Les trois couples «nature/culture», «culture de masse/culture de classe» et «art/culture» ont été au cœur des réflexions des philosophes depuis plus de 2500 ans.

Par Sunzi

Avec Gutenberg (1) et l'invention de l'imprimerie, puis l'extension mondiale -bien qu'inégale- de l'alphabétisation, ces réflexions ont largement dépassé le cercle des philosophes et des lecteurs de livres; viennent ensuite les médias de culture de masse : la radio après 1918, la télévision après 1945 et, récemment, internet puis les réseaux sociaux. D'autres acteurs de champs différents, scientifiques ou non, s'en sont emparés : anthropologues, sociologues, psychanalystes, écrivains, politiciens, et bien sûr, journalistes. On a ainsi vu émerger beaucoup  de débats, souvent féconds, parfois violents, comme c'est le cas depuis quelques semaines à propos de l'article de Kamel Daoud  (2) dans le New-York Times du 12 février, consultable en français (3).

Les aventures de la culture populaire

Culture de masse/culture de classe : commençons par ce couple, dans la mesure où il est le  plus facilement cernable, puisqu'il concerne une période qui va de Platon (4) à Marx, Bourdieu et leurs successeurs actuels, alors que les 2 autres couples impliquent une vision plus large, de Démocrite (5) à l'écologie, à Lévi-Strauss et à Heidegger, et font intervenir les questions de l'Être, de l'avenir -ou de la disparition- de l'espèce humaine, et de la distinction cultures primitives-cultures civilisées.


La notion de culture de classe vient du matérialisme historique, qui considère que «les idées ne tombent pas du ciel » , mais que, dans une formation sociale donnée (ex : la Grèce du 4ème siècle av. J-C, ou l'Allemagne de l'entre-deux-guerres, ou la France aujourd’hui), elles sont majoritairement l'expression des idées de la classe dominante, c'est à dire la classe qui, s'étant rendue maître des moyens de production matérielle (terres agricoles, flottes maritimes, usines, serveurs informatiques, …), étend sa domination à toutes les instances ( « niveaux » ) de cette formation sociale : économique, politique, et idéologique. C'est la célèbre « détermination en dernière instance par l'économie », si souvent trahie par les partis communistes, qui, en imposant une vision mécaniste et simpliste du marxisme, se sont mués en classes « capitalistes monopolistes d'Etat », qui utilisèrent les révolutions populaires pour instaurer des régimes totalitaires (6).

 
Dès lors, la culture peut se définir comme étant un des A.I.E.-appareils idéologiques d'Etat-, au même titre que l'école, les institutions religieuses, la presse, ou la recherche scientifique ; en tant qu'A.I.E., elle est l'ensemble des institutions culturelles : ministère de la Culture, chaînes de télévision, maisons de disques, éditeurs de littérature, producteurs de cinéma et de théâtre, artistes divers, … Bien évidemment, chacun de ces AIE dispose d'une «autonomie relative» par rapport à la classe dominante, en fonction du mode de domination de cette classe (mode économique, ou politique, ou idéologique) ; un exemple de cette autonomie relative peut se lire dans l'Eglise catholique: aujourd’hui, certaines déclarations du pape François sont en contradiction frontale avec les idées du patronat, alors même que l'assise matérielle de l'Eglise (banque du Vatican, propriétés immobilières, patrimoine artistique) est encore partie prenante du système capitaliste dominé par l'impérialisme américain.

Le champ artistique doué d'autonomie relative par rapport au reste de la société.


                 
Dans son analyse des mécanismes de reproduction des hiérarchies sociales, Pierre Bourdieu nous rappelle que la classe dominante exerce, dans le champ culturel (et dans le champ politique) une violence symbolique, en cachant les pré-supposés des messages et des productions culturelles qu'elle diffuse. Ainsi, invité par Durand et Cavada à commenter la façon dont la télévision avait rendu compte des grandes grèves de fin 95, il déclara «qu'il est impossible de critiquer la télévision à la télévision, parce que les dispositifs de la télévision s'imposent même aux émissions de critique du petit écran». (7)

Comme les autres AIE, la culture est le lieu de contradictions internes, de luttes féroces où s'affrontent les héritiers des classes autrefois dominantes, les propagandistes du marketing culturel actuel, et les courageux continuateurs des révolutions antérieures. Parmi ces « opposants au système », très peu d'artistes accèdent d'emblée au statut d'acteurs de la culture populaire (Hugo, Balzac, Delacroix, Rossini, Hergé, Chaplin, Jean Renoir, Hawks, Brel, Souchon,...) ; d'autres n'y arrivent qu'après avoir été longtemps considérés comme représentants de la culture «élitiste» (Mozart,Cézanne, Manet, Picasso, Ai Weiwei, Baudelaire, Joyce, Sollers, Kristeva, Rossellini, Bolognini, Godard, Truffaut, Philip Roth,...).


