En 1932, dans ses « Propos sur l'éducation », le philosophe Alain marquait une nette distinction entre le rôle des maîtres et celui des parents; partant de la différence entre le champ de l'émotion et celui de l'intelligence, il rappelait que les parents aiment, et que les maîtres instruisent : « Chacun sait que les parents instruisent assez mal leurs enfants, quand ils veulent s'en mêler», puisque « Précieuse chose que le sentiment. Mais n'en attendons pas des services qu'il ne peut rendre ».

par Sunzi

Un bon maître est assez indifférent


Les parents ont des attentes envers leurs enfants, et ces derniers se désespèrent quand ils sentent qu'ils ne peuvent y répondre. Alain illustre son propos par une observation personnelle : «J’ai vu un enfant hurlant que l’on traînait à l’école ; à peine la porte refermée, il se taisait ; il se trouvait écolier par la force de l’institution. C’est qu’un genre d’indifférence, qui pour le maître est de métier, agit fort promptement comme un climat ». Après avoir décrit les relations affectives au sein de la famille, faites d'attentes et de déceptions réciproques, il convoque, pour caractériser l'école, le concept de justice tellement délaissé, 84 ans plus tard, sauf dans le discours du pouvoir- : « Le maître ne doit point dire : « Faites ceci ou cela pour me plaire .» C'est usurper sur les parents.... Enfin l’école n’est nullement une grande famille. À l’école se montre la justice, qui se passe d’aimer, et qui n’a pas à pardonner, parce qu’elle n’est jamais réellement offensée. La force du maître, quand il blâme, c’est que l’instant d’après il n’y pensera plus ; et l’enfant le sait très bien. Ainsi la punition ne retombe pas sur celui qui l’inflige. Au lieu que le père se punit lui-même dans son fils. » (1) 

Aujourd'hui, les parents sont entrés dans l'école

 

Pour essayer de comprendre comment ont évolué ces relations entre les parents et l'école, j'ai pris un chemin de traverse, non par mépris pour les travaux des sociologues ou des chercheurs en pédagogie, mais pour partir d'un cas concret. J'ai donc posé quelques questions à une mère de famille ; comme la plupart des parents, elle et son conjoint sont soucieux de l'instruction de leurs enfants aussi bien que de leur éducation.


Evab : « Inès, vous êtes mère de 3 enfants ; il y a 11 ans, alors que votre fils aîné était à l'école primaire, en CM1, vous avez souhaité vous engager en tant que représentante des parents d'élèves. Qu'est-ce qui vous a incité à prendre ces responsabilités ?


Inès : Pour moi, ce choix m'a paru évident, car il m’a semblé normal que je m'implique dans la vie scolaire de mes enfants. J'ai eu envie de rencontrer l'équipe pédagogique à qui j’allais confier mon enfant, afin de garder un droit de regard sur ceux qui allait s’occuper de lui.


E: A l’époque, quel accueil vous ont réservé les directeurs d'école et les institutrices ?


I: Ce fut un très bon accueil car l'école avait besoin des parents pour organiser les sorties scolaires et les fêtes de fin d'année. Par ailleurs, nous intervenions lors des conseils d'école pour demander des améliorations concernant les conditions matérielles à l'intérieur des classes, mais aussi aux abords de l’école. Beaucoup trop de parents venaient déposer leurs enfants en voiture, se garant un peu n’importe comment, obligeant les enfants à marcher sur la chaussée du fait de l’encombrement des trottoirs.  Mais je dois reconnaître que, pendant toutes ces années, il y a eu très peu de résultats.  En effet, le ou la représentante de la mairie changeait à chaque conseil d’école. Nous devions sans cesse réexpliquer nos doléances.  Même au cours d'une même année il n'y avait pas de suivi du dossier entre les différents intervenants de la Mairie. C'était très frustrant, d'autant plus que ces demandes pouvaient porter aussi parfois sur des défauts matériels qui affectaient directement la santé ou  la sécurité de nos enfants. Chaque problème abordé - comme par exemple absence de rideau dans les classes exposées plein sud et où régnait dès lors une chaleur insupportable – donnaient lieu à plusieurs courriers de la part de l’équipe éducative avant de voir le problème réglé.


