La réforme des collèges nécessite un travail d’explication. C’est aussi l’occasion rêvée de faire le point. Quelle place l’école a-t-elle occupée dans le paysage politique, économique, et dans l’histoire des idées, de la période des Lumières à aujourd’hui ?

par Arsène


La dernière image que laissera d’elle l’année 2015 est celle du rassemblement des enfants de la République, après le choc des attentats du 13 novembre. Le fanatisme, l’obscurantisme, l’ordre inhumain ont frappé directement la Nation, la République !

Les mots invoqués par le président dans son Hommage (1) donnent du corps à la Nation : il évoque un « peuple libre », chérissant sa « culture », des armes de la « démocratie » et du « droit », d’un « grand pays, fier de son Histoire, (…) de son idéal universel ». Et l’on n’a pas hésité alors à flatter le « patriotisme (…), avec ces drapeaux fièrement arborés » et « ces foules qui chantent la Marseillaise ».

C’est drôle, cette manière de convoquer soudainement les principes fondateurs de la République tout droit sortis de l’esprit des Lumières. D’où vient cette hébétude ? Peut-être du cynisme qu’inspire le temps présent. On n’aura jamais autant flatté les pulsions patriotes et nationalistes au nom des valeurs universelles de la République, ni autant sapé ses fondements dans le même temps. Les Français qui adhèrent aveuglément au discours présidentiel sont de bons chiens qui lèchent la main qui les frappe.

Nous nous contenterons d’évoquer le cas de l’école. Ce n’est pas un mince sujet, quand on enfourche les grands chevaux de la République et de la démocratie ! Ces chevaux-là nous ramènent directement à la période de la Révolution où les intellectuels français ont réfléchi comme jamais, et rendu possible la République et la démocratie. C’est de cette époque que date aussi le premier « Comité d’Instruction publique », présidé par Condorcet, à l’Assemblée nationale. Et ce n’est pas un hasard : l’idée de démocratie est indissociable de l’idée d’éducation.  

Dans son rapport et projet de décret présenté en avril 1792, Condorcet définit le premier but de l’instruction publique : « rendre réelle l’égalité politique reconnue par la loi ». On est frappé à la lecture de ce texte par la défiance terrible manifestée à l’endroit du pouvoir, visiblement connu pour être éminemment corruptible, naturellement enclin à défendre ses propres intérêts aux dépends de l’intérêt public, c’est à dire du peuple.

Condorcet tente de concevoir des remparts pour protéger le peuple des intérêts particuliers : « Tant qu’il y aura des hommes qui n’obéiront pas à leur raison seule, qui recevront leurs opinions d’une opinion étrangère, en vain toutes les chaînes auront été brisées, (…) le genre humain n’en resterait pas moins partagé en deux classes, celle des hommes qui raisonnent et celle des hommes qui croient, celle des maîtres et celle des esclaves ». (2)

Que reste-t-il aujourd’hui des idéaux à la fois lucides et utopistes de l’esprit des Lumières ? Il semble que Condorcet ait eu bien raison de se faire du souci : la démocratie dans la loi ne suffit pas si les esprits « libres » restent enchaînés à des croyances. Un peuple manipulé qui vote ne correspond pas à l’idéal des Lumières. Dans un pays fondé sur les valeurs de paix et de liberté, la recherche du « perfectionnement social » doit l’emporter sur « l’ambition et l’avidité ». Il s’agissait de « substituer enfin l’ambition d’éclairer les hommes à celle de les dominer ». Condorcet craignait tellement la manipulation des plus puissants aux dépens de l’intérêt public et du « genre humain »,  qu’il voulait supprimer l’enseignement de l’éloquence qui porte « le germe d’une corruption destructrice ».

Pour séduire les esprits aujourd’hui, marketing, management et prodiges du multimédia  sont des armes de destruction massive à côté de l’antique éloquence !!! Mais quel tohu-bohu ce doit être, la tombe de Condorcet ! À tourner et retourner, le tas de poussières doit fulminer façon poudre.