Ces éveilleurs de la conscience, toujours capables de rendre hommage à celles et ceux qui les inspirent, se trouvent stimulés, de temps à autres, par des penseurs plus audacieux, des femmes ou des hommes qui, en nous invitant à faire un pas de côté, rendent possible un vrai bond qualitatif dans notre vision du monde et de l'homme, comme Nietzsche et Heidegger. 

L'humanisme disqualifié par la mise à l'écart de la littérature ?


 «Les livres sont des lettres adressées aux amis», nous disait le poète Jean Paul (8), en désignant ainsi la nature et la fonction de l’humanisme : «une télécommunication créatrice d’amitié utilisant le média de l’écrit» (9). La philosophie, en tant que genre littéraire, écrit sur l’amour et l’amitié, et incite d’autres personnes à cet amour. Depuis plus de 2500 ans, cette «faculté de se faire des amis par le texte s’est laissée prolonger par l’écriture à travers les générations, comme une chaîne épistolaire.» Dans cette chaîne, l’élément principal a été la réception du message grec par les Romains. Le texte grec s’étendit à l’empire, puis aux cultures européennes ultérieures. «Les auteurs grecs se seraient certainement étonnés de savoir quels amis se feraient connaître un jour en réponse à leurs lettres. Cela fait partie des règles du jeu de la culture de l’écrit : les expéditeurs ne peuvent prévoir qui seront leurs véritables destinataires.»(9)


S’interroger aujourd’hui sur l’avenir de l’humanité, c’est se demander s’il existe un espoir de freiner les tendances actuelles de l’être humain à retourner à l’état sauvage. Ces retours ont lieu «lorsque le déploiement de la force atteint un degré élevé» : brutalité guerrière immédiate, ou bestialisation quotidienne des êtres humains dans les médias du divertissement désinhibant. Sloterdijk explique comment les Romains nous ont fourni les modèles de cette brutalité et de cette bestialisation, avec leur militarisme couplé à «leur industrie de divertissement fondée sur les jeux sanglants- un genre d’avenir-».

Technique de pouvoir indispensable, et bien décrite par Juvénal : «Du pain et des jeux».  Dans les cultures civilisées, deux puissances culturelles sont simultanément à l’œuvre : influence inhibante et influence désinhibante ; lutte entre les tendances qui bestialisent et celles qui apprivoisent, et, à l’époque de Cicéron, entre l’amphithéâtre et le livre. La thèse latente de l’humanisme serait : la bonne lecture apprivoise. Alors que «dans le mugissement des stades, tout autour de la Méditerranée, l’homo inhumanus désinhibé en avait pour son argent, plus qu’il n’en avait jamais eu avant et qu’il en aurait guère après».

A cet endroit de son texte, écrit en 1999, Peter Sloterdijk fait, en bas de page, une remarque qui, 17 ans plus tard, ne peut manquer de nous stupéfier : «il faut attendre le genre du «Massacre à la tronçonneuse» pour que la culture moderne de masse retrouve le niveau de consommation de bestialité atteint dans l’Antiquité». En songeant aux milliers de films «gores» réalisés depuis, aux centaines de séries télévisées comme «Walking Dead», à certains jeux vidéo, et plus encore aux meurtres montrés sur internet par les communicants de l’Etat Islamique, je ne peux que constater une accélération de l’histoire, pour ce qui est de cette «consommation de bestialité».


Cette accélération de l’histoire est comparable à celle qui a eu lieu dans le domaine de l’écologie : les dernières décennies ont été le théâtre d’une accélération et d’une multiplication des crimes commis par les multinationales, par leurs dirigeants, et par les gouvernements qui les soutiennent, crimes contre les animaux sauvages, contre les biens communs, les forêts, les océans, les rivières, l’atmosphère, crimes contre les peuples et contre l’espèce humaine, comme les crimes irréversibles que sont les soi-disant «accidents» nucléaires. D’autant que l’avant1999 avait déjà subi ces autres crimes que furent les bombardements sur Hiroshima et Nagasaki, et les innombrables essais nucléaires.

