En 1931, en Espagne, se produit un évènement d’une portée historique mondiale : la proclamation d’une république issue des urnes. C’est la Seconde république espagnole, la Niña bonita pour les républicains, ce qui signifie la bonne fille.

par DG RojoyVerde


La République est le projet révolutionnaire que porte toute une partie de la classe politique espagnole qui veut régénérer l’Espagne, exsangue après la décadence d’une monarchie discréditée et des intermèdes dictatoriaux qui ont tous échoués à gouverner l’Espagne.


Ils se sont retrouvés autour d’un pacte d’honneur, comme souvent en Espagne, le pacte de Saint Sébastien (août 1930) qui était la volonté écrite de prendre le pouvoir légalement pour proclamer un changement de régime et proposer un nouveau projet de société. Cela se traduira par le programme électoral des élections municipales d’avril 1931, à la sortie desquelles la vacance du pouvoir est laissée aux républicains, qui forment alors un gouvernement provisoire.


Ces femmes et ces hommes qui arrivent au pouvoir ont été formés, pour la plupart d’entre eux, sur les bancs d’écoles alternatives à une époque où l’Eglise, depuis 1845, détient le monopole officiel de l’enseignement en Espagne. Les deux écoles les plus célèbres sont la Institucion libre de enseñanza, fondée en 1876 par le pédagogue Francisco Giner de los Rios et la Escuela Moderna fondée par un autre pédagogue très célèbre (qui sera fusillé pour ses préceptes en 1909) Francesc Ferrer i Guardia. L’enseignement qui y est délivré découle d’une philosophie éducative amenée en Espagne par Sanz del Rio, le krausisme. Cet enseignement repose sur l’alliance de l’esthétique et la recherche de la vérité (la Raison), dans une pédagogie co-éducative pour tendre vers une harmonie de l’être humain.


La génération politique passée sur les bancs de ces écoles (le mouvement plus général sera nommé la Escuela Nueva) a conscience de la tâche pour régénérer l’Espagne et veut faire profiter à tous des enseignements qui lui ont été prodigués. Cela entre en résonnance avec la volonté de séparer l’Eglise et l’Etat et avec le modèle politique dont s’inspirent les tenants du nouveau régime, la France de la IIIème République, celle des « Hussards noirs » et de la Loi de séparation des églises et de l’Etat de 1905. Le problème est d’autant plus crucial que l’Espagne est confrontée à un analphabétisme endémique, près de 44% des espagnols, touchant plus particulièrement les femmes avec plus de 58% d’entre elles. En outre, 1,2 million d’enfants ne sont pas scolarisés. Ces espagnols sont aliénés à l’Eglise d’autant plus facilement que l’enseignement délivré est d’un très faible niveau et la formation des curés très médiocres.

tous les crucifix sont retirés des murs des classes


Le travail est donc immense et ne rebute pas le gouvernement en place, sous la férule de son brillant et énergique premier ministre, Manuel Azaña. La Seconde république espagnole a l’ambition d’un nouveau projet de société et veut s’en donner les moyens en dotant l’Espagne du progrès émancipateur. Ceci doit passer par une éducation à la hauteur de cet ambitieux projet. L’effort fourni par la Seconde république espagnole est conséquent, jugez en plutôt avec quelques chiffres : de 1931 à 1936 on fonde 16000 écoles (il manquait 27000 écoles en 1931), on recrute 7000 professeurs (maestros), on fait passer le budget du ministère, devenu celui de l’Instruction publique et des Beaux Arts, de 5% à 7% du budget national, le salaire des maestros est revalorisé de 20% à 40% selon les échelons dont on supprime les plus bas, les professeurs recrutés le sont uniquement sur titre et doivent être formés à l’Ecole Normale.


L’école devient un monopole d’Etat, même si on autorise la pratique et l’apprentissage des langues régionales dans ce pays confronté aux nationalismes périphériques catalans, basques et galiciens, les plus revendicatifs en matière d’autonomie régionale. La généralisation de l’enseignement du premier degré est constitutionnalisée par l’article 48 de la Constitution adoptée en 1931, qui rend l’école obligatoire, laïque et gratuite. La laïcisation de l’Etat passe par celle de l’école, au point que tous les crucifix sont retirés des murs des classes.


Les enseignants deviennent de fait les représentants en mission du nouveau régime. On leur demande de prendre en charge les cours du soir dans les écoles des villages reculés où ils sont installés, ils aident aussi la population aux tâches administratives.


La République veut une école pour tous, partout, comme un moyen d’extirper les croyances irrationnelles et l’ignorance. Pour cela, l’effort est aussi porté vers les populations rurales souvent isolées et pauvres. Manuel Bartolomé Cossio met sur pied les Missions pédagogiques qui sillonnent l’Espagne en tous sens, par tous les temps, transportant les nouveaux supports médias, véhiculant la connaissance et la culture comme la TSF (transmission sans fil) avec des postes récepteurs, le théâtre avec des tréteaux démontables, la musique avec des phonographes, le cinéma avec des appareils de projection… L’accueil des populations est soit très enthousiaste, soit très perplexe dans un pays en proie à de fortes disparités territoriales et de profondes fractures sociales.

l’école restera comme une des grandes réussites du gouvernement de la Seconde république


La mission émancipatrice voulue par la République espagnole se prolongera aussi durant le conflit qui va déchirer l’Espagne de 1936 à 1939. Les miliciens et les soldats de l’Armée populaire bénéficieront des cours d’alphabétisation délivrés par les Milices de la culture (Milicias de cultura) composées d’instituteurs en uniformes. Pour parer aux affres de la guerre, les enfants orphelins ou dont le père combat seront mis à l’abri à l’arrière du front, dans des Colonies scolaires chargées de continuer à éveiller les esprits par l’hygiène du corps et les apprentissages scolaires.


La volonté et l’effort axés sur l’éducation ne sont pas seulement portés par les institutions étatiques : nombre de cours du soir, notamment chez les femmes, dans les syndicats et les associations militantes, sont délivrés bénévolement à tous ceux qui veulent s’ouvrir sur le monde, dans une société qui connait des mutations profondes.


Malheureusement, l’issue de la Guerre décidera d’un autre sort réservé à la pierre angulaire de la République espagnole vaincue par une surabondance de forces brutales. Le régime du despote Franco va imposer une école unique soumise aux lois morales de l’Eglise avec pour seule grille de lecture, la vision de la société et de l’Histoire réécrite par les tenants du Mouvement national (Movimiento nacional).


Il n’en demeure pas moins que l’école restera comme une des grandes réussites du gouvernement de la Seconde république espagnole qui voulait une école pour tous avec une volonté égalitaire d’accès à une instruction, seule à même d’éloigner l’Espagne d’un projet de société archaïque que lui imposera la dictature franquiste. La République a manqué de temps. Elle a cependant réalisé, en se donnant les moyens dans un contexte de crise économique mondiale, une œuvre qui fera date dans l’Histoire politique européenne.


Elle est à mettre en parallèle avec tous les projets de société révolutionnaire qui, à leur crédit, malgré la faillite de beaucoup d’utopies, ont de tous temps  impulsé un effort conséquent voire considérable pour l’alphabétisation et l’instruction des peuples, comme au temps de la Russie révolutionnaire jusqu’en 1927, de Cuba après 1959 (citée toujours en exemple aujourd’hui pour son système d’éducation), des expériences zapatistes au Mexique, des expériences bolivariennes au Venezuela, en Equateur, du Chili d’Allende, qui ont fait reculer de façon tangible et pérenne l’analphabétisme et l’illettrisme dans les couches populaires de ces sociétés.