André Menras, biterrois d'origine, est un amoureux passionné du Vietnam. Aujourd'hui retraité de l'Éducation Nationale, c'est un militant atypique qui s'engage aussi pour son pays d'adoption. Il a été l'un des très rares étrangers à recevoir, en 2009, la nationalité vietnamienne, des mains du président Nguyen Minh Triet, pour être resté aux côtés du Vietnam "pendant les périodes les plus difficiles".

Entretien exclusif par Robert Martin pour EVAB et RPH

Sa nouvelle cause : des pêcheurs de la province Quang Ngai, dans le centre du pays, qui se retrouvent au milieu de disputes territoriales entre le Vietnam et la Chine au sujet des archipels des Paracels situés en mer de Chine méridionale.


Il a décidé de leur rendre hommage par un premier documentaire, "La meurtrissure" qui égrène les témoignages de pêcheurs et de veuves racontant les attaques de bateaux vietnamiens par la marine chinoise, l'emprisonnement des équipages et leur libération contre rançon. Puis dans un second film "Les chevaliers des sables jaunes" en 2017 pour lequel il embarque clandestinement sur un bateau pour partager la vie de ces pêcheurs. Ce film a obtenu le prix des collégiens 2018 au festival des pêcheurs du monde de Lorient.

Robert Martin : André Menras, bonjour et merci de me recevoir à votre domicile. On parle beaucoup actuellement de la Corée. Dans ce continent asiatique, un autre pays vous tient particulièrement à cœur, le Vietnam, une grande histoire d'amour qui a commencé il y a bien longtemps...


André Menras : Bonjour, oui elle a commencé en 1968 lorsque je suis parti là-bas au titre de la coopération. J'étais normalien à Montpellier et j'ai choisi de faire mon service militaire dans la coopération; Je n'ai pas choisi le Vietnam en particulier, il était sur la liste des pays pour lesquels j'avais postulé. Le Vietnam n'était pas très demandé car il faut dire qu'à cette époque, la guerre faisait rage. A partir de là, j'ai noué avec ce pays des relations particulières.

Si on ne dit rien, on est complice


RM : Alors un pays en guerre et vous n'êtes pas insensible à ce qui se passe là-bas. On peut même dire que vous prenez parti.


AM : A Saïgon, ville avec une grande base militaire, la guerre ne se voyait pas trop. On voyait des soldats, des jeeps, des bunkers mais on ne voyait pas de combats, de cadavres sur le bord de la route, on ne voyait pas les villages incendiés.

Moi, j'étais en poste à Da-Nang. C'était la base militaire américaine la plus importante située au centre du Vietnam. C'est de là que partaient les B52 pour aller bombarder les pistes Hô Chi Minh. Les combats, tout autour de Da-Nang, faisaient rage. On travaillait à l'école le matin car l'après-midi il faisait trop chaud. Je prenais alors ma moto et naturellement j'allais visiter les alentours. Cela n'était pas du goût de la mission culturelle française qui m'a vite rapatrié l'année suivante vers Saïgon. Mais j'en avais vu assez pour prendre parti, effectivement. Au départ, j'étais dans ce bourrage de crâne qui consistait à dire que les Américains défendaient le monde libre au Vietnam. Les images que nous voyions à la télé à ce moment-là, c'étaient les méchants Viêt-Cong, responsables de ceci ou de cela.

J'ai constaté que beaucoup de ces Viêt-Cong dont on parlait étaient de simples villageois qui allaient dans les champs, des gens qu'on arrêtait, qui se faisaient mitrailler par des supplétifs de l'armée américaine, en particulier des Coréens du Sud, qui étaient de véritables sauvages. Ils torturaient, éventraient au poignard, écrivaient sur le torse des gens.

Quand les villageois allaient aux champs, ils voyaient ce terrorisme-là, quotidien. Ce sont des choses que je ne pouvais pas supporter, surtout comme instituteur de la République. Quand on a appris à l'École Normale des valeurs républicaines et humanistes, si on ne dit rien, on est complice.

