50ème anniversaire de la révolution de Mai 68, 200ème anniversaire de la naissance de Karl Marx (le 5 mai) : voilà de bonnes raisons pour remettre à l'honneur le concept de lutte des classes et la réalité qu'il décrit, surtout si, en plus de ces 2 commémorations, vous prenez en compte les conflits à la SNCF, à l'OFPRA, dans les tribunaux, et les guerres partout : Congo RDC, Palestine, Inde, Lybie, Afghanistan, ...

Par Sunzi

Le « vivre-ensemble », un slogan d'une insondable vacuité.

Le déferlement de ce mot d'ordre du vivre-ensemble, qui se veut ligne de conduite, vision du monde, projet, obligation morale, a tout arraché sur son passage : il s'agit entre nous d'éviter les sujets qui fâchent, «comme si on parvenait à la concorde entre les citoyens en interdisant tous les motifs de désaccord » (1).

Ainsi, l'idéologie dominante, celle de la classe dominante et/ou résultante de la combinaison des idéologies des classes dominantes, voudrait nous faire croire que « pour obtenir la paix, il fallait lisser les aspérités, écraser les nuances et éviter les disputes, or c'est exactement le contraire : une société qui redoute les désaccords ou les affrontements n'est pas une société en paix, c'est une société en danger, qui se censure elle-même... Gare aux mauvaises pensées ! Le vivre-ensemble veille au grain. »

Lutte des classes, contradiction principale, contradictions secondaires.

En 1967, vous ne saviez pas encore que Mao était un grand criminel, ou qu'il allait le devenir, et vous lisiez avec profit ses « Quatre essais philosophiques » (2), dont le premier, « De la pratique », écrit en juillet 1937, traite de la relation entre la connaissance et la pratique, entre le savoir et l'action, et le second, d'août 1937, « De la contradiction », est un remarquable résumé du matérialisme dialectique développé par Marx et Engels. Ainsi, avec l'aide de Jean-Joseph Goux et de son article « Marx et l'inscription du travail », dans le n° 33 de Tel Quel, paru en mai 1968, vous commenciez à disposer de quelques outils de compréhension du chaos du monde (guerres du Vietnam, en Israël, ...) et du rôle, désespérément modeste, que vous tentiez d'y jouer, en participant aux luttes d'alors : comités Vietnam (en soutien au FLSVN), où il fallait essayer d'échapper à l'emprise et l'entrisme des trotskystes ; vous diffusiez la projection du film collectif « Loin du Vietnam » orchestré par Chris Marker ; vous participiez aux débats du MLF, quand ils étaient mixtes, puis reveniez à Kristeva, à Freud, à Reich, à Sollers et à Lacan ; ainsi, en naviguant entre les cours, les « jobs étudiants », les occupations d'universités et les innombrables fêtes, vous commenciez, par des expériences concrètes, à comprendre un des fondements de la philosophie matérialiste : partir de la pratique pour aller vers la théorie, puis revenir à la pratique pour ensuite approfondir et élargir la théorie, dans un incessant mouvement de spirale.

La marche du monde et l'expérience intérieure.

Essayer d'être heureux, c'était comprendre votre place dans le monde, et donc d'abord comprendre le fonctionnement et les interactions de ces formations sociales, de ces empires, de cette « nature » dont la dévastation avait commencé depuis longtemps, même si on ne parlait pas encore de « Gaïa » ou d' « anthropocène » : il fallait donc pouvoir distinguer les types de contradictions et, pour chacune d'entre elles, où était la dominante, et où en était l'évolution de la lutte entre les 2 termes.

On y arrivait pourtant, à force d'obstination, de séminaires internes dans les groupes, de lectures, même s'il nous manquait la connaissance de ce qui devait se révéler plus tard, sur l'oppression en Chine, sur les finances du Vatican, sur les manœuvres hypocrites de la construction d'une Europe des riches commerçants, au prétexte de consolider la paix après les massacres des 2 guerres « mondiales » (européennes puis mondiales), sur la fabrique à grande échelle de l'ignorance et du mensonge (industries du tabac, du pétrole, de l'amiante, de la chimie, du plastique, de l'agro-alimentaire, des transports) et sur le développement immense et gigantesquement criminel des nucléaires civil et militaire, avec leurs hideux cortèges de mensonges d'État, de « circulez y a rien à voir, vous avez besoin de jus pour vos grille-pains, vos presse-fruits, vos climatiseurs et vos enseignes publicitaires », avec leurs infernales contaminations de déserts sahariens, névadiens, sibériens, avec leurs destructions d'atolls et de fonds marins et leurs accumulations de déchets radioactifs pour des dizaines, des centaines de milliers d'années.

Couple, jalousie, amour fou.

Après avoir plus ou moins réussi à trouver votre place dans ces luttes pour la marche du monde, pour « essayer de faire les choses le moins mal possible », comme disait Voltaire, vous n'en restiez pas moins plongé dans ces contradictions si basiques, si communes et pourtant si difficiles à résoudre, depuis la horde génialement représentée par Kubrick au début de « 2001, l'Odyssée de l'espace », jusqu'aux joies de la « petite famille » décrite par Wilhelm Reich, ces contradictions quotidiennes entre le ça et le surmoi, entre le sexe et l'amour, entre le couple et la jalousie, entre l'infinie beauté des femmes et le choix de n'en aimer qu'une : de chagrins en extases, me vient l'image de ces « grands-huit », de ces montagnes russes, ou de ces rouleaux qui, sur les plages d'Aquitaine, vous brassent , vous suffoquent, puis vous rejettent sur le sable, pour enfin sentir refluer en vous la chaleur et la lumière.


A ce stade, une seule consolation : l'art et la littérature. Vous le pressentiez déjà : doux souvenirs, inscrits dans le cœur, les yeux, les oreilles, les mains tenues, des histoires qu'on vous racontait le soir avant de vous endormir, des contes qu'on vous lisait ; souvenirs de cet instituteur qui emmenait sa classe dans les prés et les bois, vous faisait reconnaître et nommer les fleurs, les arbres et les insectes, qui passait les 2 derniers mois de l'année scolaire à mettre en scène et à faire répéter le spectacle de fin d'année, avec chants, danses, théâtre et récitations de poèmes ; souvenirs, plus tard, de ces professeurs qui, au collège, vous initiaient au plaisir des versions latines et des textes grecs, et, plus tard encore, de ces autres passeurs de bonheur qui vous faisaient rencontrer Molière et Baudelaire, Schubert et Bach.


C'est dans cette clairière, cette demeure intime, qu'arrive votre révolution de Mai 68 : vous apprenez à faire des affiches grâce à la sérigraphie, des journaux grâce aux stencils et aux ronéos ; et surtout, vous voyez la seule et belle issue : votre voix pour chanter, votre guitare pour le blues, vos jambes pour danser, vos crayons pour dessiner, vos pinceaux pour les couleurs, et votre stylo pour noter vos rêves, puisqu'il n'y a pas d'amour heureux.

 

(1) Raphaël Enthoven : Little Brother, Gallimard, Paris 2017.
(2) Mao Tsé-toung : Quatre Essais philosophiques, Editions en Langues étrangères, Pékin 1967.