Il a été facile pour moi de rencontrer Jim Ronez, jeune éleveur à Fraisse-sur-Agout, dans les montagnes du Somail. Je me fournis en viande chez lui depuis des années, et j’ai même il y a quelques temps promené mes petits-enfants sur ses magnifiques ânes.

Par Jean-François Gaudoneix


Son exploitation, à plus de 800m d’altitude, à l’écart des grandes routes, offre des vues splendides sur les montagnes environnantes. Pas étonnant qu’il ait eu l’idée d’en faire profiter les touristes…


Jean-François Gaudoneix : Jim, comment es-tu devenu éleveur dans le Somail ?
Jim Ronez : Mes parents ont créé cette exploitation en 1977, et quand ils ont pris leur retraite, il y a quelques années, j’ai repris une partie de l'exploitation.

J.F. G. : Ce ne doit pas être évident d’être éleveur en milieu montagnard ?
J. R. : C’est vrai, il faut vraiment prendre en compte les contraintes environnementales qui sont chez nous bien particulières : altitude, climat capricieux, hiver long, terres pauvres…

J.-F. G. : Ce qui veut dire concrètement ?
J. R. : C’est tout d’abord élever des animaux qui sont adaptés à cet environnement difficile et ne pas faire le contraire. Il faut faire avec les contraintes environnementales : pour cela mes parents avaient choisi des ânes et des chevaux d’Auvergne pour le tourisme, race ancienne et très rustique, bien adaptée au milieu. Puis, en 1991, ils ont commencé (au sein d'un groupement de trois exploitations) l’élevage bovin, avec encore une fois, une race adaptée aux contraintes environnementales. C'est la  « Galloway»1, petite vache écossaise, qui fut choisie. C’est une race  très rustique, bien adaptée aux landes et autres terres réputées  pauvres. Elle peut passer l’hiver dehors sans problème. Ce choix avait surpris au début les éleveurs du coin plus habitués aux  limousines, plus productives mais moins adaptées à notre milieu. Aujourd’hui, les choses ont changé, il y a 5 ou 6 éleveurs à Fraisse-sur-Agout qui ont des troupeaux de « Galloway ». Cette race à viande est aujourd’hui en plein essor en France. On en trouve dans les Corbières, en Bourgogne et même dans le Bordelais.

 

J.-F. G. : Précise-nous quelles sont tes activités.
J. R. : Mes activités tournent autour de trois ateliers : l’atelier âne2,  l’atelier vache et l’atelier crème de marron.

J.-F. G. : Quelle est la taille de ton exploitation ?
J. R. : Mon exploitation s’étend sur une centaine d’hectares. J’ai des baux avec l’ONF – qui vient de multiplier par dix le montant de la location - avec la commune et sur les terrains de mes parents. 90% à 95% de ces terres sont des landes où paissent les troupeaux. L’avantage pour les bêtes est la grande diversité des aliments qu’elles trouvent. Durant la période hivernale, mes bêtes sont nourries du foin que j’achète localement. Je pratique un élevage extensif : peu de bêtes sur une grande surface.

J.-F. G. : Quelle est l’importance de ton élevage ?
J. R. : Aujourd’hui, j’ai 25 ânes, 25 à 30 bovins (dont une quinzaine de mères) et un taureau pour la reproduction.

J.-F. G. : Combien de bêtes fais-tu abattre par an ?
J. R. : Ma production de viande est étalée sur l’année. Je vends environ 12 veaux par an, qui ont entre 6 et 8 mois. Je vends aussi 1 ou 2 vaches par an, celles qui ne reproduisent plus. Avec la viande des vaches, je produis essentiellement de la viande hachée.

J.-F. G. : Quels sont les frais d’une telle  activité ?
J. R. :  Les frais de fourrage. J’achète 100% de mon fourrage localement, soit 70 tonnes environ. Les frais d’abattoir et de transport en bétaillère. L’abattoir est dans le Tarn, à Puylaurens, à 2 heures d’ici. Les frais de transport de la viande découpée (véhicule frigo). Pour ces transports, je suis adhérent d'une CUMA (Coopérative d’Utilisation de Matériel Agricole) de Mazamet. Sans parler de tous les frais généraux d'une exploitation agricole, entretien et location du foncier, clôtures etc.

J.-F. G. : Est-ce que tu reçois des aides ? Et lesquelles ?
J. R. : Je reçois des aides de la PAC (Politique Agricole Commune de l’Union européenne). Ce sont des aides à la surface et des aides à la production, entres autres : La MAE(3) (Mesures Agroenvironnementales) pour ma conversion Bio depuis cette année. La PMTVA4 (Prime au Maintien de la Vache allaitante). L’ICHN5 (Indice de Compensation de Handicap National) pour le milieu de moyenne montagne.

