Pour une fois qu’En Vie à Béziers m’envoie en mission sous le soleil, je ne boude pas mon plaisir ! C’est l’été indien en Biterre, la lumière est splendide sur le Pont-Vieux, et votre petite reporter locale descend vers le Faubourg, dictaphone à la main, à la rencontre des habitants du plus joli quartier de la ville.

Par Maurane Bob

Mauranne Bob

 

« Vous avez l’air perdu, Mademoiselle, me lance un jeune homme, tandis que je contemple, effarée, l’échelle de mesure des inondations qui orne une façade de la rue Bernard Pourquie.
- L’eau monte jusqu’à là ?! je demande en désignant l’échelle sur le mur.
- Moi je l’ai jamais vue monter jusqu’à là, répond le jeune homme, je suis ici que depuis cinq ans. Mais Marcel il habite ici depuis toujours, il pourra vous dire, ajoute-t-il en désignant un grand type qui remonte la rue.
Et tout de suite il l’appelle : « Eh, Marcel, viens voir ! »
Marcel, il connaît super bien le quartier. Il y est né, son père y est né, et avant lui encore le père de son père. Les inondations, il en a vu « en pagaille » !
« Regarde, me dit Marcel avec un grand sourire, là-bas derrière toi, au-dessus du panneau « rue du 22 septembre » : en 1953 l’eau elle arrivait jusqu’à la marque là.
- C’est le premier étage des maisons ! je m’exclame.
- Oui , il me répond, content de son petit effet, avec l’Orb ça rigole pas. Je l’ai vu, ça, moi, quand j’étais petit ! Viens voir…
On s’approche tous les trois.
- Regarde bien : y a marqué « crue historique », tu vois ? Ça veut dire que ça, tu le verras pas tous les jours, hein. Parce que les inondations normales, elles arrivent moins haut quand même.
- Le 28 novembre dernier, par exemple, ça montait jusqu’où ? je demande.
- Jusqu’au stop, là, tu vois, il me dit. Ça fait moins haut, mais c’était impressionnant quand même.
- Ça je l’ai vu, moi, jusqu’au stop, précise le jeune homme du début. Ça fait cinq ans que je suis là, mais des inondations jusqu’au stop, j’en ai vu.
- Vous étiez où avant ? je demande.
- Je viens de Côte d’Ivoire, il dit.
- Et quand il y a des nouveaux comme ça qui arrivent dans le quartier, vous leur expliquez les inondations, les risques, ce qu’il faut faire et tout ? je demande encore.
- Non, rigole Marcel, on les laisse se noyer comme les migrants dans la mer !
- Ici les gens sont super sympas, rectifie le jeune Ivoirien, ils t’expliquent, ils t’aident, que tu sois blanc, noir, arabe ou autre chose, ils s’en foutent.
- Ouais , dit Marcel, y a trop d’étrangers en France, faudrait « serrer » un peu tout ça, mais bon, moi, quelqu’un qui a besoin d’aide, je l’aide. Pas vrai Johnny ?

 

Vous avez peur des fois quand l’eau monte ?

 

- C’est vrai, approuve Johnny, sauf que toi aussi t’es un étranger : ta mère, elle était espagnole.
- Ah mais les espagnols, c’est pas pareil », objecte Marcel.
- Vous vous appelez Johnny, je dis au jeune homme, c’est la classe !
- Ouais, dit Marcel, il s’appelle Johnny. Mais c’est pas le vrai Johnny, hein.
- Et quand vous étiez petit, je demande à Marcel, vous étiez à quelle école ?
- Là, il me dit, à Voltaire. Y’avait un grand mur à l’époque, mais ça suffisait pas : le fleuve passait par-dessus. Après c’était au moins une semaine sans école, le temps de tout nettoyer. On allait à la pêche, se souvient-il, avec les yeux qui pétillent encore.

Moi ça me rappelle les mémoires de Maurice Pomarèdes 1 que j’ai lues à la médiathèque. Il avait 6 ans lors de la crue de 1930 et il décrit avec délices les journées de vacances forcées à ramasser les trésors échoués sur les rives du fleuve, à admirer les pompiers qui se déplaçaient en « sauterelles », ces véhicules à roues géantes, bricolés pour fendre les eaux et assurer le ravitaillement des sinistrés. Mais bon, ça fait peur aussi, les inondations, écrit l’ancien gamin du Faubourg : « Les flots impétueux se ruaient sur les arches [du pont vieux] et s’y engouffraient avec violence, faisant éclater les troncs d’arbres transportés, qui en ressortaient pulvérisés, dans un bruit épouvantable. »

Mauranne Bob

« Vous avez peur des fois quand l’eau monte ? » je demande.
Mes interlocuteurs se marrent. Peur, non, ils n’ont pas peur. Pas peur du tout. Pourquoi ? Ils ne savent pas. Ils n’ont pas peur, c’est tout. « Y a jamais de mort ici, conclut Marcel. Avec le fleuve, on se connaît, c’est pour ça. »

Nous nous saluons et je continue ma route. J’ai rendez-vous avec Marie qui habite un peu plus loin. Elle m’attend avec le café, tout chaud tout frais, servi sur la table de la cuisine. Quand j’arrive elle papote avec Fatima, la voisine, en grignotant des biscuits. Par la fenêtre on voit le fleuve, le Pont-Vieux, les arbres sur l’autre rive : c’est à vous couper le souffle tellement c’est beau !

