Plus les Nuits Debout se développent, dans la durée et dans l’espace, et plus je me demande pourquoi on n’y parle ni des 2 vagues d’attentats de 2015 (2, rien qu’en France), ni de la menace terroriste et du totalitarisme qu’elles préparent.
Par Sunzi

 

On évoque les Indignés, ou Podemos ; on se désole de voir que la Nuit Debout ne concerne que quelques milliers de personnes, mais notre mouvement des Indignés, c’était la marche des 4 millions de personnes du 11 janvier 2015, après les attentats contre Charlie-Hebdo et contre l'Hyper-casher.

 

Convergence et concurrence des luttes

Ainsi, au cours des Nuit Debout, on a vu émerger, au nom de la « Convergence des luttes », un appel au « Front Principal » : priorité aux luttes sociales, jusqu’à considérer comme secondaires les luttes contre le terrorisme totalitaire, contre le voile, contre le salafisme, et pour le féminisme. Rien de neuf : il s'agit de « faire passer le rêve du grand soir sur le corps des autres luttes, notamment des femmes, au nom du front principal ». En 1905 ou dans les années 70, au moment du MLF (1), déjà, des militants gauchistes jugeaient ces combats secondaires ou bourgeois. Le grand soir n’est jamais venu. Le corps des femmes est toujours lutte. » (2)                                                

En face de la convergence des luttes telle que l'a proposée Frédéric Lordon, et qui inclut toutes les luttes, y compris contre les patriarcats religieux, on a vu surgir, sous l'influence du Parti des Indigènes de la République (entr'autres), cette notion d' « intersectionnalité », venue d'Amérique qui, au prétexte de tenir compte de discriminations multiples, comme être femme et noire, en arrive à opposer un « féminisme noir » à un « féminisme blanc », considéré comme bourgeois.                                                                                                                                    

« Concrètement, si l’intersectionnalité façon Indigènes de la République devait remplacer la « convergence des luttes » à Nuit Debout, sa commission « féminisme » réclamerait surtout le droit de se voiler et de se prostituer. Au nom d’un féminisme queer et islamiste Complètement incohérent et anti-progressiste, mais soudé par la détestation commune de l’universalisme. Pour l’instant, Nuit Debout évite cet écueil ». (3=

 

Ce Soir ou (Jamais !)


Sept femmes réunies sur un plateau de télévision, pour parler de féminisme, le fait est rare et mérite qu’on en rende compte ici. Le 24 avril, Frédéric Taddei recevait ces 7 femmes remarquables, invitées à débattre de quelques sujets d’actualité : Claire Serre-Combe, porte-parole du mouvement « OLF-Osez Le Féminisme » ; Hourya Bentouhami, philosophe, auteure de Le dépôt des armes. Non-violence et féminisme (4) ; Gied Ré, chanteuse-compositrice-interprète (5) ; Peggy Sastre, journaliste, auteure de La domination masculine n'existe pas (6) ; Camille Emmanuelle, journaliste, auteure de Sexpowerment (7) ; Diane Ducret, écrivain (8); Eugénie Bastié, journaliste, auteure de Adieu Mademoiselle : la défaite du féminisme (9) .


Les sujets du débat proposés par l'animateur étaient pris, comme à son habitude, dans l'actualité récente ou des derniers mois, en liaison avec les thèmes abordés dans les livres des invitées.

- la déclaration, soutenue par M.Valls, de la ministre Laurence Rossignol concernant ces entreprises d'habillement qui ont lancé une ligne de « mode islamiste » ; problématique reliée à l'initiative de certains étudiants de « Sciences Po » avec leur « Hijab day » ;

- la loi sur la pénalisation des clients des prostituées ;                                                                            

-les violences masculines envers des femmes le soir du 31 décembre à Cologne ; la   publication, aux Etats-Unis, de statistiques alarmantes sur le fort pourcentage d'étudiantes violées dans les campusaméricains ;                                                                                                

 -la GPA (« gestation pour autrui », expression sévèrement critiquée par nombre de médecins membres des Comités d'éthique, qui dénoncent la fausseté de chacun des 3 termes de cette expression, cfr une des émissions « Révolution médicale » de René Frydmann en 2015), en écho au discours de M.Valls qui prends part à une lutte internationale contre la GPA et ses dérives mercantiles;                                                                                                                                                 

 -la création, dans l'espace public, de lieux de non-mixité, comme ces wagons de métro réservés  aux femmes, ou ces horaires de piscine séparés.