PRÉSIDENT, NOUS VOILÀ !

Heureusement, Hollande est là ! Son hommage de décembre, pétri de l’héritage des Lumières, nous rassure pleinement : il se porte garant de la République et de la démocratie contre le fanatisme et l’obscurantisme. C’est presque du Voltaire dans le texte ! Comment imaginer que le lien nécessaire unissant démocratie et éducation lui échappe ! Notre Président épouse la pensée de Condorcet et comprend naturellement que l’éducation est « pour la puissance publique un devoir de justice ».

L’éducation est pour lui une priorité puisqu’il engage, à travers son gouvernement, la réforme des collèges. Nous ne pouvons douter un instant du bien-fondé de cette réforme : qui défend la démocratie et un idéal universel ne peut que servir l’intérêt commun de la société  et celui de l’humanité entière !

Pour nous en assurer, procédons tout de même à l’analyse de la réforme car notre enthousiasme ne saurait être fondé sur des préjugés.

LA RÉFORME DES COLLÈGES

Toute réforme est-elle bonne à prendre ? Le mot est doté d’un tel pouvoir qu’il semble s’auto-justifier : la réforme serait obligatoirement un « changement en bien ». L’école est accusée de générer des inégalités, d’être élitiste, et inadaptée au marché de l’emploi : pour tuer son chien, ne l’accuse-t-on pas de la rage ?

Quand on regarde du côté des collèges, la profonde mutation mise en œuvre change radicalement la structure de l’Education Nationale. Et une telle rupture mériterait au moins un effort d’explication auprès des parents et des enfants.

La « Réforme des collèges » introduit dans l’Education Nationale des notions ultra-libérales, réservées jusqu’alors au monde de l’entreprise. L’éducation peut-elle devenir un « service d’éducation » ? La réforme en cours le prouve. Par contre, l’autre question est de savoir si c’est un bien pour notre société.

Les collèges subissent cette année une restructuration totale, qui affecte les contenus, le nombre d’heures par disciplines, leur répartition sur l’ensemble de la scolarité (du niveau 5ème au niveau 3ème) et les missions des enseignants. Ce changement radical devrait faire la Une, et la moindre des choses serait que les élus responsables s’en expliquent devant tous les citoyens. En attendant ce sursaut démocratique, voici les grandes lignes de cette « Réforme ».

Tout d’abord, à partir de septembre 2016, il n’existe plus de programme par niveau : ce sont les établissements qui décident de traiter les contenus quand bon leur semble (de la 5ème à la 3ème). Toutes les disciplines enseignées sont maintenues, mais les horaires minimum diminuent (les disciplines perdent 3h30 en 5ème, 6h30 en 4ème et en 3ème). La répartition des cours ne s’organise plus dans le cadre d’un emploi du temps fixe, valable pour l’année : certains cours sont « semestrialisés ». Il peut y avoir un enseignement artistique sur le premier semestre, puis plus rien.

La flexibilité est la valeur gagnante. Elle va de pair avec l’autonomie des établissements : d’un collège à l’autre, un élève de 5ème n’aura pas eu les mêmes cours. Les contenus, et leur répartition de la 5ème à la 3ème, dépendent des choix des équipes triées sur le volet, qui composent le « Conseil pédagogique » du collège.

Il faut surtout comprendre que l’Etat se désengage. Jusqu’à présent, les programmes étaient établis par niveau par des experts de chaque discipline. Ils effectuaient un travail scientifique et didactique pour présenter un projet validé par le Conseil National des Programmes (CNP) puis par le Conseil supérieur de l’Education (CSE). Ces experts travaillant au niveau national sont remplacés par un conseil pédagogique composé d’un petit chef d’établissement qui préside, d’un professeur principal (au moins) de chaque niveau, d’un professeur (au moins) par discipline, et du conseiller principal d’éducation (Vie scolaire).

