L'analyse des conditions de vie des enfants à Béziers et dans l'ouest héraultais, dans d'autres articles de ce n° 21 d'Envie à Beziers - analyses qui insistent à juste titre sur la dégradation de ces conditions de vie - pourraient paradoxalement nous conduire à une certaine forme d'optimisme.

par Sunzi

En effet, les comparaisons chiffrées avec les moyennes nationales ou européennes peuvent nous laisser supposer ceci : pour améliorer les situations matérielles, familiales, psychologiques et sanitaires des enfants de Béziers et sa région, il suffirait de chasser les marchands du temple (à la mairie, à l'agglo, au Conseil Général, à la Région, au ministère de la Santé, etc...), responsables de tous ces manques et ces sous-investissements, pour que tout rentre dans l'ordre. Ainsi, après avoir remplacé les irresponsables par des gens « compétents », après avoir trouvé les centaines de millions nécessaires aux réformes, nous rejoindrions les normes nationales en termes de nombre d'infirmiers, de pédo-psychiatres, d'Assistants de Vie Scolaire, etc..., et l'avenir de nos enfants se présenterait sous un jour meilleur.

On sacrifie une génération, puis l'avenir sera radieux ?

Combien d'années seront-elles nécessaires pour arriver à rejoindre ces fameux chiffres, pourcentages et budgets censés refléter la « bonne » prise en compte des besoins de nos enfants ? Même si chacun d'entre nous peut contribuer à provoquer des améliorations, par des pétitions, par nos votes, par les actions des associations, nous n'arriverons pas à contrer la puissance des puissants, ainsi qu'on l'a vu par l'échec de la France Insoumise aux dernières présidentielles (en faisant provisoirement l'hypothèse que JLM et ses partisans eussent amené un vrai changement). Et même si toutes les forces actuelles de la nation se mobilisaient pour ces objectifs d'amélioration des conditions de la petite-enfance et de l'enfance dans toutes les zones pauvres de France (Béziers est loin d'être la seule), il y faudrait 5 à 10 ans ; il s'agirait donc, d'abord, d'accepter, pour les 5 ou 10 ans à venir, que nos enfants continuent à subir les mauvaises conditions de vie actuelles, avec les risques, si justement pointés par Khan Did dans nos colonnes, de dérives psychiatriques avec leurs conséquences à long terme, dont le récent procès d'Abdelkader Merah vient de nous donner une illustration.
Quand bien même nous accepterions ce sacrifice d'une génération, en étant convaincus que, en 10 ans, nous aurions rejoint ces normes enviables en matière de politique de l'enfance, nous resterions dans le mensonge, puisque nous ne voulons pas entendre le bruit de fond qui résonne dans les entrailles du capitalisme mondial, qui chuinte dans les câbles sous-marins transmetteurs de milliards d'ordres boursiers ; pourtant, il est bien là, l'envers du décor, ce hurlement du progressisme béat : « Les enfants, on s'en fout ! ».

La mondialisation a rendu la Terre inhabitable.

Si les peuples du monde se souciaient de l'avenir de leurs enfants et de leurs petits-enfants, ils veilleraient à leur laisser un monde habitable, car «  l'accès à «  l'habiter » est un droit humain majeur sans lequel une vie est reléguée dans un espace non souhaité » (1). Pour que la terre soit encore habitable d'ici 20 ou 30 ans, nous devrons nous résoudre à être tous des décroissants, en commençant par bien comprendre, avec l'aide de Bruno Latour et avec nos propres expériences, ce qui s'est passé depuis les années 80 jusqu'à ce 1er juin 2017, quand Trump décide de se retirer de l'accord de Paris laborieusement issu, le 12 décembre 2015, de la COP 21. Ce jour-là, le 1er juin 2017, Trump a réussi à obtenir ce que « ni le militantisme de millions d'écologistes, ni les alertes de milliers de scientifiques, ni l'action de centaines d'industriels, ni les paroles du pape François » n'avaient pu obtenir : attirer l'attention sur la question climatique ». De sorte que «tout le monde sait maintenant que la question climatique est au cœur de tous les enjeux géopolitiques et qu'elle est directement liée à celle des injustices et des inégalités » (2) . Ainsi s'éclairent les liaisons entre 3 phénomènes déjà bien connus, mais dont on n'avait pas assez perçu ce qui les unissait : la dérégulation, au nom d'une certaine mondialisation, au début des années 90 ; l'explosion des inégalités et des migrations ; et le climato-négationnisme, cette entreprise systématique, menée par les élites « obscurcissantes », pour nier l'existence de la mutation climatique. Ces 3 phénomènes auraient, selon Bruno Latour, la même origine : une partie des classes dirigeantes a compris qu'il n'y aurait plus assez de place sur terre pour elles et pour le reste de ces habitants ; depuis les années 80, ces classes ne prétendent plus diriger, mais se mettre à l'abri hors du monde. Elles ont donc eu besoin de cacher ce qu'elles avaient découvert, en investissant des milliards dans la désinformation, dans l'oblitération des sciences du climat, dans la dénégation des mutations climatiques.