E: Quand vous avez fait partie des représentants des parents d'élèves au collège puis au lycée, en avez-vous tiré plus de satisfaction ?


I: Au collège ou au lycée le rôle du parent d'élève est très différent : participation aux conseils d'administration, aux  conseils de discipline, aux diverses commissions, aux conseils de classe, etc. Nous étions censés être un relais entre l'équipe pédagogique et tous les parents. Mais je dois vous avouer que pendant toutes ces années je n'ai jamais été sollicitée par aucun parent. Pour vous citer un exemple, j'envoyais systématiquement avant le conseil de classe un questionnaire à l’attention des parents des élèves, en leur proposant de me transmettre leurs questions éventuelles; si je fais le bilan sur tous les conseils de classe auxquels j’ai participé, je pense que j'ai dû avoir trois ou quatre retours, en 6 ans. Par ailleurs, il m'a fallu plusieurs années pour comprendre les rouages du collège, le rôle de chacun des intervenants (personnel technique et administratif, directeur, CPE, etc), et aussi reconnaître tous les professeurs de 3 classes différentes, dans 2 établissements différents, un lycée et un collège. Il faut aussi apprendre le langage crypté de l'Education Nationale, un jargon avec beaucoup de sigles différents (comme dans les entreprises), utilisé par  l'équipe éducative. Il nous fallait sans cesse leur rappeler que ces sigles devraient être expliqués, pour une meilleure compréhension par tous.


E: Que pensez-vous de la répartition des compétences entre parents et professeurs ?


I: Aujourd'hui, même si je continue à penser qu'il est important de développer la collaboration entre parents et professeurs, mon sentiment est d'avoir été maintenue dans un rôle de spectatrice qu’on écoute poliment, spectatrice plutôt qu’actrice, sans influence sur les décisions prises dans les commissions, comités et conseils auxquels j'ai participé. Autre constat : parmi les représentants des parents que j'ai côtoyés pendant toutes ces années, la plupart étaient des parents dont les enfants avaient de bons résultats scolaires. J'étais déçue de voir, année après année, que les parents dont les enfants rencontrent des difficultés ne sollicitent jamais leurs représentants. Peut-être est-ce là la conséquence du caractère factice de ce système de représentation mis en place par l'éducation nationale. Souvent, en prenant part aux votes lors des conseils d'administration, au collège ou au lycée, j'ai eu le sentiment que mon vote positif ou négatif ne servirait à rien, sauf à permettre au proviseur de faire la preuve de son respect des procédures et des règles imposées par le rectorat et le ministère.


E: Merci, Inès, pour votre témoignage.

 

Débats actuels: Claude Lelièvre, Serge Hefez, Alain Finkielkraut.


L'historien Claude Lelièvre a analysé l'origine des fédérations de parents d'élèves : il s'agissait de contrer les tentatives de l'église catholique de surveiller l'école publique laïque fondée par Jules Ferry en 1881. Ainsi, en 1909, les cardinaux et évêques de France appellent à créer des « associations des pères de famille ». C. Lelièvre précise : « en janvier 1914, la Chambre des députés vote des dispositions afin d' « assurer la défense de l'école laïque », contre les parents qui empêcheront leurs enfants de participer aux exercices réglementaires de l’école communale, ou de se servir des livres qui y sont régulièrement mis en usage. Toute ressemblance avec des événements relativement récents (mais limités) serait bien sûr purement fortuite (cf., par exemple, certaines réactions en 2014 au programme expérimental ABC de lutte contre les stéréotypes sexistes à l’école primaire). » (2)


Après la FAPELC, en 1926, devenue la PEEP (Fédération des Parents d'Elèves de l'Enseignement Public)  en 1966, c'est la FCPE (Fédération des Conseils de Parents d'Elèves) qui naît en 1947, sous l'impulsion du SNI, le Syndicat National des Instituteurs, qui cherche « des alliés parmi les parents d'élèves dans sa lutte pour la laïcité et l’enseignement primaire public (et contre le camp clérical et l’enseignement privé catholique). Il ne s’agit alors nullement de favoriser au premier chef l’intervention des parents dans l’école primaire publique elle-même (et encore moins d’aller dans le sens d’une « coéducation »). (2)