Compétences contre contenus
Les contenus ne sont plus du tout la priorité : on ne parle que de « compétences ». Les compétences sont transdisciplinaires et ne nécessitent aucun programme officiel par discipline ni par niveau. Les enseignants n’ont plus besoin d’être autant qualifiés.

Quid du recrutement des enseignants ?
Jusqu’à aujourd’hui, les contenus des enseignements étaient garantis par les Programmes officiels conçus par niveau. Le niveau exigé par les concours d’enseignement (CAPES et agrégation) se fait par spécialité, et assure à la population des enseignants qualifiés, et recrutés anonymement, sur le seul critère de leur maîtrise des savoirs. Ce cadre est un obstacle institutionnel pour des entreprises internationales désireuses de proposer un service concurrent. Qui est prêt à parier que bientôt, les concours d’enseignements vont être supprimés pour une autre forme de recrutement, favorisant la polyvalence ?

Qu’est-ce que la Réforme apporte ?
Présentée comme ça, la Réforme ne fait guère envie. Elle est défendue avec les arguments de la « pluridisciplinarité » et de la « pédagogie de projet ». Tout tient dans ce concept-clef de l’ « EPI » (Enseignement Pratique Interdisciplinaire). Les disciplines ont perdu des heures, qui sont allouées aux EPI. Les couloirs de tous les collèges de France bruissent ce mois-ci de conversations sur les « EPI » : c’est qu’il va falloir trouver des projets d’ « EPI » attractifs pour obtenir des heures d’enseignement !!! L’interdisciplinarité est une piste pédagogique intéressante à explorer, mais il existait déjà des heures pour les IDD (Itinéraires de découverte) qui la permettaient. Ce n’est donc pas un argument suffisant pour justifier la désorganisation des enseignements dans les collèges.

Pour les heures de dédoublement, c’est le même principe : on donne une enveloppe pour un niveau (3h/semaine à partir de 2017), et c’est à l’établissement de décider si ces heures serviront aux TP de sciences, à l’enseignement des langues anciennes ou régionales. Ces heures peuvent être réparties de manière inégale : on peut déshabiller Pierre en 5ème pour habiller Paul en 4ème. Encore une fois les enseignants sont mis en concurrence pour sauver les heures de dédoublement. C’est à celui qui sera le plus attractif que reviendra la dotation d’heures.

Toute l’embrouille est là. Une simple stratégie de management basique suffit pour étouffer la contestation : les enseignants, ces éternels « bons élèves », sont sommés de faire le travail de répartition des moyens, et de s’écharper entre eux si des postes sautent ou si des disciplines disparaissent. Le désengagement de l’Etat ne concerne donc pas seulement les contenus, mais aussi la répartition. On donne des moyens en kit, façon Ikea, et on laisse faire.

Pour cette année, passe encore : les budgets n’ont pas baissé. Faire passer la réforme explique cette retenue. Mais qu’en sera-t-il quand les heures à se distribuer diminueront ? Car « en cas de ralentissement économique, des coupes budgétaires peuvent être décidées même dans des secteurs majeurs tels que l’éducation. »  (3)

Perspectives
L’intérêt de la Réforme est moins pédagogique que gestionnaire. C’est une évidence. L’Education Nationale vacille sous la poussée ultra-libérale. Les contenus ne sont plus du tout la priorité : on ne parle que de « compétences ». Les compétences n’ont pas de culture, n’ont pas de « nation », elles sont multinationales, comme les entreprises qui les survalorisent en avançant masquées, derrière les institutions de l’OCDE et de l’OMC.


OCDE ET RÉFORME : LA FABRIQUE DE LA MAIN D’ŒUVRE

L’OCDE (Organisation de Coopération et de Développement Économiques) salue la Réforme : « L’OCDE recommande que les réformes menées actuellement en France soient poursuivies et approfondies » (4).