 

Mode islamique et « Hijab-day »
Peggy Sastre désapprouve les déclarations de L.Rossignol et de M.Valls : « Plus on montre le voile comme objet de transgression, plus ses adversaires s'en saisiront ». Claire Serre-Combe  (OLF): « ce « Hijab-day » est une véritable arnaque politique et intellectuelle ; et dire  que cette « grande » école de l'élite est censée nous fournir les experts de demain ! ». Ces propos mesurés  et condensés (on est à la télé, et sur le service public) seront développés et argumentés 3 jours plus tard, par Gérard Biard, en p 5 de Charlie-Hebdo, sous le titre « Les exhibitionnistes du voile », et agrémentés de dessin de Coco sur une pleine page, en p 2 .     « Dans les pays où l'islam politique est au pouvoir, le voile est imposé par la force ; ce fut la 1ère des mesures prises par les mollahs iraniens arrivés au pouvoir en 1979  », nous dit G.Biard. On le savait déjà, mais les étudiants de Sciences Po s'en fichent.

 

Chahdortt Djavann, le retour                                                         
Le même n° 1240 de Charlie-Hebdo publie, en p13, une chronique de Chahdortt Djavann : « Quand les intellectuels français se voilent les yeux », à propos du débat entre Olivier Roy et Gilles Kepel (« islamisation de la radicalité », ou « radicalisation de l'islam »); elle critique sévèrement les positions d'Olivier Roy, « qui se trompe lourdement depuis 1999 ».                                                  

Pour les férus d'internet et de « replay », je suggère vivement de revoir Chahdortt Djavann dans LGL, La Grande Librairie de François Busnel, et dans « On ne va pas se mentir », d'Audrey Pulvar (il n'y a pas que de la daube sur les chaînes d'info en continu), venue pour présenter son dernier roman, « Les putes voilées n'iront jamais au paradis ». Un roman extraordinaire, dont je rendrai compte dans un prochain n° d'Envie A Béziers, si d'ici-là je ne perds pas un œil par un coup de flash-ball tiré par un des robocop de Cazeneuve, si je n'ai pas les poumons brûlés par les gaz lacrymogènes de ces mêmes gardiens de l'ordre (oh, les beaux défilés du 1er mai, si gentiment cisaillés par les CRS, aidés par les casseurs qui croient encore qu'on peut faire la révolution avec 200 petits soldats), si je ne me fais pas écraser par la nouvelle voiture de la police biterroise qui aura mal réglé le périscope de sa tourelle escamotable, bref, si Dieu, qui voit tout, me prête vie.                                                                                      

Retour sur le plateau avec nos 7 féministes : en suite du débat sur le « Hijab-day » , Camille Emmanuelle rappelle que « le voile est un symbole religieux, et que toutes les religions ont toujours opprimé les femmes » ; Eugénie Bastié lui répond en apportant un correctif à cette affirmation : « Non, pas toutes les religions, ni toujours : ainsi, au Moyen-Age, le christianisme a contribué à la libération des femmES.

 

GPA : les riches, les pauvres, le commerce, l'Inde, les USA
Hourya Bentouhami critique Valls, qui, selon elle, introduit une équivalence entre salariat et GPA ; elle défend le droit des homosexuels mâles à avoir des enfants en recourant à la GPA.                   

Eugénie Bastié la désapprouve, et dit que « le corps de ces femmes est transformé, pendant 9 mois, en usine » ; à quoi Camille Emmanuelle rétorque qu'il peut exister des GPA « éthiques », tout comme il existe des adoptions qui se passent bien, alors que d'autres GPA et d'autres adoptions sont sous l'emprise du commerce.                                                                                                                                         

    Claire Serre-Combe insiste sur des faits sociologiques incontournables : la plupart des couples qui veulent un enfant par GPA disposent de revenus importants, alors que la plupart des femmes qui « prêtent » leur ventre sont pauvres, et le plus souvent, très pauvres, comme en Indes.

