Autour du roman La petite communiste qui ne souriait jamais de Lola Lafon, Actes Sud, Janvier 2014 
par M.V.

Dans La Petite Communiste qui ne souriait jamais, Lola Lafon mène une enquête romanesque sur la figure emblématique que fut l’athlète roumaine Nadia Comaneci à partir des années 70. La romancière franchit le mur qui séparait alors les blocs de l’Est et de l’Ouest pour reconstituer les éléments épars d’une biographie à l’intérieur d’un contexte politique donné, mais aussi faire entendre, à travers une correspondance fictive avec l’héroïne, une voix singulière. Au-delà, l’auteur met en avant l’importance de ce véritable phénomène qui surprit et travailla l’imagerie féminine.

Lola Lafon rappelle comment la presse fut sévère quelques années plus tard avec les défaillances sportives d’une Nadia Comaneci grandie


On peut revoir sur le net ces quelques minutes d’enchaînement gymnastique au sol qui permit à Nadia Comaneci de remporter la note inatteignable de 10 aux Jeux Olympiques de Montréal en 1976. L’image sonore semble un peu lointaine, la séquence se déroule en un clin d’œil. Et pourtant on peut retrouver l’impression de netteté qu’on en avait alors, le découpage de chaque mouvement, l’étirement du temps, sa suspension, l’inouï. Ce qui frappa immédiatement ce fut la maîtrise parfaite de l’exécution, le sans-faute, ni de rythme ni de réception. Pour les petites filles rompues au système scolaire des notes, de cette génération de femmes qui découvrait de nouveaux droits, de nouvelles conditions d’existence, cette possibilité jouissive du 10 introduisit dans leur imaginaire un idéal de performance.

Cet idéal se nourrit des discours sur l’excellence des entraînements sportifs des pays de l’Est, le recrutement précoce, mais aussi déjà la discipline tyrannique, les mauvais traitements infligés aux corps, que décrit Lola Lafon, pourtant vécus alors et encore aujourd’hui dans le système libéral comme une nécessité. Le corps doit plier.


D’où cette impression de mécanique un peu froide de l’enchaînement, masquée en partie par l’humour, le jeu, la séduction que Nadia Comaneci introduit dans sa chorégraphie. Ou plus exactement ce jeu fait partie de la mécanique et transforme l’athlète en Lolita. La jeune fille est toute jeune, 14 ans à peine, son corps est celui d’une enfant pré-pubère, elle n’a pas fini de grandir. Le corps s’impose dans son dynamisme et son élasticité, tout en étant mis à distance par la mise en scène. Toute une génération de sportives va se calquer sur ce modèle. Pour ne pas dire une génération de femmes.

Lola Lafon rappelle comment la presse fut sévère quelques années plus tard avec les défaillances sportives d’une Nadia Comaneci grandie, aux formes féminines affirmées, quelques rondeurs, dont le corps un peu gauche se transformait, qu’il fallait apprendre à connaître. On ne lui pardonne pas d’être devenue une jeune femme, pas plus que ses errances amoureuses qui alimentent la chronique people.    


Erigée en symbole politique à l’Est, celle qui fut de toutes les cérémonies du règne des Ceausescu (1), la maîtresse de leur fils, avant d’être détrônée, est mise à mal par les médias à son arrivée à l’Ouest, qui ne reconnaît pas en cette « grosse bonne femme hébétée aux cheveux décolorés qui ne comprend rien à l’art et la manière de se construire une bonne image dans notre économie libérale », la jeune athlète qui leur avait offert un spectacle virginal.  « Renvoyez la princesse gâtée gâchée dans son pays », peut-on lire dans la presse (2). 


Cet hiver 1976, devant des milliers de téléspectateurs, Nadia Comaneci, fruit d’un système, donna à son insu et de par sa ténacité à une génération de femmes occidentales et aux suivantes l’idée qu’elles pouvaient maîtriser leur corps, en faire un objet de performance, contrôler sa capacité de séduction. Au prix de négation, de stoïcisme, de sacrifice, de juvénilité. Sans lesquels elles étaient persona non grata. Comme si c’était à ce prix qu’elles pourraient rendre acceptables leur toute nouvelle puissance et leur irruption dans l’espace public.

(1) La République socialiste de  Roumanie fut gouvernée de manière dictatoriale par Elena et Nicolae Ceauᶊescu de 1974 à 1989.
(2)Opus cité, « zéro zéro virgule zéro zéro », page 277.