Je n'étais pas pour un Vietnam socialiste. Il fallait laisser les Vietnamiens décider eux-mêmes s'ils voulaient le socialisme ou non !


RM : Justement cette révolte, elle prend la forme d'une action d'éclat à Saïgon.


AM : C'est une action de communication ! On ne peut pas avoir la parole si on ne prend pas de risques et si ce risque n'est pas public. Avec un autre coopérant, qui avait comme moi des idées anti-guerre, la seule façon pour nous de nous faire entendre et de contribuer à la paix, était de prendre parti de façon ouverte et incontournable. On a mis le drapeau du Front National de Libération du Sud Vietnam c'est à dire de la résistance aux armées étrangères, américaine et toutes les autres, en plein cœur de Saïgon sur une statue qui était le symbole de l'occupation américaine. C'était devant l'Assemblée Nationale.

La statue représentait deux soldats, le premier, un Vietnamien pointant le fusil M16 sur l'Assemblée, et le second, derrière, arc-bouté, qui le poussait, c'était le soldat américain. On est monté sur la statue de 7 m de haut environ et on a déployé un drapeau énorme de 3 m de long du Front National de Libération. On savait très bien qu'on allait, au mieux être arrêtés, mais on risquait aussi de prendre une balle dans la jambe pour nous faire descendre. On s'était équipé pour tenir le plus longtemps possible pour que les journalistes de la presse internationale qui étaient à l'hôtel Continental et à l'hôtel Caravelle voisins puissent venir. On leur avait téléphoné quelques minutes avant pour leur dire qu'il allait se passer quelque chose, pour qu'ils puissent photographier, filmer et écrire là-dessus.

L'objectif c'était un procès au cours duquel on puisse dire ce qu'on avait vu et pourquoi on voulait que cette guerre cesse. La seule façon qu'elle cesse, c'était que les Américains retournent dans leur pays, qu'ils arrêtent eux aussi d'avoir des jeunes, morts inutilement dans ces jungles, dans ces marécages et que les Vietnamiens aient finalement le droit de s'autodéterminer comme l'avait dit le général De Gaulle en 1965 à Phnom Penh.


RM : Cela va vous valoir 2 ans et demi de prison et le début d'un lien indéfectible avec cette terre et sa population. Vous serez fait citoyen d'honneur, obtiendrez la nationalité vietnamienne mais le régime politique qui se met en place, petit à petit, écorne ce lien et le couple que vous formez avec le Vietnam subit quelques crises. Les rêves de cette époque, démocratie et liberté, vont laisser la place à la désillusion ?


AM : C'était un rêve mondial de la jeunesse. Nous, on était sur place à Saïgon, on a exprimé ce qu'exprimaient des centaines de milliers de jeunes dans le monde entier quand ils défilaient avec le drapeau du Front National de Libération. On a un peu symbolisé ça sur place. Mon rêve c'était cela, un Vietnam uni, pas de nord, pas de sud, pas de centre, pas de Cochinchine, pas de Tonkin, un Vietnam unique comme le voulaient les Vietnamiens et un Vietnam indépendant et démocratique. C'était ce qu'annonçait Hô Chi Minh. ("Rien n'est plus précieux que l'indépendance et la liberté"). On était exactement sur ces valeurs.

Je n'étais pas communiste. Je n'étais pas pour un Vietnam socialiste. Il fallait laisser les Vietnamiens décider eux-mêmes s'ils voulaient le socialisme ou non ! Pour cela, il aurait fallu des élections libres et il n'y en a jamais eu. Ce combat, au départ, de ma part en tout cas, avait de grands risques d'être en partie confisqué et il l'a été. Je me suis vite aperçu que l'appareil du Nord s'était emparé du Sud à beaucoup d'égards, l'information, l'armée, la justice, etc. Mes copains, ex-emprisonnés avec moi, des jeunes étudiants, des jeunes profs ou des intellectuels ont été petit à petit et très vite écartés du monde politique, ce qu'on appelait la troisième composante. Le drapeau du Front National de Libération (bleu-rouge à étoile jaune) a très vite disparu des façades et c'est le drapeau rouge à étoile jaune qui est arrivé. La langue étrangère préconisée dans l'Éducation Nationale a été le Russe. La menace chinoise était présente.