Cette organisation mondiale effectue des recommandations politiques dans tous les domaines pour favoriser une économie libérale. Elle donne des conseils pour « réformer » les Etats, réduire leurs dépenses, c’est à dire la part des services publics. Pour cela elle examine à la loupe les pays, crée des indicateurs comme PISA (Program for International Student Assessment), compare les résultats : elle met les gouvernements en concurrence qui exercent une pression mutuelle pour accélérer la libéralisation. C’est pour cette raison que Mme Najat Vallaud-Belkacem a rendu visite à l’OCDE le 10 juillet 2015 : « pour discuter des réformes dans le contexte des expériences et comparaisons internationales ».

On voit l’idéologie libérale à l’œuvre dans les recommandations du Secrétaire général de l’OCDE, M. Angel Gurría, à la Ministre de l'Éducation nationale, Mme Najat Vallaud-Belkacem : « L’un des enjeux majeurs de l’éducation est de parvenir à faire réussir tous les élèves, indépendamment de leur milieu familial, et de les préparer à l’autonomie (…) pour étayer les compétences nécessaires à la croissance économique de demain  ».

Mme Najat Vallaud-Belkacem n’est pas repartie de l’OCDE les mains vides, puisqu’on lui a remis les « Remarques d’Angel Gurría » (5) : « nous partageons le projet du gouvernement français d’une économie plus forte (…) Et en cela, les performances des systèmes d’éducation sont au cœur de nos préoccupations. (…) Selon PISA, 20% des élèves en France sont en échec scolaire. Ces jeunes, mal qualifiés, sont difficiles à embaucher, et sont par ailleurs coûteux à l’embauche. (…) L’enjeu principal en France aujourd’hui est donc celui de la capacité du système à faire progresser les plus fragiles (…) pour étayer les compétences de la main d’œuvre nécessaires à la croissance économique de demain. Il faut « instituer des enseignements interdisciplinaires dans le cadre desquels les élèves apprendront à travailler en équipe et développeront ainsi de nouvelles compétences essentielles à leur réussite professionnelle ». Enfin il avoue « Aujourd’hui, c’est la réforme du collège. Nul doute que les réformes dans l’avenir continueront à mobiliser dans le débat le corps enseignant, les parents d’élèves et l’ensemble de la société. Mais ensemble, nous devons persévérer pour faire avancer les systèmes d’éducation pour qu’ils soient les plus performants (…) ».

 Les préoccupations économiques semblent primordiales, mais sont-elles du ressort de l’éducation ? L’école est-elle responsable du chômage en France ? L’économie libérale défendue par l’OCDE réduit-elle les inégalités sociales ? Un indice : la nouvelle est tombée en janvier, 1% de la population mondiale se partage 99% des richesses (6) … Alors à qui la faute ? A l’Éducation nationale ?

PERSPECTIVES POUR L’ÉCOLE : ouverture à la concurrence des services d’éducation ?

L’OMC favorise les échanges commerciaux, notamment des services, dans le sens d’une libéralisation générale. Elle définit un cadre dans lequel les gouvernements négocient un tas d’accords commerciaux sur les services : autrefois AGSC (Accord Général sur le Commerce des Services), aujourd’hui TAFTA (Traité de libre-échange Transatlantique), dans tous les cas, il s’agit d’ouvrir à la concurrence le plus de marchés possibles.
L’OCDE travaille à uniformiser les systèmes éducatifs : comment ne pas anticiper et concevoir que bientôt l’école sera un service marchand comme un autre ?

Une école sans contenu, faite par des enseignants ignorants, pour servir les intérêts de l’économie libérale : nous sommes à mille lieues des valeurs révolutionnaires qui ont enfanté la République, la démocratie et l’idée même d’instruction publique ! Pour Condorcet, l’esprit critique devait s’exercer sur tout et n’épargner personne : pas même le système économique ultra-libéral qui nous pressurise, génère les inégalités dont il accuse ensuite l’école.


