Une lutte aujourd'hui presque oubliée? Il s'agissait d'une « utopie ». De quelques dizaine d'ouvriers des usines Rhodiacéta de Besançon et Peugeot de Sochaux d'un côté, d'une poignée de cinéastes, réalisateurs et techniciens, de l'autre

Par Emma

Ils ont décidé à cette époque-là, qui n'est justement pas n'importe laquelle, de consacrer du temps, de la réflexion et du travail à faire des films ensemble ».(1)C'est cette aventure là que raconte la deuxième édition (2) des groupes Medvedkine. Ce nom, pris par les groupes, était choisi en toute connaissance de cause et s'appuyait sur l'exemple du « ciné-train » de ce cinéaste russe (1900-1989), une unité mobile qui avait traversé la Russie en 1932 pour filmer les ouvriers, les mineurs et les paysans, documentaires montrés à ces derniers le lendemain même du tournage. C'est à partir du centre culturel populaire, inspiré du mouvement Peuple et Culture, de Palente-les-Orchamps, dirigé par un ancien ouvrier de Rhodiacéta que celui-ci propose, en 1967 aux cinéastes Chris Marker et Mario Marret de venir tourner un documentaire sur la condition ouvrière et sur la grève de cette usine.

 

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« A bientôt j'espère », qui fut diffusé sur l'ORTF en mars 68, fut projeté aux ouvriers. Cette projection suivie de critiques et de discussions récusait la vision de Chris Marker sur ce conflit. « Chris Marker tire alors la conclusion qu'un véritable cinéma militant ne peut-être en définitive que celui qui serait réalisé par les ouvriers eux-mêmes »(3) En effet, la grève portait de nouvelles revendications telles que celle de la possibilité de s'exprimer, certes, mais surtout celle du droit à la culture. Ainsi naîtront, d'abord à Besançon puis ensuite à Sochaux, entre 1967 et 1974 une quinzaine de films documentaires.

Du côté des ouvriers, on trouvait des jeunes, immigrés de l'intérieur, sans attaches familiales, vivant en foyer. « Ils formaient une communauté d'âge et se sentaient libres d'exprimer leur révolte, y compris contre ce qu'ils désignaient comme des routines syndicales...ils avaient envie de faire groupe pour pouvoir exister et surtout face aux syndicats.» (4) Des plus jeunes aux plus âgés, ils devenaient des leaders et des militants de luttes importantes. Du côté des cinéastes, les plus âgés, anciens résistants, de par leur expérience, pouvaient transmettre les savoir-faire techniques, les plus jeunes pouvaient partager avec les ouvriers l'expérience de la guerre d'Algérie. Cependant, tous s'étaient engagés dans des formes de cinéma militant auparavant (luttes d'indépendance...)

Non, cette lutte n'est pas oubliée! A l'heure où une grande rétrospective de l'œuvre de Chris Marker est présentée à la Cinémathèque de Paris, les Mutins de Pangée (4) co-éditent avec Iscra l'ensemble de ces court-métrages, associés à un livre de présentation de la démarche et des films et émaillés de multiples témoignages des acteurs et réalisateurs de l'époque. D'autres réalisations cinématographiques militantes ont marqué aussi l'époque, telles celles au sujet des Lips, d'Alsthom, de Simca ou d'histoire d'A mais les groupes Medvedkine sont les seuls à avoir associé à part égale, réalisateurs et ouvriers dans leurs réalisations.

 

(1) et (4) Bruno Muel et Francine Muel-Dreyfus in les groupes Medvedkine
(2) 2° Edition 2018 Iscra et les Mutins de Pangée
(3) Couverture du livre : les groupes Medvedkine
(4)Mutins de Pangée : Société coopérative éditant des films militants. Iscra institut de recherche en sociologien histoire de l'immigration et discriminations