expiatoires : hier le juif, aujourd'hui, le musulman. Nous vivons ces moments de repli lorsque Valls tente d'escamoter la question sociale en exacerbant la question identitaire. Comme Jospin en 2002 joua sur le tout sécuritaire, le PS joue aujourd'hui avec le tout identitaire. Courir après les thèses de l'extrême droite au lieu de les combattre ne fait que cautionner le discours du FN...


Mais une situation politique bien différente.


L'histoire ne se répète pas à l'identique. Dans les années 1930, il y avait une droite dure (manifestation du 6 février 1934 des ligues d'extrême droite comme les Croix de Feu, l'Action française, les Camelots du roi), mais il y avait aussi une gauche pour qui le mot socialisme avait un sens (contre-manifestation du 12 février, puis du 14 juillet 1934), une gauche qui avait un véritable projet politique et qui l'emporta en 1936.
Aujourd'hui, l'espace politique est désespérément laissé à la droite, à l'extrême droite, à un parti socialiste qui gouverne comme la droite le ferait : l'utilisation musclée des forces de l'ordre contre les manifestations sociales montre que le pouvoir s'affiche de plus en plus autoritaire et cherche à passer en force ses lois antisociales.
Dans les années 30, il y avait un véritable choix entre un idéal communiste qui faisait rêver à l'époque la classe ouvrière, mais aussi bon nombre d'intellectuels, et la tentation fasciste qui triompha dans plusieurs pays européens.
Aujourd'hui les régimes communistes ont sombré, incapables d'apporter une vie meilleure, et le monde actuel vit sous la coupe d'un capitalisme des plus voraces : 1% de la population mondiale capte l'essentiel des richesses.
S'ajoute une autre difficulté : ce ne sont plus les « capitaines d'industrie » du XIX° siècle ou les « Cent familles » du XX° siècle facilement identifiables que nous avons à combattre, mais des entités opaques, complexes, qu'une mondialisation imposée a rendu possible.
Il est terminé le temps du compromis historique réalisé par le « capitalisme fordiste et keynésien » aboutissant à un partage relativement supportable des richesses.

« Le triomphe du capitalisme financiarisé »


Aujourd'hui, nous vivons le triomphe du capitalisme financiarisé qui mène une guerre victorieuse aux pauvres. Les évènements grecs - entre autres - en sont le triste exemple.
Un économiste libéral français, prix Nobel d'économie - Maurice Allais - parle d'une version stalinienne du libéralisme, sous la forme « d'une chienlit laisser-fairiste » dans son livre « La crise mondiale d'aujourd'hui. Pour de profondes réformes des institutions financières et monétaires » (1999).
En effet, ce ne sont plus les Etats qui décident mais des structures supranationales comme le FMI, l'OMC, la Banque mondiale, l'UE. Toutes les familles politiques ou courants de pensée - ou presque - acceptent ce consensus libéral.
Dans ces conditions, comment s'attaquer à l'ennemi ?
Nos gouvernants ne sont que des « tigres de papier » pour reprendre une expression chinoise.... Ils ne sont que les exécutants des souhaits de la finance qui demande une dérégulation à outrance :
- négociations opaques sur le TAFTA, accord de libre-échange entre les Etats-Unis et l'UE
- négociations secrètes sur le TISA (accords sur les services) que WikiLeaks a rendues publiques : les multinationales demandent un droit de veto sur les Etats !

