Les 50 ans annoncés de la féria, c'est le temps d'avant sa marchandisation. Dans les années 1960 à Béziers comme dans tous les villages du Languedoc, le financement de la fête est assuré pour l'essentiel par une subvention municipale, pour partie par le prélèvement des jeunes et par le contre-don des cafetiers.

Par Didier

La fête n'est pas encore un produit anonyme, acheté à une entreprise de spectacle, comme le dit si bien Daniel Fabre : « La fête est la plus fugace des œuvres collectives. Elle ne produit rien, elle ne garde rien »... La date de la fête est souvent celle du saint patron de la paroisse. Le lieu est variable. Quelle que soit la rigueur de l'organisation, la fête juvénile est soumise au risque d'une annulation soit par les autorités, soit par les caprices du ciel. La fête en Languedoc c'est le royaume temporaire et aléatoire de la classe (ceux qui vont être majeurs dans l'année).

Le tour de table


Sur une charrette ou une camionnette, quelques musiciens, quelques garçons et filles entament à chaque fête une fantastique parade, c'est le tour de table.

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Un bal miniature se met en route, traverse le village ou le quartier, passe de maisons en maisons. Chaque famille dépose une obole en échange d'un air joué par les musiciens. Le jeu est bien sûr de retenir le tour de table, de le garder. Pour cela le vin, la carthagène, le muscat visent à retenir la troupe des quêteurs. Accessoirement le jeu est de les rendre ivres, d'empêcher, de retarder le bon déroulement de la parade. Le tour de table, c'est la participation collective par excellence. Les maisons riches et pauvres sont visitées, les blancs et les rouges, les patrons et les ouvriers. Les seules exceptions sont les maisons endeuillées dans l'année : à leur approche, le bruyant cortège se tait.

L'ouverture à l'autre, l'étranger

La coutume veut que pendant la fête le village ou le quartier soit ouvert à tous. Des affichettes, des calicots formalisent cette invitation. Tout fête réussie doit confirmer la capacité de la communauté à recevoir des invités au moment où elle se retrouve et se resserre. Il y a deux sortes d'invités : ceux que les liens de parenté ou de camaraderie rattachent à la communauté et les autres. Les autres ce sont les inconnus et les bandes d'autres quartiers ou d'autres villages. Bousculades et bagarres opposent souvent les bandes de jeunes, il y a souvent un contentieux qui traîne. Ces frictions sont souvent prévisibles et le plus souvent prévenues. Après quelques bordées d'injures et quelques horions, les adultes s'interposent. L'enjeu c'est d'éviter l'arrivée des gendarmes ce qui signifierait l'échec de la fête.

Le chaos nocturne


En plein milieu de la fête, les jeunes se préparent à une folle nuit dont ils sont les seuls acteurs. Vers deux heures du matin, après les derniers flonflons du bal, le village ou le quartier vont changer de main et la jeunesse s'en rendre maître. Les tustets viennent réveiller quelques mauvais coucheurs avec qui la jeunesse est en conflit. La nuit de la fête, le chaos est érigé. Ce chaos est certes circonscrit mais spectaculaire car il bouscule l'organisation spatiale de la puissance domestique. « Faire la jeunesse » est depuis devenu une expression consacrée pour nommer ces dérèglements, ces débordements. Cette expression nomme aussi l'exploration des normes et des limites qui, le reste du temps, séparent les polarités opposées qui servent à penser le monde.

La farandole


Dans ses derniers jours la fête va dérouler ses dernières constructions et réparer ce que le chaos nocturne aurait pu défaire.La farandole a cette fonction de réparation. Garçons et filles, main dans la main, se glissent dans une longue chaîne qui serpente dans les rues, les venelles et les cours. Dans la farandole languedocienne, il n'y a pas de figures savantes. Il faut simplement courir et marquer le pas (en suspendant le temps peut être) d'un petit saut sur le pied d'appui tandis que l'autre pied reste en l'air avant de se poser à son tour. L'essentiel est dans la vitesse et les méandres inattendus que provoque le meneur. Fusant du dedans au dehors, du privé au public, la file dansante accompagnée de musiciens tente d'unifier le territoire de la communauté. La farandole cherche à créer une totalité sociale mouvante et éphémère. Elle a pour fonction de recréer de l'harmonie après le désordre.

68 one more time


Dans la fête en Languedoc d'avant la marchandisation, il n'y a pas de façon collégienne, lycéenne, artisanale ou ouvrière de : « faire la jeunesse ». Les organisations de jeunesse confessionnelles ou politiques ne connaîtront qu'un succès tardif, bien sur lié à l'après 68. Les 50 ans de la féria de Béziers sont aussi un marqueur, une trace d'un monde d'avant pas si loin que ça quand on circule dans les villages du biterrois au moment des fêtes votives.


Merci à Daniel Fabre de l'avoir fait revivre dans son livre : « La fête en Languedoc » aux éditions Privat. Cet article est bien sur inspiré de ce travail de mémoire.