Nature-culture-langage-maison-animal


Partir du couple nature/culture, c’est interroger le rapport entre les animaux et les hommes. L’actualité récente nous y invite doublement: d’abord au plan local : les abattoirs d’Alès et du Vigan nous ont tristement prouvé que le marché de la viande est aussi mafieux que les autres secteurs de l’économie ; ensuite au plan mondial : la conférence-climat de fin 2015 -la «COP 21 »- a rappelé à tous ceux qui voulaient bien l’entendre les multiples méfaits de l’élevage animal : aggravation du réchauffement climatique ; dangers pour la santé en cas de consommation excessive de viande ; et surtout l’ impossibilité pour la planète de répondre à la demande mondiale, puisque, en Chine et en Inde, la consommation individuelle de viande tend à se rapprocher de celle de l’Américain ou de l’Européen.


Comment en sommes-nous arrivés là ? Quand s’est opérée la domestication des animaux ? Et quel rapport avec la domestication de l’homme par lui-même ?


 Les récents progrès de l’archéologie préhistorique, au cours des 40 dernières années, notamment grâce à Yves Coppens, nous ont permis de mieux comprendre l’aventure de l’hominisation, le passage de l’animal sapiens à l’homme sapiens.

Au cours des derniers millions d’années de l’évolution des hominidés, la contradiction entre l'augmentation progressive du volume du cerveau du nouveau-né, et la limite imposée par l’ouverture du bassin de la mère, a conduit à la diminution progressive du temps de gestation. Ainsi, «le mammifère vivipare qu’est l’homme est devenu une espèce composée de créatures prématurées qui se sont présentées dans leur environnement avec un excédent croissant d’inachèvement animal. Ici s’accomplit la révolution anthropogénétique, la transformation de la naissance biologique en un acte du venir-au-monde.» (9)  Cette «néoténie», cette naissance trop précoce de l’être humain, ce statut de prématuré, biologiquement incertain, c’est ce qui lui permet d’être ouvert au monde.

Ainsi, à la limite de l’histoire de la nature et de la culture, le venir-au-monde humain prends très tôt les traits d’un venir-au-langage. C’est l’entrée des hommes dans les maisons de langage ; ensuite, beaucoup plus tard, les groupes humains prenant de plus grandes dimensions, arrivent les maisons bâties et la sédentarisation. Avec l’apprivoisement de l’homme par la maison débute aussi l’épopée des animaux domestiques, par le dressage et l’élevage. Ce nouveau «complexe bio-politique» - la maison, l’homme et l’animal- avait, jusqu’en 2000, été peu abordé : «parmi les rares exceptions», nous dit Sloterdijk, «on trouve la philosophe Elisabeth de Fontenay, avec son livre Le silence des bêtes». D'autres penseurs et écrivains ont tenté, depuis, d’approfondir cette vertigineuse question des rapports entre l’homme et l’animal : Claude Lévi-Strauss, Bruno Latour, Philippe Descola, Suzanne Citron.

Culture civilisatrice versus divertissement.


Les nazis firent de la perversion de la langue un outil de leur conquête, comme le montrèrent Hannah Arendt ou Aharon Appelfeld. De nos jours, l'industrie culturelle impérialiste américaine, si servilement diffusée et imitée en France, continue cette perversion des mots : tant de productions dites «culturelles» ne sont en fait que du divertissement. («Entertainment», disent-ils sans honte). Ainsi, aujourd'hui en France, une grande partie de la culture dite «populaire» se résume à du divertissement, de la culture réalisée sous l'angle du marketing. Il ne s'agit pas de bouder des comédies comme «Intouchables» ou «La grande vadrouille», et tant d'autres œuvres qui allient l'amour du travail bien fait et la capacité de toucher le cœur et l'esprit du plus grand nombre; mais je n'oublie pas que divertir se dit aussi distraire : un livre, une musique «distrayante», qui nous détournent, nous empêchent de penser.


Sloterdijk, considérant que le livre a perdu sa place de moteur des civilisations, au profit des grands systèmes médiatiques-techniques de masse, résume ainsi l'humanisme : «le thème latent de l’humanisme est donc une manière de faire sortir l’être humain de l’état sauvage, et sa thèse latente est la suivante : la bonne lecture apprivoise». Mais cette grande culture du livre, cet humanisme de 25 siècles, encore présent dans l'Allemagne de 1933 comme ailleurs, n'a pas pu empêcher l'irruption du nazisme, la guerre mondiale, les camps d'extermination, les bombardements nucléaires. C'est pourquoi, nous dit-il, il nous faut penser plus radicalement.