Quand les Vietnamiens se sont décidés à en finir avec le régime des Khmers rouges soutenus par Pékin, la pression chinoise est devenue très forte et la guerre des frontières en 1979 a fait de nombreuses victimes, près de 11000 morts vietnamiens. J'ai vu ce régime d'abord exsangue après la guerre, je pensais qu'il allait reconstruire une société plus égale, et puis je me suis aperçu qu'un parti avait pris le pouvoir, carrément, sans partage. Ce parti était essentiellement basé au Nord et il est devenu actuellement un parti très soumis à Pékin.

Ma surprise est devenue colère

RM: Cette déception sur l'évolution du régime politique dans ce pays ne vous empêche pas de rester amoureux du peuple vietnamien et de cette terre !


AM : Bien sûr, car je n'ai jamais été très proche de l'autorité mais toujours très proche de ceux qui la subissaient. Au Vietnam, je suis proche des gens de la rue, mais je vois bien qu'au niveau du régime, on trouve de nouveaux mandarins rouges qui se sont emparés du pouvoir, qui vivent plus ou moins de la corruption et qui dénaturent les valeurs qu'ils affirment défendre, celles d'Ho-CHi-Minh. Ils en parlent beaucoup mais dans la réalité, ils font souvent le contraire. Tout le monde le sait.

Les gens du peuple essaient de relever la tête et leur disent "nous avons eu des millions de morts, ce n'est pas pour avoir maintenant la corruption, et ses dollars qui permettent aux fils de cadres d'aller faire leurs études à l'étranger alors que nous n'avons pas d'écoles sur les hauts plateaux et que nous vivons dans misère !

" Ce n'est pas pour cela qu'ils ont fait la révolution, que les paysans se sont mobilisés derrière le parti, derrière Hô Chi Minh. Ils se sont mobilisés pour une société plus égale, pour avoir droit à la parole, pour être traités avec respect par le régime. Ce qui n'est pas le cas. Au début, j'ai été surpris de cette attitude, de cette confiscation de ces luttes.

Ma surprise est devenue colère et je suis actuellement dans un combat. Je suis citoyen d'honneur et citoyen vietnamien mais j'en prends toute la responsabilité. J'ai les devoirs du citoyen, à savoir défendre le Vietnam, défendre les plus pauvres au Vietnam, défendre la démocratie mais j'ai aussi le droit de me battre, d'interroger le pouvoir, d'écrire des articles, de faire des films pour les interpeller.

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RM : Voilà une dizaine d'années, vous vous êtes intéressé à un groupe de pêcheurs et à leurs difficultés pour continuer à vivre de leur pêche.. Vous pouvez nous en parler ?
AM : Je me trouvais à Nha Trang, avec un certain nombre d'anciens prisonniers politiques dont la plupart étaient dans les cages à tigre de Poulo Condor, tous du même âge, j'étais un des plus jeunes. Je lisais la presse en prenant le café sur la jetée. Je vois un petit article disant "C'est bien, nos pêcheurs ont été libérés par les Chinois". J'interroge mes copains et là, j'ai vu de la gêne chez eux. C'étaient des choses qu'ils me cachaient. J'ai pioché, j'ai cherché, j'ai enquêté et j'ai trouvé que les pêcheurs vietnamiens en question allaient pêcher dans l'archipel des Paracels qui est traditionnellement sous la souveraineté du Vietnam depuis plusieurs siècles et confisqué par la Chine en 1974, au départ des Américains. Les Chinois ont envoyé leur marine de guerre, ont pratiquement exécuté une soixantaine de Vietnamiens et ont occupé la totalité de l'archipel. Depuis ils chassent tous les pêcheurs vietnamiens qui vont dans ces eaux en les éperonnant, en les capturant, en les emprisonnant et ne les libérant que sous rançon gérée par une banque vietnamienne qui reverse l'argent à un banque de Hainan, une île chinoise. Là-dedans, il y a une espèce de complicité des autorités vietnamiennes qui laissent tomber leurs pêcheurs tout en leur disant que c'est une zone vietnamienne et qu'ils peuvent y pêcher. Mais ils ne les aident pas et les laissent seuls face à la marine de guerre chinoise. Bateaux coulés ou confisqués, matériel de pêche détruit, prises de pêche volées, voilà la situation de plus en plus fréquente que vivent ces pauvres pêcheurs.