Depuis 1983 qu’elle habite là, Marie a connu trois inondations. Par « inondation » elle entend : « quand le fleuve rentre dans la maison. » Si ça reste dehors, pour Marie, ça compte pas comme une inondation. La première c’était en 1987, il y avait 50 cm d’eau au rez-de-chaussée. Et puis il y a eu coup sur coup décembre 1995 (50cm) et janvier 1996 (1m50).

« On est toujours prévenus à l’avance, témoigne-t-elle. Ça monte doucement. Il y a le poste crue et puis l’association du Faubourg. Quand ça monte on va au poste crue. Souvent c’est la nuit. On peut regarder sur internet aussi, mais nous on préfère aller au poste crue quand même parce que c’est plus sympa. C’est de l’autre côté du Pont-Neuf. On se retrouve avec les gens du quartier. Il y a Monsieur Ruiz, le responsable de l’association. Ça nous rassure de nous retrouver là. »

 

quand le fleuve rentre dans la maison


Marie raconte : la surveillance, l’attente, les nuits raccourcies, le copain de Bédarieux qui téléphone pour prévenir « Dans deux heures c’est chez vous ! » L’inexpérience de la première fois : « On n’avait pas pensé à mettre la chaudière à l’abri. Il a fallu tout sécher au sèche-cheveux. » Les trucs de vieux briscard : « Au début on montait un muret en briques pour protéger la terrasse. Maintenant on a une planche exprès aux dimensions. Un coup de plâtre et c’est bon. » Les repères au-delà desquels c’est le branle-bas de combat : « Quand ça arrive à ce niveau-là (elle montre), on sait qu’il faut monter les meubles. Il y a toujours des amis qui téléphonent pour donner un coup de main. Après ça rentre de partout : d’abord par les canalisations, puis de l’autre côté par la porte qui donne sur la rue, et par les fenêtres. Il faut ouvrir les fenêtres, bien sûr, sinon le fleuve casse tout. »

Elle me montre l’album photo. On y voit l’Orb monter d’image en image. Le salon et puis le couloir avec l’escalier qui plonge dans l’eau marron. On se croirait dans le film Titanic. Page suivante, un cliché me glace les sangs. Il a été pris dans la cuisine, là où nous sommes en ce moment. Comment est-ce possible ? La fenêtre est grande ouverte et à travers elle, le fleuve devenu immense se déverse à l’intérieur de la maison, engloutissant tout. Je suis là, assise à cette table, à côté de cette fenêtre, et tout à coup j’étouffe sous un mètre cinquante de flots boueux !

Marie sauve votre aventurière en eau douce de sa rêverie apocalyptique : « Des fois, me dit-elle, on voit des choses vraiment insolites qui passent comme ça à fond la caisse. Des caravanes, des machines à laver. Une fois c’était un lapin sur une motte de terre ! » Elle rit de bon cœur et j’imagine l’animal dévalant le fleuve oreilles au vent, sur sa motte emportée par le courant : ça me détend… un peu.

Sur les photos suivantes, l’eau s’est retirée, laissant la maison dévastée. « Le plus dur, c’est le nettoyage, explique mon hôte. Heureusement, il y a toujours du monde pour aider. Des voisins, de la famille, des amis, des gens de la paroisse… Tout le monde aide tout le monde, et tout le monde a de l’aide. » Je contemple les visages souriants des copains en bottes de plastique qui posent fièrement dans la gadoue avec leurs balais. En arrière-plan, un drôle de monument : le canapé, trop gros pour franchir l’escalier, a été perché sur une espèce de guéridon. Autre image : intérieur nuit, les mêmes bobines réjouies rassemblées autour de la table de la cuisine, bonnes bouteilles débouchées, verres à la main, et au centre une marmite fumante. Par la fenêtre, derrière, le fleuve, encore drôlement haut.

« Les travaux qui ont été faits récemment, ça change quelque chose pour vous ? » je demande. « Ah, oui, affirme Marie, catégorique. Deux ou trois inondations ont été évitées depuis le dégagement des arches du Pont-Vieux. En novembre 2014, c’était à 20 cm de rentrer dans la maison. Sans les travaux, on était bons. Avant on voyait le Lirou qui barrait le passage : l’eau du Lirou est toujours beaucoup plus jaune que celle de l’Orb. On voyait que ça venait buter contre les arches fermées du Pont-Vieux, du coup le niveau de l’Orb montait beaucoup plus vite. Aujourd’hui ça s’écoule mieux. Et puis il n’y a pas que les arches du Pont-Vieux, il y aussi des berges qui ont été dégagées à plusieurs endroits. »

J’aurais bien passé tout l’après-midi ici, avec Marie, Fatima, les petits biscuits et la vue magnifique, mais il faut encore que je fasse quelques photos dans le quartier, et que je rentre rédiger mon article. Avant de me raccompagner vers la sortie, Marie me confie quelques vieilles coupures de journaux que je promets de rapporter bientôt. Dehors, sous la belle lumière d’automne, je me prends à rêver de m’installer ici, dans le faubourg des HLM inondables où sont relégués d’ordinaire les pauvres et les immigrés. C’est alors qu’un vélo qui dévale vers le fleuve me frôle à vive allure : « Pardon Madame ! » crient en chœur les deux gamins rigolards, un blondinet et un très brun, qui chevauchent le véhicule d’où dépassent des cannes à pêche. Devraient pas être à l’école, à cette heure-ci, ces deux-là, je me dis, quand même ? Mais ils sont déjà loin...

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1) Pomarède Maurice, Le Faubourg du Pont, souvenirs d’enfance, Montpellier 2001.