A la sortie de la deuxième guerre mondiale, dans un pays ruiné, fut mis sur pied un service public de soins fondé sur la solidarité, la Sécurité Sociale, financée par les cotisations versées par les salariés et les entreprises, puis les indépendants, couvrant maladie, maternité, vieillesse, accidents du travail et administrée de façon paritaire. Le principe de solidarité : « contribuer selon ses moyens, recevoir selon ses besoins ».

Par Khan Did

A côté de l'hôpital, hospice de proximité, et de la médecine libérale « de ville », furent créés en 1958 les CHU, centres hospitalo-universitaires, régionaux, centres d'excellence, de spécialisation, d'enseignement et de recherche. En effet, les connaissances médico-techniques s'étaient beaucoup développées, la durée et la qualité de vie améliorées et la France fut reconnue dans les années 80 à 2000 comme ayant le meilleur système de santé au monde. Il y avait assez de médecins libéraux, et l'hôpital assurait le « dur ». L'excellence du service public.
A côté, la dureté libérale thatchérienne avait dévasté le National Health Service (6 mois d'attente pour une appendicite, sauf si on payait...) et la privatisation états-unienne augmentait considérablement les dépenses de santé et éloignait les pauvres du soin.

Bon, c'était trop beau, un système public, solidaire, performant et donc moins cher.

Nos capitalistes financiers ont décidé qu'on se soignait trop, en culpabilisant les citoyens au passage. Il fallait donc dépenser moins, vu le « trou » de la Sécu. Qu'est-ce qu'on en a parlé, de ce trou... On ne savait pas trop de combien était la « dette », c'était flou et variable, mais chaque gouvernement se faisait fort de le « résorber ». Avec le succès qu'on sait. Donc, comme la Sécu était en déficit, on a déremboursé des médicaments et des soins (optique, acoustique, dentaire par exemple). Pour pouvoir avoir un accès à ce type de soins ou de médicaments, on a poussé les assurés sociaux à adhérer à des mutuelles complémentaires et autres assureurs privés. C'est la voie de la privatisation de la santé, avec ses inégalités, et son coût.

On a vu apparaître les cliniques privées à but lucratif, reprises par la suite par des groupes financiers, qui étaient moins chères (vu qu'elles traitaient le petit risque, rentable). On a déclaré que l'hôpital devait être géré « comme une entreprise » (Christian Blanc, ex-PDG aux célèbres cigares d'Air France )! On a introduit le concept de rentabilité pour la santé et obligé les hôpitaux à pratiquer la tarification à l'activité (T2A) qui ne pouvait qu'être inflationniste car elle valorisait des actes et non une démarche de soins, et les actes étaient de plus en plus techniques et donc chers. On a réduit le numerus clausus, nombre de médecins que chaque faculté était autorisée à former, depuis 30 ans, sans nuances, et sans vouloir voir la pénurie qui allait s'installer, créant des déserts médicaux même dans des régions pas trop mal dotées comme la nôtre. On a donc marchandisé la médecine, le corps, la vie, la mort, fait du soignant un prestataire de soins et du patient un consommateur. On a sacrifié le facteur humain. On a abandonné la prévention.

Même chose pour la vieillesse, quelques maisons de retraite sont encore publiques, avec des gestions plus ou moins généreuses d'ailleurs, la plupart privées, aux mains de consortiums financiers pratiquant des prix excessifs pour un service exécrable.

sante beziers

Les soignants sont épuisés, frustrés, car ils ne peuvent plus pratiquer leur beau métier avec l'humanité que leur déontologie et leur enthousiasme leur conféraient, ils sont en épuisement professionnel, parfois se suicident. Il n'y a plus comme logique managériale que le paradigme de « faire plus à moyens constants », entendu depuis 1995 environ, de « mutualisation des moyens », ce qui veut dire que, vu l'absentéisme induit par la souffrance, le personnel est envoyé à droite et à gauche pour « boucher les trous », sans connaître la disposition des services ni les malades.

Et les directions d'hôpital, issues de l'École Nationale de Rennes, sont autistes, n'ont aucune idée (et ne cherchent pas à en avoir) de ce qu'elles gèrent et donc ne se rencontrent pas avec les soignants. Les directeurs sont des chefs d'entreprise.

Ajoutons le chômage de masse et la précarité, qui diminuent les rentrées de cotisations sociales et altèrent la santé des citoyens, les dégâts environnementaux multiples que les décideurs choisissent de ne pas voir, au bénéfice des industriels, et on a un mélange explosif, qui retarde l'administration des soins, entraîne l'engorgement des urgences où les patients attendent et parfois meurent sur leur brancard, aggravé par la pénurie en médecine de ville. Et donc, en définitive, augmentent les coûts en altérant la santé des citoyens.

A Béziers, 25 % des médecins généralistes et spécialistes ont pris leur retraite, on attend les rendez-vous de spécialistes 6 mois, certains ne prennent pas de nouveaux patients. Et il n'y a pas de relève en raison du numérus clausus. Dans certains villages (St Pons, Lespignan par ex) il y a un seul généraliste, et il a l'âge de la retraite. Et la France a pillé les médecins de Roumanie...

A l'hôpital, des médecins anesthésistes intérimaires sont recrutés, ce qui revient très cher à la structure. 60 % du personnel vient à contrecœur faire son travail. 25 % du personnel soignant est contractuel, ce qui permet de n'embaucher que des jeunes mal payés et ne pouvant espérer de promotion ou de statut (quel gros mot!). On peine à recruter des infirmiers de nuit, le salaire de départ d'un infirmier n'étant que de + 200€ par rapport au SMIC.

Il y a de l'absentéisme, de l'épuisement professionnel. Le temps des transmissions entre équipes est trop rapide, d'où une diminution de la sécurité des patients, le temps des médecins du travail a été diminué, le personnel n'a plus sa visite médicale annuelle. Il y a encore heureusement un CHSCT (comité d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail, instance que les ordonnances Macron suppriment). Pour combien de temps ?

On nous dit qu'on va abandonner la T2A (depuis pas mal de temps), qu'on va « réorganiser » hôpitaux et EHPAD. On a déjà bien mis à mal une organisation qui n'avait rien de redondant. RENTABILITÉ, EFFICACITÉ (c'est-à-dire moins de moyens). Mais c'est de notre santé qu'ils parlent, de celle de nos parents et enfants et dont ils se moquent pourvu que ça coûte moins.


Nous devons lutter pour défendre notre santé, l'arracher à la marchandisation, à la déshumanisation, à la finance, et à la gestion court-termiste et ainsi réhabiliter la qualité du soin.

Nous sommes passés de la 1° à la 15°place mondiale pour la qualité du soin.

C'est notre responsabilité.

On pourra lire avec profit le livre du Professeur André Grimaldi, chef de service de diabétologie à la Pitié-Salpétrière : « l'hôpital malade de la rentabilité » paru en 2004 chez Fayard.