L’automne, chez nous, ce n’est pas seulement la rentrée des classes et le temps des vendanges. C’est aussi, et parfois surtout, le grand retour de l’Orb.

Par le Piéton de Béziers

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Non pas que le fleuve ait disparu du paysage urbain durant l’été : il l’a au contraire sublimé pour notre plaisir renouvelé et celui des touristes venus jusqu’ici. Mais avec un débit d’hiver en moyenne huit fois supérieur au débit d’été, et des crues pouvant multiplier ces chiffres par trois cents, l’Orb a de quoi surprendre ses riverains. La saison des crues s’étend d’octobre au printemps, et sur la commune de Béziers, ce sont 3800 personnes qui sont directement exposées au risque d’inondation sur une centaine d’hectares, essentiellement dans le quartier du Faubourg. Comment sont gérées les crises ? À quoi servent les récents aménagements ? De nouvelles catastrophes sont-elles à craindre ?


28 Novembre 2014 : alerte rouge. L’Orb monte. À Béziers on sait ce que cela signifie. Déjà, au rond-point de la Plantade, le grondement du fleuve est assourdissant. L’eau boueuse déferle comme un torrent par-dessus les berges. La question, la seule : est-ce que ça va monter encore ?
Quand j’étais petite j’avais une amie qui habitait au bord du fleuve, tout au bord. Ça faisait un paysage de carte postale dans la fenêtre de son salon. Son père disait que ça fertilisait le jardin. C’était drôlement chouette. Mais quand même j’avais peur. Des fois je faisais des cauchemars.

 

Alerte inondation ! Le fleuve est entré dans les maisons ! Il emporte tout ! Au secours !!!

 

Les adultes, eux, semblaient incompréhensiblement calmes. Alerte rouge ? Ils savaient quoi faire. Monter les meubles. S’enquérir des voisins. Donner un coup de main. Éventuellement partir. Maintenant je suis adulte moi aussi. Et comme beaucoup de Biterrois qui n’habitent pas le Faubourg, je sais quoi faire : « Allo, vous avez besoin d’un coup de main ? »


Une mémoire bien présente


intro metreLa crue de novembre dernier a été importante, mais ne restera sans doute pas dans les annales comme un épisode majeur. Ici on se souvient du 8 décembre 1953. Depuis septembre et surtout octobre cette année-là, l’automne avait été pluvieux et ponctué par des crues modérées. Mais entre le 6 et le 8 décembre, l’Orb dépasse deux fois de suite, à deux jours d’intervalle, ses plus hauts niveaux connus. Le débit est alors estimé aux alentours de 2 600 m3 par seconde 1. Le quartier du Faubourg, entièrement inondé, est évacué. On dénombre 2000 sinistrés. Ici on se souvient comme si c’était hier : « L’eau était montée jusqu’à 1,60 m chez moi. Tout était à refaire, à racheter », témoigne Pierre Jardi dans le Midi Libre du 6 décembre 2013. « Les dégâts devaient être terribles, mais impossible de voir réellement puisque l’eau ne s’était pas retirée et recouvrait encore toutes les terres. Les lapins et les poules morts flottaient. » Attentifs au moindre signe envoyé par la rivière, les habitants du Faubourg connaissaient les niveaux atteints lors de la crue catastrophe de 1930, et n’ont pas hésité à partir quand les « repères naturels » ont commencé d’être gagnés par les eaux.

Aujourd’hui, les politiques publiques et les géographes sont unanimes : en matière de risque d’inondation, garder la mémoire protège. C’est ce que l’on appelle la « culture du risque », c’est-à-dire la connaissance entretenue des risques par les personnes concernées. À Béziers la mémoire est inscrite dans le paysage urbain, sous la forme de plaques rondes fichées dans les murs des maisons, et qui remplacent les anciens « repères naturels ». « Décembre 1953, Orb, crue historique » peut-on y lire en blanc et bleu. Si vous vous promenez sur les rives de l’Orb, levez les yeux et vous serez pris de vertige…


Un quartier exemplaire
Mais la « culture du risque » à la mode biterroise ne s’arrête pas là. En septembre 2014 un groupe de chercheurs en sociologie, socio-anthropologie, géographie et économie publie une étude menée dans le quartier du Faubourg à Béziers entre 2000 et 2012 2. Leur conclusion : le Faubourg de Béziers et ses habitants constituent un cas exemplaire de prévention de la vulnérabilité.