calculstupide

Trois événements: Brexit, élection de Trump, migrations.

Brexit : ce pays qui avait poussé l'Europe à n'être qu'une vaste boutique, décide, face à l'irruption de quelques dizaines de milliers de réfugiés, de ne plus jouer le jeu de la mondialisation.

L'élection de Trump : «ce pays qui s'était défini par l'émigration en éliminant ses premiers habitants; ce pays confie sa destinée à celui qui promet de l'isoler dans une forteresse, de ne plus laisser passer de réfugiés, de ne plus venir au secours d'aucune cause qui ne soit pas sur son sol ». Ces deux-là disent aux autres : « notre histoire n'aura plus rien à voir avec la vôtre ; allez au diable! ».

Les migrations : le sol se dérobe sous les pieds de tout le monde à la fois, aussi bien chez les modernisateurs que chez les colonisés. « Cette question se posait, douloureusement, pour ceux qui avaient subi, depuis quatre siècles, l'impact des « grandes découvertes », des empires, de la modernisation, du développement et de la globalisation ; eux savent ce que veut dire se voir privé de sa terre, se voir chassé de sa terre, voir son sol saisi.

La nouveauté, c'est que cette question s'adresse maintenant aussi bien aux peuples modernisateurs qu'aux autres ; il s'agit bien d'une attaque d'une extrême violence pour arracher leur territoire à ceux qui jusqu'ici possédaient un sol. C'est une question d'attachement, de mode de vie, de sol, de propriété, qui cèdent sous nos pas, et cette inquiétude concerne également tout le monde, ou plutôt elle panique beaucoup plus les anciens colonisateurs que les anciens colonisés. Tous se retrouvent devant un manque universel d'espace à partager et de terre habitable.

Si nous voulons défendre nos appartenances, il va nous falloir identifier aussi ces migrations sans forme ni nation : climat, érosion, pollution, épuisement des ressources, destructions des habitats ».(3)

On le voit : même si la lutte des classes reste le moteur de l'histoire, ce n'est plus le clivage gauche-droite qui nous aidera à partager une terre habitable. « Le conflit peut se résumer ainsi : il y a ceux qui ne croient pas que le système-terre puisse réagir à l'action humaine, qui ne croient pas qu'il y ait de la vie sur Terre capable de réagir et de souffrir » ; et face à eux, il y a les partisans de l'écologie, ceux qui voient les relations humaines complètement imbriquées avec tous les autres « agissants » : l'air, l'eau, les bactéries, les animaux, les plantes, les vers de terre, l'humus dont il faut prendre soin ; ceux qui, pour parler du sol, du local, du territoire, acceptent que l'homme est un terrestre parmi les terrestres, qu'un « terrain de vie, c'est ce dont un terrestre dépend pour sa survie, en se demandant quels sont les autres terrestres qui se trouvent dans sa dépendance. ».

« Il s'agit d'étendre les définitions de classe en les prolongeant par la recherche de tout ce qui permet de subsister. A quoi tenez-vous le plus ? Avec qui pouvez-vous vivre ? qui dépend de vous pour sa subsistance ? Contre qui allez-vous devoir lutter ? ».

 

1)Guillaume Leblanc : « les conditions de l'hospitalité », Le 1, n° 176 ;  Dehors, dedans : la condition d'étranger , Seuil, 2010.
2) et 3) : Bruno Latour : « Où atterrir ? Comment s'orienter en politique », la Découverte, Cahiers libres, oct 2017.