A Roujan, depuis juillet 2015, Jean-Marie Ximena propose à la vente un pain qu'il fabrique à partir de céréales qu'il produit lui même. De la céréale semée en terre au pain proposé sur étal, le circuit ne peut pas être plus court, plus transparent : un gage de qualité dans la démarche et dans le produit qui séduit de plus en plus de clients.

Par RasKarKaPaK


Devant le hangar qui accueille, entre autre, le fournil qu'il a lui même érigé, ainsi que la meule de pierre qu'il a taillée, Jean-Marie Ximena a, en toute simplicité, disposé à même le trottoir une table pliante sur laquelle sont présentées ses miches de pain au blé complet.  Mais surtout n'allez pas dire à ce trentenaire aux multiples ressources qu'il est un bon boulanger. « Moi ce que je fais ? Je ne fais que valoriser la céréale de blé tendre que je produis. Je sème, je récolte, je travaille la céréale pour en faire de la farine destinée à la production de mon pain. Je suis un agriculteur qui valorise sa production ! ».

Trente cinq hectares disséminés entre Roujan, Magalas, Fouzilhon, Pouzolles et Gabian permettent à ce véritable touche-à-tout de talent de proposer en direct un pain qui répond aux exigences de son fabricant et à celles de ses clients. « Je travaille du blé tendre ; sur la dimension bio, je suis en cours de certification mais honnêtement, je ne communique pas sur cet aspect-là car aujourd'hui le bio devrait être la norme. Les trente-cinq hectares me sont nécessaires pour assurer une bonne rotation des terres afin que celles-ci ne soient pas épuisées par les cultures qui d'année en année seraient les mêmes ! » La luzerne cultivée tous les trois ans assure les apports nécessaires en azote et en constituera également un stock sur plusieurs années pour le sous-sol. Une fois retournée et ramassée, elle sera proposée en fourrage.

Jean-Marie Ximena devant son point de production-vente à Roujan


Le blé, lui, prend place sur une parcelle pendant un an avant d'en rejoindre une autre l'année suivante. Une parcelle dédiée au petit épeautre est également travaillée durant une année. Enfin, une parcelle accueille durant une année une culture de printemps : « Par exemple du sorgho pour l'effet nettoyant des sous-sols. La production trouve son débouché auprès des coopératives ! »

 

Des circuits courts qui court-circuitent la consommation de masse


Qu'est-ce qui a bien pu pousser cet ancien étudiant diplômé de l’Ecole supérieure de commerce de Marseille mais aussi de l’Université de Jacksonville aux USA, à se lancer pareil défi ? Peut-être parce que justement, pour le rugbyman qu'il est, la saveur du défi entourant son entreprise se faisait par trop alléchante. « Un agriculteur c'est avant tout un chef d'entreprise et avec ma femme, si nous nous sommes lancés chacun dans nos projets - elle produit ses yaourts à partir du lait qu'elle tire de ses propres vaches- 1, ce n'est certainement pas dans le cadre d'un retour béat à la terre. Cependant j'ai grandi à la ferme et les souvenirs de mon enfance durant cette période sont de bons souvenirs. C'était chouette ! Aujourd'hui nous avons la modeste ambition de vouloir vivre décemment de nos activités et que celles-ci s'inscrivent dans une démarche sanitaire claire ». En somme, l'objectif est de faire de la qualité sur la base de son propre travail sans qu'un quelconque intermédiaire réduise la part dévolue au producteur et augmente le prix final payé par le consommateur.


Aujourd'hui, au sein des circuits que l'on pourrait opposer aux circuits courts, qualifiés de circuits longs, les producteurs ne maîtrisent plus leurs tarifs. Les grandes enseignes coopératives, clientes des producteurs, fixent elles-même les tarifs en achetant quantitativement. Au final les producteurs doivent accepter le prix fixé sous risque de ne pas se voir acheter la production. « C'est quand même une aberration quand on se dit que le client fixe le prix d'achat ! Ça n'arrive nulle part ailleurs ! L'une des solutions réside dans le fait de maîtriser toute la chaîne de la production à la vente. L'idée c'est d'apporter une valeur ajoutée. Une fois le produit de base travaillé et valorisé par nos soins, ici la céréale, nous pouvons fixer nous-mêmes le prix. Celui du produit, celui de notre travail. »

 

Court le circuit on vous DIY

 

Maîtriser toute la chaîne de production n'est pas pour Jean-Marie une simple vue de l'esprit. Ce qui pourrait être une philosophie de vie du style DIY (pour Do It Yourself ou Fais par toi-même) se retrouve mis en œuvre y compris sur la construction-même des outils nécessaires à l'activité. Besoin d'une meule pour moudre la céréale et en faire de la farine? Qu'à cela ne tienne : « J'ai toujours été attiré par le bâtiment. J'ai d'ailleurs passé un an en Roumanie en tant que chargé de projet dans la construction pour livrer un immeuble de dix étages. La taille de pierre m'a toujours attiré. Bon, du coup, je taille moi-même la meule de pierre à partir de granit du Sidobre. Pour moi mais également pour d'autres professionnels comme des céréaliers, pizzaoilo, boulangers qui auraient des besoins dans ce sens.» Mais pour fabriquer de la pâte il y a la nécessité d'avoir un pétrin pour l'y pétrir à la main, s'il vous plaît. Pas de soucis, l'agriculteur se mue l'espace d'une séquence en menuisier et se fabrique son pétrin. Une fois la pâte levée, exclusivement avec du levain naturel, il faut en faire du pain, pour cela il faut un fournil. Jean-Marie ne déroge pas à la règle, il  l'élève lui même.

 

Un producteur épanoui, du sens dans la démarche, des clients satisfaits. Un cercle vertueux ?

 

La sincérité de la démarche, la qualité du produit n'ont pas mis bien longtemps à séduire les clients. En quelques minutes, c'est l’élève de retour du collège qui avec son vélo fait une halte pour acheter un pain, suivi du chauffeur du bus qui au travers du pare-brise indique qu'il en prendra deux, la mamie et son éternel cabas sont là évidemment, la mère et ses enfants viennent également emporter la commande préalablement passée... Le rythme est soutenu et outre le bon goût du pain c'est aussi, semble-t-il, l’adhésion de plus en plus grande des citoyennes et citoyens à l'idée de faire revivre une consommation raisonnable et raisonnée, tant du point de vue sanitaire (production « propre ») que du point de vue social, où le producteur - et sa production - est identifié, et dans le meilleur des cas le voisin qui prend alors toute sa place d'artisan au sein de la vie de la cité.

 

1) Voir l'article « La laitière, les Jersiaises et les vignes »