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Depuis le 15 février, la faculté de lettres Paul Valéry est entrée dans une contestation contre la loi ORE (1), projet qui vise à rationaliser et organiser les orientations post bacs. Présentée comme une amélioration du dispositif précédent, les étudiants grévistes interrogent le sens d'une loi qui inscrit une sélection sans l'assumer. Alison, étudiante en philosophie et impliquée dans le mouvement de contestation revient sur trois mois d'actions à Montpellier.

 Clairette : Bonjour Alison, peux-tu te présenter ?

Alison : Je suis en 1ere année de philo en licence 1 à Paul Valéry donc étudiante à Montpellier. J'ai été mobilisée dans les grèves qui se sont déroulées lors du second semestre.

Propos recueillis par Clairette

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Cl : Des grèves pour sécher les cours ?

Ali : Ah non ! Pour demander l'annulation de la loi ORE mais aussi défendre les universités face à leur précarité.

Cl : Quelle forme prend cette précarité ?

Ali : Dorénavant ce sont les présidents de faculté qui gèrent les budgets, les facultés sont autonomes. Il y a beaucoup de postes qui sont figés, beaucoup de profs en situation précaire. Les présidents font des choix et les filières ne sont pas soutenues de la même façon. Ce sont aussi les amphis et les classes qui sont trop petits, car diminuer le nombre d'enseignants c'est augmenter le nombre d'étudiants dans les cours disponibles. Les TD sont pleins. Tout cela joue sur la qualité de nos études.

 

Cl : Comment le mouvement a pris à Paul Valéry ?

Ali : Nous avons été une des premières facs à être bloquée à partir du 15 février, date de la première mobilisation. Après avoir bloqué la fac, un petit groupe d'étudiants a organisé une assemblée générale. Au début, il n'y avait pas grand monde mais ils ont continué à expliquer les conséquences de la loi ORE, du nouveau bac en préparation, l'instauration de la sélection. Comme les cours étaient bloqués, les étudiants pouvaient venir en AG, discuter de la réforme à venir, rencontrer aussi les professeurs. C'est à ce moment là que tu te sens concerné, que tu t'impliques.

Cl : Il faut bloquer pour se rassembler et discuter ? C'est établir un rapport de force pour commencer à penser ?

Ali : Oui, si tu ne bloques pas la fac, même les élèves intéressés vont en cours, pour certains les bourses universitaires sont en jeu ! L'assemblée générale, c'est pour créer un cadre de discussion où étudiants, enseignants, personnels universitaires et même des éléments extérieurs à la fac peuvent venir échanger, être sensibilisés sur toutes les réformes lancées par le gouvernement. Le blocus est un rapport de force, c'est pas toujours évident surtout quand une minorité bloque une majorité ; mais sans cela il n'y aurait pas d'assemblée générale, les gens ne se déplaceraient pas, ne se sentiraient pas concernés si on ne leur donne pas la possibilité car c'est choisir entre une AG qui peut parfois durer 5 heures et ton travail soutenu pour tes cours.

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Cl : C'est comment une assemblée générale ?

Ali : C'est sportif ! Au plus fort du mouvement on pouvait être un millier et la plus longue à durée plus de 6h ! Mais elles se sont toujours bien déroulées. Je sais qu'en fac de sciences, une AG ou deux ont été houleuses, mais c'est à la fac de droit où ça été le plus chaud !

Cl : Là où vous avez été virés violemment par le président de l'université ? Je crois que tu y étais ?

Ali : le 22 mars suite à la grande manifestation avec la fonction publique, il avait été décidé de faire une assemblée générale à la fac de droit, l'amphi avait été réservé dans le but de réunir les personnels, étudiants et professeurs de toutes les filières, toutes facultés confondues. Il y avait aussi les avocats, des ouvriers, des cheminots. Il a été voté l'occupation de l'amphi de nuit. C'était aussi très symbolique car la fac de droit n'avait plus été occupée depuis mai 68 !

Il ne restait pas beaucoup de votants pour l'occupation le soir, nous étions une cinquantaine. Nous nous attendions à une intervention des CRS ou de la police comme dans d'autres campus. On avait même commencé à réfléchir à nos comportements en cas d'intervention, comment allions nous sortir ? Sauf que le doyen de la fac de droit est resté dans l'amphi et nous avons même discuté avec des profs. A plusieurs reprises, il a relancé la préfecture pour nous faire évacuer, mais ils n'ont pas voulu intervenir. Pourquoi ? Je ne sais pas. Est-ce qu'on était trop nombreux ? Y avait-il trop de risque ? Ou, au contraire, l'occupation d'un amphi par des étudiants ne représentait aucun risque. Le doyen était très agacé mais aussi des profs, des étudiants en droit.

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Vers 23h, alors que beaucoup fumaient dehors, d'autres dormaient, jouaient aux cartes ou bouquinaient, une dizaine d'hommes cagoulés sont arrivés avec des bois de palettes pour nous évacuer, il paraît qu'il y avait un mec avec un tazzer et ils nous ont sortis pas la force. Il faut savoir que les étudiants occupants étaient fouillés à chaque fois qu'ils allaient à l'extérieur par les agents de sécurité et ceux qui nous ont frappés sont aussi passés par ce contrôle là. Des professeurs ont été reconnus par leurs élèves mais une dizaine de personnes n'a pas été identifiée.

Sincèrement, ça n'a pas été notre plus belle soirée. Mais l'ironie, c'est à partir de ces événements que le mouvement a pris une autre ampleur alors que plusieurs facs en France étaient occupées. Les médias s'en sont saisis.

Cl : Aujourd'hui, nous sommes à la mi-mai, saison des partiels, où on est-on ?

Ali : Je crois qu'il y a une autre perspective qui est en train de se jouer. Les gens mobilisés perdent leurs lieux d'expression que représentent les amphis dans les facs. Il n'y a plus que 4 ou 5 facs occupées mais elles seront évacuées dans les prochains jours, les amphis « libérés » sont gardés par des entreprises de sécurité comme à Paul Valéry. La répression policière est trop forte dans les campus. Du coup, nous devons sortir des facs même si c'est très compliqué ; c'est la perspective de la rue, de la convergence des luttes avec les cheminots, les avocats, les fonctionnaires. C'est la question du libéralisme représenté par Macron mais aussi du capitalisme. Il faut voir plus large que notre propre condition d'étudiant, l'injustice est partout.

Notes :
(1) Les étudiants de nombreuses facs se mobilisent conte la loi relative à l'Orientation et à la Réussite des Étudiants (ORE) soutenu par la ministre de l'Enseignement supérieur Frédérique Vidal.

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