J.-F. G. : Quelle est la part de ces aides dans le chiffre d'affaire de ton exploitation ?
J. R. : Elles ne sont pas négligeables, elles représentent près du tiers de mon CA. Ces aides à l’agriculture, à l’élevage, permettent dans le Haut-Languedoc, de maintenir une biodiversité importante, un maintien de pâturages en milieu difficile (tourbières). Nous sommes dans un milieu pour le moment assez sauvegardé, dans l’emprise du Parc naturel régional du Haut-Languedoc. La présence d’élevage dans ce milieu retarde l’enfrichement, la fermeture du milieu, et favorise ainsi la diversité biologique.

 

En fait, je brasse beaucoup moins d’argent qu’un éleveur conventionnel qui a beaucoup plus de bêtes que moi, mais je pense avoir des revenus comparables à celui-ci.

 

J.-F. G. : Parlons aussi de tes ânes.
J. R. : Avec eux, je ne fais pas de viande, mais seulement des balades et randonnées. J’ai installé une yourte pour accueillir les randonneurs qui pourront aussi utiliser les ânes. Mais les revenus sont d’une part saisonniers et tributaires de la météo : l’été 2014 avec son mauvais temps a été désastreux.

J.-F. G. : Et ta production de crème de marron ?
J. R. : On fait cela depuis 11 ans. Cela prend beaucoup de temps, mais c’est concentré sur 2 ou 3 semaines, en octobre et novembre. Nous avons beaucoup progressé : nous avons fabriqué une machine à peler les châtaignes. Ca va beaucoup plus vite ! Nous avons une production qui peut atteindre  1 000 pots/an. Ils partent tous par les réseaux. Il faut les réserver.

J.-F. G. : A ton avis, penses-tu mieux t’en sortir qu’un éleveur disons classique ?
J. R. : En fait, je brasse beaucoup moins d’argent qu’un éleveur conventionnel qui a beaucoup plus de bêtes que moi, mais je pense avoir des revenus comparables à celui-ci.
Dans l’agriculture, les tentations de suréquipements sont nombreuses : beaucoup d’appareils, beaucoup de bâtiments. Et alors les emprunts courent, surtout que les crédits sont faciles à obtenir. Le fait d’avoir trois ateliers me permet de ne pas être dépendant d’une seule production. J’ai des revenus en dents de scie, mais si une activité ne dégage pas de revenus – comme les ânes en 2014 – j’ai les deux autres activités pour  limiter la perte.

J.-F. G. : Cette vente directe, c’est un choix ?
J. R. : Oui pour moi, c’est important de ne pas avoir d’intermédiaire. Le circuit court, c’est exactement ma démarche. J’accorde beaucoup d’importance à connaître les personnes qui mangent ma viande. Ils savent ce qu’ils ont dans l’assiette, ils aiment la consistance, le goût de ma viande. Ca me prend beaucoup de temps, mais c’est essentiel, ainsi, je sais pourquoi je travaille.
Pour moi, le facteur temps est important, avec mes trois ateliers et mes engagements militants (politique et associatif), et surtout familiaux, je vis pleinement.
Le lien avec le consommateur (de viande ou de crème de marrons pour les productions alimentaires, et le randonneur pour la location d'ânes) est essentiel pour moi. Voir le retour des personnes qui consomment ces productions est une récompense pour moi, et aussi un véritable moteur !

Voilà donc la fin de cet entretien, nous repartons avec notre colis de viande (pas cher, 65€ les 5 kg), et en prime, un pot de crème de marron délicieuse.

 

1)   C'est aujourd'hui, une race essentiellement bouchère. Elle donne une viande tendre, juteuse et savoureuse. Des essais aux Etats-Unis ont classé sa viande en tête de 11 races en dégustation. Elle est réputée pour sa rusticité. C'est l'une des plus vieilles races britanniques. En 1997, l'effectif était de 6 000 vaches et 196 taureaux.
2)  Site de Jim : http://www.signoles.com
3) Les mesures agroenvironnementales (MAE) visent surtout à protéger des paysans ruraux, les cours d'eau, la faune et la flore. Ces crédits sont généralement des crédits d'entretien (gestion) et non d'investissement.
4)  La PMTVA vise à soutenir les productions bovines par un paiement à la vache allaitante présente sur l'exploitation et à préserver la production de viande en confortant aussi bien les ateliers bovins allaitants significatifs que les petits troupeaux.

5) ICHN regroupe les mesures visant à compenser les handicaps naturels des zones défavorisées. Ces aides ont pour but de pérenniser une activité agricole de qualité en maintenant une présence humaine et économique, dans les régions où les conditions naturelles d'exploitation sont difficiles, permettant ainsi l'entretien de l'espace naturel, l'amélioration du revenu des agriculteurs et, plus, généralement, un développement harmonieux du territoire.