ÉCOLE ET FASCISME

La politique actuelle néglige son devoir d’éducation envers le peuple, constitutif du « contrat social » dans un régime démocratique. L’ordre mondial économique l’emporte. Les enjeux politiques sont pourtant de taille, et la montée sans précédent du Front National devrait interpeller le gouvernement dans ses choix.

Quand la bourgeoisie libérale trahit ses valeurs fondatrices.
Dans l’histoire des idées, les idées des Lumières étaient des valeurs bourgeoises libérales : elles ont justifié le passage de la Monarchie absolue à la République en s’appuyant sur des valeurs universelles telles que le droit contre la force, la raison contre la croyance, la liberté d’expression et économique, l’égalité entre les hommes, la foi dans l’homme et le progrès. Historiquement, le plus fervent ennemi des Lumières fut le fascisme, d’inspiration romantique, qui exaltait la violence des sentiments. Les idéologues fascistes ont une « aversion pour la liberté, l’égalité, le bonheur et la paix en tant qu’idéaux de vie » et exaltent «  l’irrationalité, (…) l’obéissance des masses, le sacrifice de l’individu à la collectivité entendue comme État et nation. » (7) Aujourd’hui le libéralisme se retourne contre ses valeurs originelles : la mondialisation ne semble plus s’appuyer que sur le mythe d’une croissance infinie. Qui reste-t-il pour défendre les principes fondateurs de la République ?

L’école : un enjeu démocratique face à la montée du FN
Le FN part d’observations de bon sens pour capter l’adhésion populaire, mais dit peu de choses sur sa vision profonde de la société : il séduirait peut-être moins. C’est un discours qui se joue à plusieurs niveaux : les paroles et les actes défendus par le FN (et sympathisants) ont une portée symbolique, jouent sur la suggestion. Cela nécessite un travail d’interprétation. Renommer une rue est un acte anodin en soi : ceux qui connaissent l’histoire de la colonisation et de ses suites tragiques en Algérie sont seuls en mesure de décoder la portée symbolique du geste. La rue «19 mars 1962» rendait hommage au cessez-le-feu en Algérie. En la renommant « commandant Hélie Denoix de Saint-Marc », qui a participé au putsch des généraux contre l’indépendance de l’Algérie, le maire exprime son révisionnisme colonial, et peut-être aussi un soupçon d’islamophobie.

Ce n’est qu’un exemple. Le maire a le don de dévoiler de manière caricaturale les mécanismes de la propagande d’extrême droite. Efficace, mais grossière, sa stratégie de com’ démontre que les gens doivent être armés de références culturelles précises pour décoder les double-discours frontistes. En clair : la démocratie est en état d’urgence, des mesures culturelles d’éducation populaire s’imposent comme une priorité nationale.

Quand on instrumentalise l’histoire pour le mythe de « l’identité nationale », l’école entre vite dans le collimateur.
Les historiens ont montré comment le fascisme avait élaboré une « mythologie de l’identité nationale ». L’histoire était instrumentalisée pour nourrir ce mythe et entretenir la ferveur populaire envers sa nation : on la réécrit pour se créer un passé glorieux, peuplé de grands hommes. L’Italie avait mis en place une pédagogie totalitaire dont témoignait l’ambassadeur anglais à Rome : « le peuple a été discipliné à un degré qui a peu d’équivalent dans le monde moderne (…) : à partir de huit ans, un nombre considérable d’Italiens a été assujetti à une pédagogie intensive qui a déjà réussi à façonner et, par certains aspects, à modifier le caractère national (…). Le résultat est que les Italiens sont aujourd’hui fiers d’être Italiens, ce qu’on aurait difficilement pu dire dix ans auparavant. » (8)

