Je fais le pari que des lecteurs habitant dans une autre partie du monde plongent leur nez régulièrement dans Envie A Béziers. Curieux au départ de comprendre pourquoi les Français connaissent une montée de l’extrême-droite. Et puis le sentiment les a peut-être submergés que cette ville moyenne du Sud de la France ne leur était pas si étrangère.

par M.V.


Que l'avenir du monde comme partout s'y jouait. Et Béziers leur est devenue comme un théâtre en action. Où l'on découvre peu à peu les personnages qui l'animent.Quand j’entre dans la maison familiale où ont toujours vécu Claude Abad et sa compagne Yvette Bousquet, derrière la porte en fer forgée, je découvre à droite le petit jardin, en face l’atelier verrière qu’il a lui-même aménagé et au premier à gauche les appartements. Cents détails ici et là comme autant de souvenirs, de traces, de signes d’une vie intense solitaire et partagée. Quelque chose vous saisit immédiatement dans l’atmosphère, faite d’harmonie et d’interrogation, de fébrilité et de mélancolie.

Il se tourne entièrement vers la non-figuration


Claude Abad se définit comme « quelqu’un qui peint » à la manière des peintres anonymes médiévaux et se présente rarement comme un artiste. Pourtant il peint depuis l’âge de 20 ans. Qu’est-ce qu’il aurait pu faire d’autre ? se demande-t-il. Ca aurait pu être la musique ou la littérature. Ca a été la peinture. Pourquoi ? Pour s’exprimer. Pour se sauver. « On peut toujours faire mieux, dit-il, mais je ne m’en suis pas si mal sorti. »


N24 1atelier photo Yvette BousquetIl ne connaît pourtant alors pas grand-chose à la peinture et commence par copier des cartes postales. Il se forme au Mouvement d’Art Populaire, en particulier avec Roger Taurines pour l’analyse des paysages et Henri Lauze pour le graphisme. Il découvre le cubisme et l’abstraction, puis le fantastique et le surréalisme, notamment  Max Ernst, Miro, Paul Klee.

Au tournant des années 80 il rompt avec le « père », Henri Lauze, le fondateur du M.A.P. pour créer avec d’autres artistes le groupe Art Cube. C’est à ce moment-là qu’il se tourne entièrement vers la non-figuration. Le groupe se réunit souvent, travaille ensemble, organise des expositions collectives. En 1981, pendant 2 mois, Art Cube imagine un projet d’animation murale dans le quartier de la Canterelle, qui rencontre l’adhésion des habitants et génère beaucoup de rencontres notamment au bistrot Saint-Cyr, l’actuel Barnabu, mais aussi beaucoup de résistances.

Et c’est l’éternelle histoire, les relations se tendent en quelques années au sein d’Art Cube qui se dissout. Pas de fâcherie. Mais la blessure est là. Et Claude Abad en garde une méfiance à l’égard des actions collectives et de la vie militante, même si on peut le rencontrer ici et là avec sa compagne en soutien à différentes associations. Pas plus qu’il ne s’est senti l’âme d’un pédagogue.


Il peint désormais seul. Ou presque puisqu’il a pu collaborer avec des poètes ou des musiciens. Sa première exposition a lieu au Club de la Presse à Montpellier. Pas fou des expositions. Néanmoins quand il élabore un nouveau travail, il aime le montrer. Il a exposé un peu partout dans la région, davantage qu’il ne le dit, et on a pu voir ses œuvres à Paris, Vichy, Sommières, et même au Japon.

Mais il a peu exposé à Béziers, peu ouverte à la nouveauté, où l’art contemporain n’a pas trouvé pendant longtemps de public et où les galeries ont eu peine à vivre. S’il a fait le choix de rester à Béziers, qu’il aurait fallu quitter pour vivre de la peinture, il a beaucoup bougé pour échapper à la sclérose. Quelle qu’ait été l’étiquette politique de la municipalité, pour Claude Abad, les artistes biterrois n’ont jamais été bien aidés.

 

Un long cheminement vers l’épure

 

Lui-même regrette de n’avoir pas eu plus de moyens et son atelier froid en hiver, chaud en été rend le travail difficile. Paradoxalement, dans le désastreux contexte politique biterrois actuel, des galeries comme celles de Sophie Julien ou Dupré & Dupré qui viennent de s’installer ont un peu amélioré la situation, note le peintre, mais font figure d’exception, avec des lieux de culture comme le théâtre SortieOuest.

Dans la salle de séjour de sa maison est accrochée la dernière pièce de la série des Jardins, cette série avec laquelle la couleur est revenue et qui fait irrésistiblement penser à l’univers fantastique de Jérôme Bosch et son Jardin des Délices. Les gris, les blancs, les noirs dominent dans les séries précédentes : dans les Lamentations et Didascalies d’Eurydice Boulevard inspirée par le texte de Daniel Bégard comme autant de plans cinématographiques ; dans la série des Portraits, dépassements cubistes, élaborée elle à partir de photographies d’amis prises par sa compagne. « La couleur, c’est bien. J’en ai eu marre. J’ai eu envie de couleurs. »


Ce qui ressort de l’ensemble des séries et du travail de l’artiste c’est un long cheminement vers l’épure. « Il y a trop de choses à dire au départ, trop de signes et ce n’est pas lisible ». Cette quête a pu aller jusqu’au monochrome. Mais il en est revenu, en pensant aux autres, pour lui aussi, pour qu’il ne soit pas seul à jouir de sa peinture, pour qu’un repère subsiste. Le travail de Claude Abad obéit toujours à cette recherche d’équilibre dans la composition à partir d’une idée ou d’un sentiment premier. Il passe par une phase de saturation de la toile posée horizontalement au sol sur laquelle il a pu même marcher ; puis une fois la toile redressée à la verticale, sur châssis depuis les années 90, il recouvre la plupart des signes qu’on ne fait plus que deviner. Et il n’en laisse apparaître que certains qui assurent la dynamique de l’ensemble, comme une ou deux lignes blanches, deux trois bandes, un cercle, des taches qui se rencontrent et organisent l’espace de la toile. On n’a pas de mal à imaginer que l’artiste peint en écoutant de la musique, souvent de la musique improvisée.  Le peintre va jouer avec les signes visibles, comme l’ovale des visages dans la série des Portraits qu’il déstructure, animant ainsi cet univers organique. Il peint toujours à l’acrylique. « Ca sèche plus vite. C’est plus nerveux, plus direct ».

S’il n’a pas toujours peint des séries, c’est de nouveau une série dont on peut actuellement apercevoir le travail dans son atelier. Des arbres. Prétexte à travailler les verticales. « Pourtant c’est beau un arbre, surtout en hiver, ça me touche. Tu ne peux pas recopier un arbre. Ce n’est pas possible. »


A 71 ans Claude Abad n’a pas encore vraiment senti  la nécessité de faire un livre sur son œuvre. « Je jetterais tout. » Mais heureusement sa compagne, son assistante, son interlocutrice, photographie ses œuvres, filme son travail, garde tout. « Ca fait un peu peur, un livre. Une rétrospective ? Et puis non, pas avec cette municipalité. »

Alors lecteur, toi qui habites une contrée lointaine de Béziers, mais toi aussi lecteur biterrois,  ne serait-ce pas merveilleux si en lieu et place des contingences politiques tu rencontrais l’œuvre universelle de Claude Abad  (1) ?

 

(1) On peut voir une partie de l’œuvre de Claude Abad sur www.abad.cly.free.fr