Depuis quelques mois Mélanie Xiména est à la tête d'un élevage bovin, modeste mais en devenir, et qui pour l'heure lui permet de commercialiser en direct de savoureux yaourts. Au-delà de son activité d'éleveuse c'est pour Mélanie toute une vision du pastoralisme et du commerce de proximité qui est remise au goût du jour. Rencontre.

par RascaR KaPaK

Agropastoralisme et vies locales en toile de fond

« On ne les voit pas là, mais deux trois coups de klaxon et normalement elles vont rappliquer ». Le temps de rejoindre le bord de la vigne pour se garer et se profilent dans la garrigue des silhouettes que l’œil ici a perdu l'habitude de voir depuis bien longtemps : « Dans le temps on pouvait croiser de l'élevage bovin dans le coin et en réintroduire aujourd'hui renoue avec une activité qui a déjà existé ». Puis, non loin, dans la garrigue qui descend en pente douce vers les vignes, deux vaches robes fauves se dandinent nonchalamment jusqu'à nous, accompagnées de leurs velles. Séparées à la naissance afin que les velles ne tarissent pas la production de lait de leurs laitières de mères, c'est aujourd'hui jour de retrouvailles sur le domaine de Cadablès près de Gabian. « Ce projet sans Christine et Bernard Isarn, producteurs de vin, n'aurait pas encore vu le jour puisqu'ils hébergent mes vaches sur leur domaine. Pour le coup c'est véritablement l'histoire d'une rencontre ». Sont-ce là des originaux ? Faire paître des vaches dans les vignes et la garrigue,  une excentricité sans lendemain à n'en pas douter ! Une vache c'est : une prairie, de l'herbe bien grasse et pis c'est tout !! Ah oui, mais non !

 

Christine Isarn à gauche avec Mélanie Xiména à droite


   
Comme Christine Isarn l’explique, la rencontre et la cohérence des projets dépassent de loin la simple finalité commerciale : « Nous étions super partants pour ce projet qui relève pleinement de l'agropastoralisme. Notre vin, nous l’élaborons sans entrants chimiques, nous laissons la vigne, son sol et son sous-sol s'exprimer naturellement. La présence des Jersiaises dans nos vignes présente de multiples avantages. Par leurs déjections, les bêtes nourrissent le sol dans lequel croissent les vignes, et en se nourrissant elles font office de débroussailleuses naturelles. Tout le monde y gagne ! ». Car aussi étonnant que cela puisse paraître, les Jersiaises, race rustique, ont la capacité de s'adapter à une nourriture éparse et difficile d’accès : il n'est donc pas surprenant de voir ces bêtes ruminer les broussailles et épines en abord et au milieu des vignes. Fidèle à la philosophie, longtemps oubliée, du commerce de proximité qui permettait jadis l'articulation sociale et humaine au sein d'un périmètre local, la démarche d’agropastoralisme permet de renouer avec ces fondamentaux; des femmes et des hommes qui vivent sur le même périmètre local se mettent en relation, et sur la base de leur savoir-faire et de leurs compétences génèrent du développement et de la vie.

 

« Je suis persuadée que l'on peut produire sain et bon à la fois ! »

 

Éducatrice spécialisée durant six ans - « déjà durant cette période j'avais monté un projet dans une ferme pédagogique pour des enfants scolarisés en institut médico-éducatif »-, Mélanie Ximena met alors un terme à son parcours de travailleuse sociale pour faire une formation au sein du Centre de Formation Professionnelle et de Promotion Agricole de Florac. Une fois les certifications en poche le projet laitier peut être lancé. « On a financé le lancement de l'activité par crow-funding. Aujourd'hui j'ai deux vaches et cette année, la chance nous a souri puisque elles ont mis bas une velle chacune, cela veut dire deux laitières à venir. L'avantage pour elles c’est qu'elles sont nées ici et qu'elles n'auront donc aucun temps d'adaptation. Elles sont chez elles ! » La ferme, Mélanie l'a connue étant enfant, dans le Gers et le Tarn où ses grands parents lui ont permis d'être très tôt et fréquemment au contact d'animaux. Un intérêt et une relation qui depuis n'ont cessé de grandir pour donner lieu, plusieurs années plus tard, à un projet entrepreneurial, mais une entreprise à taille humaine, qui permet à la fois de produire un produit sans équivoque quant à sa provenance et à ses méthodes de production et qui ouvre diverses perspectives.

vaches

Outre la qualité du produit, qui ne connaît aucun autre additif (épaississant, lait en poudre...) que ceux, naturels, le composant  (sucre de canne bio non raffiné, vanille de Madagascar bio), l'objectif pour Mélanie est évidemment de vivre de son activité, de l'enraciner et la pérenniser : « A terme, je me dirige vers un cheptel comptant au moins huit vaches. Ainsi je pourrai dégager mon salaire et embaucher également. D'ici là, j'aurai sûrement élargi mon offre avec de nouveaux produits tels que, entre autres, des yaourts à boire à la purée de fraise. » Pour l'heure des yaourts natures ou sucrés vanillés, recouverts d'une mince pellicule de crème, pourraient bien faire changer d'avis n'importe quel yahourtophobe à la sentence définitive du style « naaaan c'est aigre, ça n'a pas de goût... ». Tout le contraire des yaourts de Mélanie !

 

Loin des « coups de fric » vendus à coup de matraquage publicitaire en grande distribution, les produits de Mélanie s'inscrivent véritablement dans la vie d'un territoire qui laisse entrevoir, peut-être, la mise en application d'un système vertueux au sein duquel l'agricultrice-laitière travaille en synergie avec une viticultrice sur des terres respectées (travaillées sans entrants chimiques) au sein d'un territoire qui permet d'écouler une production saine en direct et d'assurer un revenu aux producteurs. « En fait l'idée c'est que je puisse maîtriser mon troupeau et que ma production propose des produits à la fois bons et sains. Je reste persuadée que c'est tout à fait réalisable. La preuve ! Pour y arriver j'ai heureusement pu bénéficier depuis le premier jour du grand soutien de mon mari ». N'allez donc pas, à l'agriculteur qui fabrique son pain (voir l’article « De la terre au pain ») et à la laitière qui concocte avec passion ses yaourts, leur parler d'amour vache, ils en riraient bien volontiers.