 

Non-mixité dans l'espace public
Hourya Bentouhami dit comprendre et accepter les horaires séparés dans les piscines, contredite par  Gied Ré : « Baignons-nous tous et toutes ensemble ». Quant aux voitures de métro réservées aux femmes, Diane Ducret  y est fermement opposée: « Quelle défaite ! Au lieu de prendre de telles mesures, remettons de l'éducation partout, à tous les niveaux, de la maternelle à l'université, et que l'école enseigne, explique, pratique, et valorise la mixité ».
Claire Serre-Combe rappelle que certains hommes pratiquent avec constance et bonne conscience la non-mixité, comme dans ces conseils d'administration et autres réunions de cadres des sociétés du CAC 40 et autres, ou, en politique, quand François Hollande convoque ses ministres mâles pour des réunions restreintes et viriles.

Ce bref compte-rendu est issu de notes prises en regardant l'émission ; les citations ne sont donc pas du « mot-à-mot », elles tentent de restituer le sens général des débats de ce soir-là. Si nos lecteurs (déchiffreurs de you-tube et autres « vérificateurs de faits ») ont des rectifications ou des précisions à nous apporter, elles seront les bienvenues.

 

(1) MLF : Mouvement de Libération des Femmes, né deux fois : d'abord en 1968, dans la continuité de la révolution de mai 68 en France, du mouvement du Planning Familial, né en France en 1960 et plus tôt dans d'autres pays (Frederica Montseny et le CNT en Espagne, Wilhelm Reich (1897-1957) en Allemagne, en Autriche et au Danemark), et du Women's Lib américain) ; des femmes se réunirent  en divers groupes, collectifs et courants, pour les droits à la contraception et à l'avortement et pour lutter contre toutes les formes de misogynie et de violences faites aux femmes. Antoinette Fouque, Monique Wittig et 10 autres femmes eurent à cet égard un rôle important, qui se concrétisa plus tard par la fondation, par Antoinette Fouque, des Editions des Femmes (1974) et par l'émergence du groupe « Psychanalyse et Politique ». La 2ème « naissance » du MLF a lieu au printemps 1970, quand il se fit connaître du grand public, lors d'un grand meeting à l'université de Vincennes, puis, en août, par le dépôt, par une dizaine de femmes, sous l'Arc de Triomphe, d'une gerbe de fleurs en mémoire « à la femme du soldat inconnu ». L'autre figure majeure du féminisme est Julia Kristeva, qui publie « Des Chinoises », son 4ème livre, aux Editions des Femmes, en 1974 ; par la suite, elle rédige de très nombreux ouvrages en linguistique, en psychanalyse, en sémiologie, et des romans ; elle est aussi célèbre pour son extraordinaire trilogie « Le génie féminin : Colette, Mélanie Klein et Hannah Arendt », pour tous les cours et séminaires donnés dans des universités américaines et françaises (« Sens et non-sens de la révolte », à Paris VII, en 1994-95, sur Aragon, Sartre et Barthes), pour son action en faveur des handicapés, et pour son soutien à la laïcité à la française, qui suppose, selon elle, une préalable prise en compte et compréhension de « Cet incroyable besoin de croire » (éd. Bayard, 2007) qui s'enracine, aux premiers mois de notre vie, dans les relations de l'enfant avec le corps et les mots de la mère et avec la parole du père. En 2016, face à l'expression des dérives simplificatrices de certaines formes de féminisme, comme celle illustrée par Clémentine Autain , et face à la montée du divertissement, de la confusion, de l'insignifiance généralisées, la lecture des ouvrages de Julia Kristeva est plus que jamais indispensable.
(2) Caroline Fourest, son blog.
(3) C. Fourest, idem.
(4) Hourya Bentouhami Molino, enseignante en philosophie politique à Toulouse, auteure de « Le dépôt des armes. Non-violence et désobéissance civile », P.U.F. , 2016.
(5) Gied Ré, chanteuse-compositrice-interprète ; son dernier disque : « Lalala » ; une de ses chansons : « Pisser debout ».
(6) Peggy Sastre, journaliste scientifique, philosophe (études sur Nietzsche et Darwin), éd. Anne Carrière, 2015.
(7) Camille Emmanuelle, auteure de « Sexpowerment, le sexe libère la femme (et l'homme) », éd. Anne Carrière, 2016.
(8) Diane Ducret, journaliste, écrivain : « la Chair interdite », Albin Michel, 2014 ; « Lady Scarface », éd. Perrin, 2016.
(9) Eugénie Bastié, journaliste et essayiste, née en 1991, rédactrice en chef de la revue « Limite », auteure de « Adieu mademoiselle. La défaite des femmes », éd. du Cerf, 2016.