« Il en résulte une course à qui fera pire »


Joseph Stiglitz dans « La Grande Fracture », prix Nobel d'économie et ancien économiste en chef de la banque mondiale note d'autres exigences du capitalisme : « Le capital mobile a exigé que les travailleurs lui fassent des concessions salariales et les Etats des concessions fiscales. Il en résulte une course à qui fera pire ». C'est dans cette optique qu'il faut replacer la loi El-Khomri qui s'attaque au code du Travail et donc aux travailleurs.
Notre président de la République avait fait lors de sa campagne électorale, un diagnostic très pertinent : « Mon ennemi c'est la finance ». Ennemi qu'il a très vite oublié une fois élu. Jean-François Gayraud, dans un livre récent, « L'art de la guerre financière » écrit : « Nous sommes les spectateurs d'une inquiétante tragédie. Une finance déchaînée et hors-sol façonne le monde... ». Ces grands acteurs de la finance mondialisée déclenchent les plus grandes catastrophes financières et humaines.
Avant la crise des « subprimes » de 2008, aucun pays de la zone euro n'était entré dans la zone rouge des déficits. Après 2008, tous les pays européens, Allemagne comprise, ont un déficit excessif. Comment cela s'est-il passé ? JF Gayraud l'explique : « Les banquiers ont inventé la martingale parfaite : le transfert de la dette privée vers le secteur public. La dette demeure mais elle change de victime ».
Quand on nous parle du « plan de sauvetage de la Grèce » de 2010, on devrait plutôt parler du renflouement des banques grecques, allemandes ou françaises, des sociétés d'assurances et des fonds de pension, car seulement 10% des aides reçues ont alimenté l'économie grecque. C'est bien un sauvetage de la finance internationale qui a été fait, pas un sauvetage de la Grèce. Ecoutons encore Joseph Stiglitz, auteur d'un livre intéressant, « Le triomphe de la cupidité » : « Il n'y a pas au monde un seul exemple qui montre qu'il est possible d'assainir un Etat malade en réduisant les salaires, les rentes et les prestations sociales ».
Pour JF Gayraud, on pourrait presque décomposer l'histoire de l'humanité en deux grandes périodes : celle où les Etats dictaient leurs lois aux banquiers, et celle depuis le XX° siècle où les financiers dominent les Etats et par conséquent les peuples. Cette grande transformation a fait naître un capitalisme débridé et criminogène dans la mesure où il incite à la fraude. Plus grave, cette fraude n'est pas le fait de petits escrocs mais bien l'action d'institutions respectables mises en place par le capitalisme dérégulé d'aujourd'hui.
Pour en revenir à la situation actuelle, il est essentiel de savoir qui est l'ennemi. Se battre contre un gouvernement qui applique la politique voulue par la haute finance est une chose. Mais il ne faut pas oublier le vrai ennemi, celui que l'on vient de décrire. Pour cela, il est nécessaire d'avoir des perspectives, des propositions concrètes et offensives contre lui.
Depuis une dizaine d'années, des mouvements sociaux entrent en lutte : les Indignés, Occupy Wall Street, Nuit Debout, et j'en oublie. Souhaitons qu'ils arrivent à bien cibler l'ennemi pour espérer en triompher.
Et pour donner du tonus aux combattants, citons Bertolt Brecht :
« Celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu ».

Quelques données pour prendre conscience de la puissance de la finance :
- La BNP-Paribas, première banque française, a un bilan en 2012 de 1 907 milliards d'euros, l'équivalent du PIB de la France.
- Les produits dérivés représentent 720 000 milliards de dollars, soit 10 fois le PIB mondial.
- Les échanges annuels de l'économie mondiale s'élèvent à 40 300 milliards de dollars, les transactions entre banques s'élèvent à 1 150 000 milliards de dollars, soit 28 fois plus !
- Le bilan des 28 plus grandes banques mondiales (50 341 milliards de dollars) est supérieur en 2012, à la dette publique mondiale (48 957 milliards de dollars).
- La Deutsch Bank détient 75 000 milliards de dollars de paris sur les produits dérivés, soit 20 fois plus que le PIB allemand de 2015.
- Le « shadow banking », joliment appelé, la « finance de l'ombre » est estimée à 80 000 milliards de dollars, soit 120% du PIB de la planète. Finance de l'ombre qui prospère surtout dans les îles ensoleillées... Les paradis fiscaux ne sont pas anecdotiques !