 

RM : Cette situation dramatique, c'est le sujet de votre premier film en 2011 "La Meurtrissure"


AM : Ce film est aussi une saga, une épopée. Je suis allé sur l'île Ly Son à 30km du Vietnam pour voir ces pêcheurs. Ils m'ont expliqué leur situation qui a confirmé et renforcé mon indignation. J'ai demandé à un pêcheur de m'amener avec lui dans l'archipel. Il m'a dit d'accord. Il avait un petit bateau de 90CV, c'était limite. On a tout ficelé et puis au dernier moment, il m'a annoncé qu'il ne pouvait pas m'amener parce que sa femme n'était pas d'accord ! Connaissant les Vietnamiens et leur côté très macho, il a fini par m'avouer qu'il n'avait pas eu les autorisations nécessaires. J'étais triste, très en colère et prêt à dénoncer officiellement cette interdiction.

Je suis rentré à Saïgon. Le président de la République en exercice a appris mon projet, mon échec et on l'a alerté sur ma possible réaction médiatique. Il m'a fait appeler et m'a invité au petit déjeuner. Il me dit :" je suis de ceux qui ont interdit que tu partes, c'est dangereux, si les Chinois l'apprennent, tu risques ta vie. Par contre, si tu promets de ne pas aller avec les pêcheurs, je te fournis une équipe complète de télévision, tu vas là-bas, tu fais un film mais tu restes sur terre. J'ai accepté et j'ai réalisé ce premier film "La Meurtrissure" en 2011.

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RM : Ce n'est donc pas un film clandestin mais au contraire presque officiel. Du coup, je suppose que le gouvernement vietnamien a fait une large publicité à ce reportage ?


AM : Non justement, ce n'est pas du tout cela. Ce film est le premier à avoir été fait dans cette communauté dans laquelle même les grands cinéastes vietnamiens n'ont pas eu le droit de pénétrer.

Ce film a été validé à Saïgon et j'ai participé à chaque minute de montage, j'ai tout dirigé, pas techniquement bien sûr, et j'ai écrit les textes. Tout a été validé par le Ministère des Affaires Étrangères vietnamien et j'ai obtenu tous les papiers nécessaires indiquant que ce film ne violait pas les lois sur la presse vietnamienne. Toujours pas de projections prévus au Vietnam. Un copain vietnamien me propose de projeter le film dans un centre touristique qu'il dirigeait, devant un certain nombre d'amis. Il prévoyait une centaine de personnes. Pendant qu'on préparait l'évènement, il a reçu un coup de fil anonyme, mais venant de la police, pour lui annoncer qu'il ne fallait pas projeter ce film. Il a refusé en demandant un papier officiel d'interdiction. Il a demandé en quoi ce film violait les lois vietnamiennes, en quoi il était négatif sur le Vietnam, en quoi il était insultant pour les Chinois.