 

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Ce quartier situé à la marge de la ville, géographiquement et sociologiquement, accueille des populations aux revenus très modestes et souvent issues des immigrations successives. Les services publics y sont quasiment absents. L’activité économique se limite à quelques petits commerces. La valeur patrimoniale de ce secteur de la ville est pourtant indéniable : le Canal du midi, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, avec les écluses de Fontserannes, y croise l’Orb et ses ouvrages d’art (Pont-Canal, Pont-Vieux, moulin Cordier). C’est depuis le quartier du Faubourg que la plus célèbre image de la ville est prise : la cathédrale Saint-Nazaire et le Pont-Vieux se reflétant dans le fleuve.


Mais l’identité du quartier ne se résume pas à cela. L’enquête menée dans la première décennie du XXIème siècle montre que les « Faubouriens », comme ils s’appellent eux-mêmes, revendiquent une identité forte en lien avec la rivière et les inondations. Ici le risque génère une sociabilité particulière et une conscience citoyenne aiguisée. Cela se traduit par exemple par l’existence de deux associations très actives dont les objets sont directement en lien avec le risque d’inondation. La première, le Groupement du Faubourg, a été créée en 1963 et joue un rôle central dans la prévention des crues, la gestion des alertes, et la vie du quartier. La seconde, l’ACI (association contre les inondations), créée en 1997, lutte pour que les politiques permettent une diminution des facteurs de risque. Et au-delà de la vie associative, il y a la parole : « Dans certains quartiers, les gens ne se parlent pas, témoigne un habitant. Dans mon quartier on se parle. » C’est ainsi que s’effectue le relai avec les nouveaux venus. Les inondations, ainsi que la solidarité, l’héroïsme, ou le désespoir qu’elles engendrent, ne sont jamais oubliés, mais racontés aux enfants de génération en génération, et aux nouveaux arrivants, d’où qu’ils viennent. À En Vie à Béziers, on a eu envie d’aller à la rencontre de ces Biterrois hors du commun qui défient tous les hivers les forces de la nature.


À lire dans ce dossier :
Petite histoire des grandes inondations
Mission en zone submersible
L’inondation, une histoire de vulnérabilité
Maîtriser l’inondation, le mythe de la toute-puissance
La fabrique de la catastrophe
Le fascisme de la gestion de l’environnement
La résistance est dans les faubourgs

 

1) Selon Maurice Pardé in Annales de géographie n°348 t.65 1956, p 141 le débit de l'Orb à Béziers a atteint son maximum lors de la crue de 1953, estimé aux alentours de 2500 à 3000 m3/s. Selon le syndicat mixte Orb et Libron, ces chiffres devraient être estimés aux alentours de 2300 à 2500 m3/s.
2) Audrey Richard-Ferroudji, Nadia Dupont, Séverine Durand et Frédéric Grelot, Une politique du « vivre avec » un fleuve et ses débordements, VertigO – La revue électronique en sciences de l'environnement, volume 14, numéro 2.

Que faire en cas de montée des eaux ?
- S'informer : en écoutant France Bleu Hérault sur 103.7 FM, en consultant les sites de Météo France et Vigicrue, ou en restant en contact avec le groupement du Faubourg (6 place des Alliés à Béziers, 04 67 49 10 88)
- Se protéger et protéger les autres : ne jamais sous-estimer la force de l'eau. Si vous êtes au volant d'un véhicule, ne vous engagez pas dans une zone inondée. Signalez aux secours les personnes isolées par les eaux.