Le FN n’est pas le fascisme, mais certains idéologues d’extrême droite, comme Philippe de Villiers, marquent le retour du « roman national ». Il produit des biographies de grands personnages comme Louis IX ou Jeanne d’Arc pour créer le « mythe identitaire » (9). D’autres cherchent dans l’histoire de quoi alimenter le mythe du « choc des civilisations ». Zemmour a fustigé aussi l’école en donnant sa vision de l’histoire : « En 1945 le général De Gaulle, pour éviter la guerre avec les communistes, leur a laissé certaines places fortes comme l'Éducation Nationale. C'est donc le général De Gaulle, dans un moment de faiblesse, qui a livré l'Éducation Nationale aux syndicats communistes. » (10)

On ne s’étonne pas, dans cette optique, des déclarations récentes du maire de Béziers contre les 29 professeurs d’histoire le sommant de cesser de torturer la mémoire de Jean Moulin dans son journal municipal : « Je m’inquiète sur la façon dont est enseignée l’histoire à nos enfants. Je connais une dizaine d’historiens, plus légitimes que ceux-là, qui ont une tout autre vision de l’Histoire. » (11) Oui, et ils bercent le public d’illusions sur des temps jadis grandioses et une France éternelle au lieu de proposer des outils pour comprendre le passé et permettre une mise à distance critique avec le présent.

On voit l’urgence d’armer intellectuellement les gens : outre les marchands, les idéologues d’extrême droite les guettent. Les « Historiens de garde » donnent l’alerte car les crédits alloués à la recherche et à l’université publique, notamment dans les sciences humaines, sont drastiquement réduits. Ils n’ont pas les moyens de lutter contre les pseudo-historiens largement médiatisés, qui ne respectent pas les méthodes. Ils le disent : « Il est urgent que les historiens, conscients de leur rôle social, multiplient les initiatives en direction du grand public et montrent que leur métier est essentiel à toute réflexion démocratique. »

L’Éducation nationale n’est pas moins essentielle, mais elle est aussi dans le double collimateur du capital et de son « outsider », l’extrême droite, qui n’hésiterait pas non plus à la réformer comme on réforme un vieux cheval, juste bon pour l’abattage.


1. « Hommage national aux victimes des attentats du 13 novembre », Hôtel des Invalides, Paris – 27 novembre 2015.

2. « Rapport et projet de décret relatifs à l'organisation générale de l'instruction publique », Condorcet, présentation à l'Assemblée législative des 20 et 21 avril 1792.

3. OCDE - Regards sur l’Education, p. 242.

4. « Continuer à réformer l’école française est indispensable pour concilier excellence et réussite scolaire pour tous »
Source : http://www.oecd.org/fr/france/continuer-a-reformer-l-ecole-franaise-est-indispensable-pour-concilier-excellence-et-reussite-scolaire-pour-tous.htm

5. Source : http://www.oecd.org/fr/france/echange-avec-mme-najat-vallaud-belkacem-ministre-de-l-education-nationale-de-l-enseignement-superieur-et-de-la-recherche.htm

6. Source: Oxfam. Voir  article « Ces 1% de riches qui vont capter autant de richesses que les 99% restant de la planète » dans Libération, 19 janvier 2015.
Lien: http://www.liberation.fr/futurs/2015/01/19/ces-1-de-riches-qui-vont-capter-autant-de-richesses-que-les-99-restant-de-la-planete_1183913

7. Qu’est-ce que le fascisme ?, Emilio Gentile, Folio Histoire, p. 403.

8. Qu’est-ce que le fascisme ?, « L’homme nouveau du fascisme », Emilio Gentile, Folio Histoire, p. 383.

9. « Résurgence du roman national », Les historiens de garde.
Source: http://www.leshistoriensdegarde.fr/retour-lhistoire-patriotique/

10. « Votre mission : infiltrer conférence Eric Z. », Maurane bob, Envie à Béziers, 17 décembre 2014

11. « Robert Ménard répond à la lettre des 29 professeurs d'histoire », Midi Libre, 17 janvier 2016.