Pas une seule phrase du film n'est agressive ni déplacée sur la Chine. On relate des faits, on fait parler des gens. Le soir, on va quand même à la projection et là, se trouvent une quarantaine de flics en civil qui d'abord nous disent de ne pas projeter le film, et comme on refuse d'obéir, ils coupent alors l'électricité et nous menacent, nous filment, etc. Donc là, c'est le début de la guerre ! J'écris au président du Comité Populaire en lui demandant si on a oublié d'où on vient et si on sait où on va ! Les Chinois n'auraient pas fait mieux dans la censure. Est-ce que je suis un ennemi du régime ? Est-ce que je suis un réactionnaire d'avoir réalisé ce film ? Pas de réponse ! Du coup, j'ai décidé de projeter mon film dans d'autres pays, Pologne, Tchéquie, Allemagne, invité par des Vietnamiens mais souvent anti-communistes.

On m'a déconseillé de le faire en arguant du fait qu'ils allaient m'utiliser. S'ils m'avaient donné la parole au Vietnam, on n'aurait pas eu besoin de tous ces échos à l'étranger. S'ils m'avaient autorisé à projeter le film à Hanoï, à Saïgon, à Da-Nang et à la télévision vietnamienne, je ne serais pas allé en Tchéquie ! Je vais là où on donne la parole à ces pêcheurs parce qu'ils en ont besoin !

Ils m'ont caché, comme à l'époque Viêt-Cong, pendant 2 jours et 2 nuits


RM : A Béziers, dans ce pays du rugby, quand on marque un essai, il faut le transformer ! Vous remettez ça avec un deuxième film sur le même sujet !


AM : Je remets ça parce qu'entre-temps il y a eu une agression chinoise en 2014, une véritable provocation. Du coup, j'ai manigancé un petit complot avec un certain nombre de pêcheurs de confiance qui ont des tripes et qui ont accepté de m'embarquer pour pêcher avec eux dans l'archipel mais à mes risques et périls. J'ai fait une lettre en revendiquant toute ma responsabilité si jamais il se passait quelque chose de malheureux. Ils m'ont caché, comme à l'époque Viêt-Cong, pendant 2 jours et 2 nuits, près de la plage, confiné dans une pièce, sans sortir. La nuit venue, on est sorti, on a embarqué dans un petit coracle, une petite embarcation ronde, circulaire, puis 4 km à la rame jusqu'au bateau qui nous attendait au large. Même chose au retour.


RM : Là c'est du journalisme de terrain ! Et donc, clandestinement, vous allez participer avec une quinzaine de ces jeunes pêcheurs à une campagne de pêche. Racontez-nous un peu cette épopée, objet de votre deuxième film, sans tout dévoiler évidemment ...


AM : On avait une cabine à deux étages, avec en dessous les moteurs, je peux vous dire que ça chauffait. On était 15 hommes, serrés les uns aux autres, sans poignée pour s'agripper, à chaque coup de roulis, on s'écrasait sur le voisin...dans cette situation ceux qui n'aiment pas la promiscuité sont mal ! J'avoue que ça a été une épreuve pour moi car je n'ai plus vingt ans ! Mon épaule me l'a prouvé. Je suis tombé, me la suis démise et remise 3 fois, en mer. J'ai d'ailleurs filmé avec la main gauche...puisque mon bras droit était inutilisable.

J'ai filmé avec un petit appareil photo que j'ai mis sur la position automatique et étonnamment j'ai réussi à faire des images superbes et souvent de nuit. Ces pêcheurs sont des athlètes, tout est utile dans leur musculature. Ils pêchent chaque nuit pendant quatre heures, à 30m de profondeur, avec un panier et un espèce de bâton au bout duquel arrive un petit courant électrique.

Ils touchent le poisson qui est paralysé momentanément, ils le « cueillent » (on va employer ce mot), ils le mettent dans le panier et quand il est plein, au bout d'une heure en général, ils remontent. Ils respirent au "narguilé", c'est une technique très malsaine qui consiste à envoyer de l'air du compresseur jusqu'à un embout qu'ils mordent. Un cordon ombilical en quelque sorte...


