Cette photo, je l’ai prise en septembre ou octobre 2008.
par Eva D.


Devant une des entrées du souk Al-Madina, à Alep dans la cour intérieure du khan al-Goumrok. Elle a bien voulu s'arrêter, poser avec patience devant mon hésitation timide et sourire de mes maladresses à régler mon appareil.Je souriais aussi, c’est d’ailleurs seulement comme ça que nous avons communiqué.
Son regard est fait de bonté patiente, son sourire peut-être un peu amusé, mais plein de sympathie. Elle allait entrer, avec son sac sur la tête, aussi droite et élégante que si elle avait arboré un Gucci ou un Hermès.


La main à la poche, sur son téléphone, ses clefs ou son porte monnaie, je ne sais pas, l’autre au repos, détendue. Allait-elle faire ses courses, ou plutôt apporter quelque chose ? A son mari qui tiendrait une boutique de vêtements ? A son fils aîné, qui aurait oublié les falafels qu’elle lui avait préparés quand il est parti tôt ce matin aider son père ?


Elle est tranquille, elle a le temps, elle a peut-être N5paysagedefemmelaissé ses plus jeunes garçons à l’école, sa fille à sa vieille mère. Elle reviendra avant midi, avec quelques achats, préparer le repas pour toute la famille.


Je ne sais pas son nom. Peut-elle s’appeler Zeinah ? Ou Aseel ? Ou Amira, qui veut dire princesse, ou Zoubida, qui signifie élégante ?
Mais ce n’est pas Zanouba, reine de Palmyre, que j’ai rencontrée aussi, et dont je vous parlerai peut-être une autre fois.

Ou alors oui, c’est ça : Selma, la pacifique.


Je ne sais pas, mais je lui prête des enfants, elle a l’air si doux. Un grand fils un peu turbulent, mais qui est la prunelle de ses yeux, d’autres plus jeunes qu’elle aime autant bien sûr, mais ce n’est pas comme le premier né, ce n’est pas possible. Et une fille encore bébé, qui donne des soucis, comme tous les bébés.
Le mari et le grand fils travaillent, sa vieille mère l’aide pour le reste. La famille de son mari est restée au village, dans le nord.


J’imagine et je m’émeus. Comment a-t-elle vécu depuis le début de la guerre en 2011, trois ans après notre rencontre ?


Jusque-là la vie ne lui posait pas de vrais problèmes, le commerce, la maison, les enfants suffisaient bien à occuper, pour de longues et parfois rudes journées.
Le dimanche on pouvait lâcher un peu le rythme, aller au parc public près du quartier chrétien d’Aziziyyé au printemps, rester à la maison en hiver à boire le thé entre voisines. En été, il fait trop chaud pour sortir, ou alors en fin de journée, sur la Suwayqa, bordée de vieilles fontaines. Quelques excursions à Hama, vers le sud, chez de lointains cousins, là aussi des promenades en famille le long de l’Oronte où s’alignent ces grandes roues à aubes qu’escaladent les enfants.


Et puis, elle n’en parlait pas, mais elle voyait bien que la situation s’aggravait. Pas vraiment à la télévision qui ne diffuse que des spectacles pour distraire et faire oublier, mais dans la ville, la rue, le soir à la maison, ce que son fils aîné et son mari lui racontent, eux qui parlent entre hommes au café dans le quartier de Bâb al-Faraj ou le vendredi à la sortie de la mosquée des Omeyyades. Les esprits s’échauffent, la rébellion se construit peu à peu.


Et puis, en septembre 2012, l’armée, qui jusque-là contrôlait les routes alentours, a investi la vieille ville, dans le quartier de la Citadelle. Il y a eu un affrontement terrible lorsque les rebelles ont riposté. Une partie du vieux souk a brûlé, celui des femmes, Souq an-Niswan, et celui de l’or, Souq as-Siyyagh, là où il y a quelques temps elle serait allée avec sa future belle-fille choisir les vêtements et les bijoux pour le mariage de son fils aîné.


En 2014, lorsque ce qui restait du marché Al-Madina est détruit, les marchands se réfugient sur le trottoir, près de la mosquée, comme au temps du souk Jema’a qui se tenait là régulièrement en 1920. Mais son mari n’y est pas. Il a voulu un soir aller récupérer ce qui pouvait rester de sa boutique dévastée, et il n’est jamais revenu. Son fils aîné, la prunelle de ses yeux, non plus. Il est parti rejoindre d’autres jeunes et moins jeunes qui comme lui ne supportent plus cette vie.

Elle n’a plus de nouvelles. Et elle n’ose pas en demander.


Elle est seule avec ses plus jeunes enfants, sa vieille mère de plus en plus faible à cause des privations, et sa belle-fille qui n’a plus qu’elle comme famille. Pour elle aussi les bombardements et la guerre n’ont pas épargné ses parents, plus à l’est, vers Deir ez-Zor.


Quand aurait-t-elle décidé de fuir ? Après le décès de sa mère sûrement, et vers où ? Avec ses enfants qui commencent à grandir et l’interrogent.


Se trouve-t-elle dans un camp de réfugiés en Jordanie ? Parce que la route du sud était moins difficile ? Ou bien est-elle passée par la Turquie, avec ce que l’on sait des tracasseries, des dangers, de l’exploitation des passeurs.


La lutte au quotidien elle connaît, elle a appris, mais la survie, se nourrir et nourrir ses enfants, leur garder l’espoir qu’une autre vie est possible, et lutter, lutter, se défendre de tout et de tous, c’est encore autre chose.


La route mortelle de la mer. Est-ce elle qui débarque à Palerme, le 27 août 2015 récupérée par le Poseidon, un navire de l’opération Triton de la Frontex, parmi 571 réfugiés de toutes origines, et 52 cadavres, cette femme qui crie « elle est vivante ! elle est vivante ! » en soulevant sa fillette devant les sauveteurs ?

Est-elle plutôt dans le bourbier de la frontière entre la Grèce et la Macédoine ? Qui sait comment elle a pu y parvenir ! Avant d’échouer, qui sait comment aussi, dans le bourbier de la jungle de Calais ?


Peut-être attend elle encore à Lesbos, n’ayant pas été tirée au sort par le Pape, d’être refoulée en Turquie, que l’Europe soudoie pour ne pas avoir à s’embarrasser d’elle et de ses semblables ?


Qu’en est-il de ton beau sourire patient, Selma la pacifique ? Toi qui ne peut qu’endurer et souffrir, toi qui semblait pourtant ne savoir que donner et apaiser.
J’imagine et je pleure. Que l’on puisse ainsi laisser mourir, de faim, de peur, d’épuisement, des hommes, des femmes et des enfants, après qu’ils aient échappé à la mort sanglante et poussiéreuse des bombardements, des exécutions sommaires, des raids aériens sur les civils au marché où ils tentent de survivre.


Où es-tu, celle que j’appelle Selma ? J’ai peur pour toi, mais je garde l’espoir de revoir un jour ton sourire patient et ton regard plein de bonté, malgré ce que tu as dû vivre, malgré ce qu’on a dû te faire subir. Je te cherche encore dans mes souvenirs, j’ose imaginer que tu n’es pas si loin, meurtrie mais sauvée.
Je te cherche dans ma ville, même si elle est loin d’être accueillante pour les réfugiés. Je te cherche dans mon quartier,  quand je vais au marché où se croisent avec bonhommie toutes les origines.


Il y a toujours des rencontres où le paysage s’éclaircit, où le brouillard s’estompe.
Je t’ai retrouvée ce soir, avec cette photo, tu as frappé à ma porte. La porte de mon cœur.