Analysant l'évolution actuelle, Serge Hefez, un psychiatre-psychanalyste, considérant que « Au fond, les parents se réservent le beau rôle », reprend le motif si bien décrit par Alain en 1932, et le réactive : «Les conflits parents-profs sont souvent dus à la répartition des compétences. Contrairement à autrefois, les parents en viennent à déléguer à l'école quelque chose qui est du domaine de leur compétence : la morale, la politesse, le respect, le civisme. Des valeurs qui s'apprenaient traditionnellement dans la famille. Pour éviter qu'une rivalité s'installe entre les parents et les profs, il est nécessaire d'augmenter les pratiques collaboratives autour de l'enseignement lui-même et non seulement autour de l'enfant, afin qu’école et famille élaborent ensemble ce que sont l'autorité et l'éducation. Les parents se sentiraient moins en danger ou menacés dans leurs compétences parentales ». (3)

Le collège, nouveau terrain de guerre


Enfin, il serait faux d'isoler cette dimension « parents-profs » sans la replacer dans le contexte de la politique de la destruction, par le ministère de l'Education Nationale, de tous les fondements de l'école publique : ce processus infernal a commencé par le délaissement de l'école primaire et de l'école maternelle, qui mériteraient les milliards qu'on donne aux multinationales et aux fraudeurs fiscaux, ce délaissement étant lui-même masqué par la priorité donnée à la réforme des collèges. Les dangers de cette réforme sont décrits avec rigueur par mes confrêres Arsène et Clairette dans le présent numéro. Dès lors qu'on a compris les mécanismes économiques qui président à ce délaissement et à cette prétendue réforme, nous pouvons nous replacer au point de vue philosophique abordé par Alain en 1932, en donnant la parole à Alain Finkielkraut en 2016 :
« Je dirais qu’il faut impérativement reconstruire l’école républicaine. Ainsi pourra renaître, non le vivre-ensemble déprimant que nous proposent les ministères et les magazines, mais l’amitié française. Or la dernière réforme du collège réduit encore la part du français – langue et littérature – dans l’enseignement, au profit du prêchi-prêcha éco-citoyen des enseignements pratiques interdisciplinaires. Le passé est impitoyablement sacrifié à l’idéologie du jour. » (4)


Aujourd'hui, il faut réaffirmer que Philippe Sollers et Julia Kristeva sont les plus grands écrivains français vivants, que Tel Quel et à sa continuation par la revue L'Infini restent et demeurent des sources inépuisables d'exploration de la littérature comme ciment inépuisable de toute civilisation ; c'est pourquoi on peut approuver la réponse d'Alain Finkielkraut, quand E. Fottorino et L. Greilsamer lui demandent : « Faut-il remettre l'apprentissage du français au cœur de l'enseignement ? », et qu' A.F. leur répond : «  Il s’agit de transmettre des connaissances, pas seulement de favoriser des compétences, en redonnant aux disciplines fondamentales la place centrale qu’elles ont perdue et en réhabilitant le cours magistral. Il n’existe pas d’autre cours que magistral. Un maître parle devant des élèves. Ainsi faisaient les Grecs, les humanistes de la Renaissance et les hussards noirs de la République. Il faut être tombé dans la superstition du progrès pour croire qu’avec la tablette numérique, l’heure est venue de procéder autrement. En « désintellectualisant » toujours davantage le métier de professeur, on n’améliore pas la qualité de l’enseignement, on accélère la catastrophe. » (4)

(1) Alain, Propos sur l'éducation, PUF, cité dans Le1 n° 71, 26 août 2015.
(2) Claude Lelièvre, Comment les parents sont entrés dans l'école, Le1 n° 71.
(3) Serge Hefez, Au fond, les parents se réservent le beau rôle, Le1 n°71.
(4) Alain Finkielkraut, Le passé est impitoyablement sacrifié à l'idéologie du jour, Le1 n°88, 6 janvier 2016.