RM : Ce sont ces bateaux qu'éperonnent quelquefois la marine chinoise ! En permanence dans le risque de se faire arraisonner !


AM : A chaque sortie, ils ne savent pas s'ils vont revenir et comment ils vont revenir. Maintenant, les Chinois font de moins en moins de prisonniers mais ils éperonnent. Ils arrivent à toute vitesse, ils foncent sur le bateau qui est vite coulé. C'est une des techniques employées, sinon ils mettent des canots à la mer, ils montent sur le bateau des pêcheurs, rassemblent tout l'équipage à la proue du navire, descendent dans les cales, prennent toutes les prises de pêche et détruisent tout le matériel.

Ils prennent même le GPS et les instruments de navigation. Ils ont même quelquefois fauché le moteur ! Et ça, c'est au mieux ! Quelquefois, d'autres bateaux militaires, déguisés en bateaux de pêche, attaquent et tirent sur les Vietnamiens avec des balles incendiaires. C'est une vraie guerre silencieuse ! Ces pêcheurs-là ne sont pas protégés par les autorités vietnamiennes qui en plus leur interdisent l'auto-défense donc ils n'ont pas le droit d'avoir des armes.


RM: Ce deuxième film est sorti en 2017. Il s'appelle "Les Chevaliers des sables jaunes". Pourquoi ce titre ?

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AM : Les sables jaunes, c'était le nom de ces îles Paracels à l'époque de leurs ancêtres. Et chevaliers parce que ces pêcheurs sont vraiment des chevaliers. Ce sont des Don Quichotte qui se battent contre des moulins à vent chinois. Quelles chances ont-ils ? Ils sont à 30 m sous l'eau et si un bateau arrive à grande vitesse, il faut vite les remonter avec souvent des accidents de décompression car ils n'ont pas le temps de respecter les paliers. Ils ont vraiment du courage.

Tiens, voilà une scène magnifique de leur courage que j'ai pu inclure dans le film : on est à 7 km d'une île chinoise militarisée. On pêche là, en pleine nuit, l'équipage a mis sur le pont un gros haut-parleur et balancé plein pot de la musique vietnamienne pendant toute la nuit de pêche ! C'est pas beau ça ?

RM : Ce qui est réconfortant aussi c'est que ce dernier film a obtenu le prix des collégiens au festival des pêcheurs du monde de Lorient cette année. C'est donc la jeunesse qui s'est sentie concernée.


AM : J'ai demandé aux organisateurs comment cela s'était passé. Quatre films (dont celui qui obtiendra le grand prix du jury) avaient été proposés au choix des collégiens et ils ont choisi mon film.

Je les ai rencontrés avec leur professeur en ouverture du festival. Je leur ai demandé pourquoi ce choix ? C'était l'idée des chevaliers qui les a d'abord séduits et la vie de ces jeunes pêcheurs qui finalement les a touchés parce qu'ils ne se dégonflaient pas et restaient toujours souriants. Ils disaient "on ne les voit pas se plaindre, se lamenter, ils sont malades, fatigués mais ils ont toujours le sourire." C'est vrai, une véritable joie entre ces jeunes pêcheurs avec pourtant une terrible prise de risque.

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RM: Vous avez tous compris qu'il faut courir voir ces deux films car ils sont complémentaires. "La Meurtrissure" et "Les chevaliers des sables jaunes", seront donc projetés à Béziers, ce samedi 19 mai, à 14h30 à la Médiathèque André Malraux en votre présence. Venez partager avec André Menras cette histoire étonnante, courageuse et moderne. Vous nous montrez avec ces films une part d'humanité qui tend à disparaître. Merci pour cet entretien et bon courage à vous aussi dans vos combats de défense du peuple vietnamien et des idées de démocratie, de liberté et de vérité qui ne vous ont jamais quittées.


AM : Ce Vietnam là, c'est le Vietnam que j'aime ! Merci à vous.