«Prendre les choses à la racine, et la racine de l'homme, c'est l'homme», disait Marx. Il s'agit non seulement de remettre en cause l'exploitation et la répression de l'immense majorité des humains par l'infime minorité des propriétaires des multinationales, mais il s'agit aussi de combattre toutes les forces qui, avec la complicité et l'inconscience des classes moyennes follement consommatrices, et qui, guidées par l'orgueil imbécile des fanatiques de la technique (partisans de «l'homme augmenté», des trafics d'organes, de la GPA, de la natalité sans contrôle, des centrales nucléaires EPR et autres, des voyages vers Mars ou vers Alpha du Centaure, du fichage généralisé), pourraient conduire au ré-ensauvagement, à la re-bestialisation de l'espèce humaine, et donc à sa prochaine disparition.  

Pour résister à ces oiseaux de malheur, à ce trou noir médiatique, au divertissement abrutissant, je m'efforce de parler le plus souvent possible (trop peu jusqu'à présent, j'en conviens) de toutes ces œuvres méditatives, qui élèvent l'âme en mariant l'humour, le tragique, la profondeur et la légèreté. Des œuvres qu'on peut trouver à Béziers, comme les livres de Rimbaud, Joyce, Céline, Philip Roth, de Marcelin Pleynet, Philippe Sollers, Julia Kristeva, Marie Darrieussecq, de Philippe Forest, Louis Calaferte, George Orwell, Antoinette Fouque, de Casanova, Joseph de Maistre, ou Saint-Simon, tous disponibles à la Médiathèque ou à la librairie Clareton-des-Sources ; d'autres œuvres aussi, des spectacles qui arrivent jusqu'à Béziers (une terre qu'on prétends dévastée, comme l'Europe après le passage de Napoléon, mais c'est un mensonge colporté par des journalistes jaloux, car ici le Bonaparte biterrois n'a ni cheval blanc ni grande armée, juste une poignée de communicants et une impressionnante troupe de gardes municipaux aux uniformes tout neufs).

Exemples de bonheurs récemment vécus ici (oui, à Béziers ! -ou tout près d'ici-) : à « Monciné », le merveilleux film Mia Madre, de Nanni Moretti ; à la Tuilerie, à Bédarieux, organisée par Sortie-Ouest, la très remarquable mise en scène de la pièce «Elisabeth II» de Thomas Bernhard, par Aurore Fattier et le Théâtre de Namur, avec un Herrenstein formidablement joué par Denis Lavant, entouré de très grandes comédiennes et comédiens : Delphine Bibet, Véronique Dumont, Alexandre Trocki, Jean-Pierre Baudson, François Sikivie, Michel Jurowicz ; et aussi, lors d'une «scène ouverte» à la péniche « Le Capharnarhum », le plaisir de l'écoute d'un groupe de lycéens rappeurs, «L'entre-Prises», un groupe émergeant et prometteur, qui soigne ses  textes et ses accords.

 

Johannes Gensfleisch, dit Gutenberg, Mayence 1398-1468.
(2) Kamel Daoud, né en 1970 à Mostaganem, écrivain et journaliste algérien d'expression française, auteur de « Meursault, contre-enquête » (Actes-sud, mai 2014), cfr l'article dans la rubrique « fiches de lecture » dans ce numéro 11 d'envieabeziers.info.
 (3)  HYPERLINK  "http://nyti.ms/1KKR9wD" http://nyti.ms/1KKR9wD
(4) 427-347 aCn
(5) 460-370 aCn, le plus récent des 9 philosophes dits pré-socratiques : Thalès, Anaximandre, Pythagore, Héraclite, Parménide, Anaxagore, Empédocle, Zénon, Démocrite.
 (6) dans la Rome impériale : économique déterminant et politique dominant ; féodalité : économique déterminant et idéologique dominant ; occident industriel des 19ème et 20ème siècles : économique déterminant ET dominant. Aujourd’hui : économique déterminant, et domination évoluant de l'économique vers l'idéologique, puisque les multinationales de l'internet tendent à devenir plus puissantes que les pétrolières et autres industries extractives.
 (7) Pierre Bourdieu, Analyse d'un passage à l'antenne, Monde Diplomatique, avril 1966.
 (8) Johann Paul Friedrich Richter, dit Jean Paul, 1763-1825, écrivain allemand, auteur de « Titan », un titre que son ami Gustav Mahler reprit pour nommer sa 1ère symphonie.
 (9) Peter Sloterdijk : Règles pour le parc humain, éd. Mille et une nuits, janvier 2000 ; La Domestication de l’Être, éd. Mille et une nuits, septembre 2000.